STE
Mais si les agents diplomatiques sont tenus à une extrême prudence et à une très grande réserve dans leurs relations officielles, il peut arriver que, soit dans leur correspondance privée, soit dans leurs conversations intimes, ils se laissent aller, à faire des révélations plus complètes. Plusieurs personnages du monde diplomatique ou militaire allemand ont été ainsi amenés à faire connaître leurs sentiments sur l'affaire Dreyfus.
Tout d'abord, l'attaché militaire A. lui-même en a parlé dans diverses circonstances. Lors de l'enquête à laquelle le général de Pellieux à procédé à la suite de la dénonciation de Mathieu Dreyfus contre Esterhazy (1), le lieutenantcolonel Picquart, entendu comme témoin, a rapporté, le 26 novembre 1897, le propos que, pendant son récent séjour à Tunis, le commandant Sainte-Chapelle, du 4° chasseurs d'Afrique, lui avait spontanément tenu. Cet officier supérieur avait rencontré à Tunis, vers 1895 ou 1896 l'attaché militaire A, qu'il connaissait personnellement, et celui-ci qui avait dit : « Ah ! celte affaire Dreyfus ! vous ne pouvez pas « vous douter de ce qui est arrivé ; quelle chose abo- « minable ! Mais je ne peux pas parler ; c’est à en avoir les « Cheveux blancs ! » Le commandant Sainte-Chapelle en avait conclu que, dans cette affaire, il y avait des dessous qu'on ignorait (2).
Plus tard, dans une lettre du 6 juillet 1899, que le lieutenant-colonel suisse Chauvet a adressée à M. Andrade, professeur à la Faculté des sciences de Montpellier, cet officier a fait connaître qu'au cours des manœuvres de 1896, près d'Angoulême, l'attaché militaire A. lui avait spontanément déclaré que Dreyfus était innocent, et « qu'on avait « commis en 1894 une épouvantable erreur judiciaire » ; il avait même ajouté, en désignant le lieutenant-colonel du Paty de Clam, « qu'il ne voudrait pas être dans sa peau, car « c'était lui qui avait dirigé l'enquête ». Ce propos, porté à la connaissance du Garde des sceaux quelques jours après le jugement de Rennes, n'a pas été produit devant le Conseil de guerre, M. Andrade ayant vainement demandé au colonel Jouaust de déposer sur ce fait ; mais, comme le lieute-
1) Voir pages 504 et suiv.
(2) Lieutenant-colonel Picquart (Pell.), cote 19.
nant-colonel Chauvet avait raconté l'histoire à plusieurs de ses camarades, elle a été publiée dans quelques journaux suisses en 1898 (1). j
Enfin M. Reinach a recueilli auprès de l’attaché militaire A. des renseignements encore plus précis et plus affirmatifs. Dans une lettre datée de Veinheim-en-Badois, le 14 juillet 1901, A. lui avait dit : « Je ne peux que répéter ce que « le prince de Münster à déclaré au Ministre des Affaires « étrangères en 1897, et ce que M. de Bülow a déclaré devant « le Reichstag en 1898 : que je n'ai jamais connu M. A. Drey- « fus, que je ne l’ai jamais vu et que je n'ai jamais eu de rela- « tions avec lui ni personnellement ni par intermédiaire ! « Avant que cette déclaration, la base de toutes autres « recherches n'est pas acceptée (sic) par ceux qui ont à
« débrouiller cette triste affaire, il me paraît sans succès el
« inutile d'en parler encore. Je regrette énormément que je « ne peux pas (sic) vous donner une autre réponse ; Car, « croyez-moi bien, Monsieur, qu'il me ferait un grand plai- « sir, si la vérité dans cette affaire éclaterait (sic) un « Jour » (2).
Dans une entrevue que M. J. Reinach a eue avec lui à Berlin le 6 août de la même année, A. a pris l'initiative de lui parler de nouveau de l'affaire. « Il lui a renouvelé ses déclarations antérieures de la facon la plus formelle, disant qu'il n'avait jamais connu ni vu le capitaine Dreyfus », et il à ajouté pour sa défense personnelle que « le jour où l’histoire serait connue, on le trouverait lui-même beaucoup moins coupable qu'on ne l'avait dit » (3). Il a en outre particulièrement insisté sur ce fait que jamais le bordereau ne lui était parvenu, qu'il ne l’avait jamais eu entre ses mains, el ses dires sur ce point ont été confirmés par le prince de Münster et par le comte Tornielli dans leurs conversations avec M. J. Reinach (4).
Le langage tenu par le prince de Münster n'a pas été moins affirmatif.
Comme la baronne Braunstein de Wielbergen lui avait fait
(1) Lettre Chauvet, 6 juillet 1899 et Andrade, jointes à la requête Dreyfus ; Eng. crim. II, annexes, p. 503 et 504.
(2) Reinach, Enq. crim. I, 556; Letlre jointe cote 154.
(3) J. Reinach, Enq. crim. I, 556, 557.
(4) J. Reinach, Eng. crim. I, 551.
part de sa conviction de l'innocence de Dreyfus, et le sollicitait d'user de son influence pour hâter la réparation de l'erreur judiciaire qui avait été commise, il lui a répondu qu’ « il comprenait » et « partageaït » ses sentiments, et, s’il n'a pas cru pouvoir accéder à sa demande, c'est, nous l'avons vu, à raison de la réserve à laquelle l'obligeaient ses fonctions diplomatiques, ainsi que le désir de ne pas nuire au « malheureux Dreyfus » par une intervention intempeslive (1).
Il s’est exprimé en des termes identiques dans les conversations qu'il a eues avec M. J. Reinach et dans la lettre qu'il lui a écrite de Buckebourg, le 20 mai 1901, rappelant que son opinion s'élait faite à la suite des renseignements qu'il avait personnellement recueillis tant auprès de A. qu'au Ministère de la Guerre et à l'Etat-Major général de l’armée de Berlin (2)
Enfin, à différentes reprises, il s’est ouvert de ses sentiments sur l'affaire Dreyfus à S. A. S. le Prince de Monaco, ainsi qu'il résulte de la lettre que celui-ci a écrite à M. J. Reinach, le 28 avril 1903 :