‹ L'affaire DreyfusChapitre 75 sur 178 · MON CHER REINACH · texte numérisé non relu

MON CHER REINACH

La lettre du prince de Münster, du 20 mai 1901, est tellement significative qu'on ne saurait souhaiter un fait nouveau plus capable de calmer les consciences. Venant de l’homme respecté, influent et indépendant qu'était l'Ambassadeur, une semblable affirmation contient la bonne parole, qui doit enfin réunir les esprits divisés ; elle est la vérité certaine ; car un homme tel que Münster, parvenu au terme de sa carrière, ne comprometl pas sa renommée dans une tromperie misérable et inutile.

Je fais des vœux sincères pour que cette fois la justice remette chaque chose à sa place (1).

Si nous examinons maintenant l'avis donné par les agents du Service des renseignements d'Allemagne, que leur situation mettait à mème d'être bien informés, nous trouvons les déclarations d’un subalterne, Richard Cuers, et celles du chef même du Service, le major Dahme.

Au cours de sa déposition devant la Chambre criminelle, M. J. Reinach a signalé à l'attention de la Cour une lettre du 15 juillet 1899, envoyée par Richard Cuers à M. Cornély, rédacteur en chef du journal le Figaro, pour lui faire connaître qu’ «ancien employé du service des renseignements à « Berlin, il n'avait jamais entendu parler du capitaine Drey- « fus ; que, dès 1898, il avait eu la conviction qu'il était inno- « cent et que, dès cette époque, il avait fait part de ses sen- « timents à une personnalité française à Berlin ». Quelque temps auparavant, il avait fait un récit semblable à M. de :onnefond, rédacteur au même journal (2).

De son côté, un des anciens agents de notre Service des renseignements, Lajoux, a déclaré que, dès 1895, Richard Cuers lui avait dit à Luxembourg qu'aussitôt après l’arrestation de Dreyfus, le chef du grand Etat-Major général allemand avait convoqué tous les attachés militaires et avait obtenu d'eux l'assurance sur l'honneur qu'ils n'avaient jamais été en rapport avec cet officier et Richard Cuers ne mettait pas en doute la sincérité de cette déclaration ; car jamais dans aucune pièce de correspondance chiffrée ou mon, il n'avait été question du capitaine Drevfus (3;.

(1) Reinach, Enq. crim. I, 555, lettre de S. A. $. le Prince de Monaco, Eng. crim. 1, 555. — S. A. S$. le Prince de Monaco, End. crim. Il, 252. (2) Reinach, Enq. crim. I, 570.

(3) BaJoux, Eng.\crimMIT, 41-42:

Le langage de Richard Cuers pourrait ne pas présenter par lui-même une garantie suffisante, s’il n'était pleinement confirmé par celui du major Dahme.

Cet officier a été le chef du Service des renseignements allemand en 1894, 1895 et 1896 (i) ; il est donc admirablement placé pour fournir les indications les plus circonstanciées sur l'affaire Dreyfus ; et les adversaires de la revision eux-mêmes n'ont pas Cru pouvoir contester l'autorité qui s'attache à sa parole, puisque l’un d'eux l’a même qualifié : « le Sandherr de l'Allemagne ». Il a été amené à s'expliquer sur l'affaire Dreyfus lors des grandes manœuvres impériales, qui ont eu lieu en 1899 aux environs de Karlsruhe. Parmi les officiers français autorisés à suivre ces manœuvres figurait le lieutenant-colonel Péroz. Lors de son séjour à Paris en qualité d'officier d'ordonnance du Ministre de la Marine, il avait lié connaissance avec le baron de Süskind, alors attaché militaire d'Allemagne à Paris. Grâce aux chaudes recommandations de cet officier, il était entré en relations avec le major Dahme, attaché à la personne des officiers étrangers qui assistaient aux manœuvres, et avait été de sa part l'objet d'une bienveillance toute particulière. Une certaine intimité s'étant établie entre eux, le major Dahme crut pouvoir, dans un dîner qui eut lieu le 8 septembre 1899 à l'hôtel « Züm Erbsprinzen » à Karlsruhe, mettre luimême le sujet de la conversation sur l'affaire Dreyfus, dont les débats se déroulaient alors devant le Conseil de guerre de Rennes (2). L'entretien se prolongea pendant plus d’une heure. Le lieutenant-colonel Péroz, qui avait fait de longs: et nombreux séjours aux colonies et qui venait de rentrer en France, n'était pas suffisamment au courant de l'affaire pour comprendre et retenir tous les détails de la conversation (3). Néanmoins, il conserva de cet entretien une impression d'ensemble très précise, et notamment il garda très présente à l'esprit la conclusion à laquelle aboutit le major Dahme et l'incident qu'elle provoqua. Pour le chef du Service des renseignements d'Allemagne, les trahisons imputées à Dreyfus avaient été commises par trois personnes

(1) Lieutenant-colonel Péroz, Enq. crim. 1, 649, 650. (2) Lieutenant-colonel Péroz, Enq. crim. I, 649. (3) Lieutenant-colonel Péroz, Enq. crim. 1, 650, 651.

V£ il VRAIS, ENETINE SP + NN AN Or CIRE

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Esterhazy, Lajoux, espion fort habile à la solde des deux pays, et un troisième individu qui avait été trompé par les deux autres et avait été entre leurs mains un instrument inconscient. Comme, malgré la plus vive insistance, le major Dahme se refusait à donner à son interlocuteur le nom de ce traître involontaire, le lieutenant-colonel Péroz lui fit observer que son silence même semblait désigner Dreyfus, et qu'ainsi expliqué le rôle de lex-capitaine devenait très Clair ef jetait la lumière sur toute l'affaire. A ces mots, le major Dahme protesta avec énergie et jura sur l'honneur, sans y avoir été invité par qui que ce fût, que « jamais il n'avait entendu parler de Dreyfus autrement que par les journaux français et par le procès ; que jamais, ni lui ni son gouvernement n'avaient eu la moindre relation avec Drevius (1) ». À ce diner étaient présents deux autres officiers allemands, l’un occupant une situation importante à la Cour, et vraisemblablement le petit-fils de la princesse de Lieven, l'autre capitaine d'Etat-Major, officier d’ordonnance du comte de Schlieffen, chef d’'Etat-Major de l’armée allemande (2) ; ces deux personnages affirmèrent aussi qu'ils étaient convaincus de l'innocence de Dreyfus, et comme le heutenant-colonel Péroz témoignait avec insistance de sa surprise, ils parurent se vexer de cette attitude, qui semblait mettre en doute la sincérité de leurs paroles, et lui donnèrent ainsi l'impression d'hommes dont la bonne foi était parfaite et ne pouvait être suspectée (3).

Ce récit à été apporté à la Chambre criminelle par M. J. Reinach, qui a déclaré le tenir du lieutenant-colonel Péroz lui-même (4) ; il a élé de tous points confirmé par cet officier. Celui-ci à même signalé à la Cour l'existence de deux lettres qu'il avait écrites au lendemain de cet incident à son ami, M. Sentupéry, ancien chef de cabinet du Garde des Sceaux, et qui étaient de nature à corroborer ses déclarations en en précisant certains détails. Ces deux lettres envoyées de Gondrecourt, par Jussey (Haute-Saône), les 13 et 16 septembre 1899, ont été retrouvées entre les mains de leur

(1) Lieutenant-colonel Péroz, Eng. crim. I, 649, 650. (2) Lieutenant-colonel Péroz, Enq. crim. I, 651. (3) Lieutenant-colonel Péroz I, 649, 650.

(4) J. Reinach, Enq. crim. I, 557, 558. — Péroz, Enq. crim. I, 649 et suiv.

destinataire el versées au dossier {{) ; elles contiennent une relation complète de l'incident tel qu'il a été raconté par le Heutenant-colonel Péroz el M. Reinach (2), et établissent la parfaite exactitude de leurs témoignages. La lettre du 16 septembre 1899 renferme en outre l'indication qu'il faut peut-être rechercher dans ces déclarations l'explication du jugement de Rennes, les membres du Conseil de guerre ayant écarté les protestations d'innocence comme émanant d'officiers allemands et ayant accordé les circonstances atténuantes au condamné à raison du rôle effacé et pour ainsi dire involontaire qui lui était attribué (3).

Comme, à la suite de sa déposition devant la Chambre criminelle, le lieutenant-colonel Péroz avait écrit le 10 mai 1904 au major Dahme pour l’informer des conditions dans lesquelles il avait été amené à le mettre en cause el s'excuser auprès de lui d'avoir ainsi disposé de son nom (à), il reçut en réponse une lettre datée du 13 mai 1904, dans laquelle le major Dahme confirme ses précédentes déclarations en ce qui concerne l'innocence de Dreyfus

Je comprends parfaitement, écrit-il, les circonstances qui vous ont contraint d'agir en faveur d'un innocent et injurié (sic). Très correctement vous avez reproduit mes paroles sur Dreyfus, ce qui est à mon avis la chose capitale. Mes mots ne contenaient em outre rien de nouveau ni pour le Gouvernement, ni pour les juges français. L'Ambassadeur allemand et le Chancelier de l'Empire

l'ont prononcé, l'un à Paris au commencement de l'affaire, l'autre au Reichstag avant et durant le procès de Rennes.

Il signale ensuite dans cette lettre une méprise relative au rôle de Lajoux qui, loin de trahir la France, aurait été pour elle un agent précieux, et, complétant les renseignements par lui donnés sur les vrais coupables, il fait remarquer que deux sont à l'abri de toutes poursuites criminelles, l’un étant décédé et Fautre ayant été acquitté pour le crime même qu'il avait commis ; il rappelle comment son indignation pendant le procès de Rennes l'a amené à se départir d’une réserve que la prudence lui commandait à raison même de ses fonctions ; il manifeste enfin la crainte

(1) Sentupéry, Enq. erim. I, 651 et suiv.

(2) Sentupéry, Enq. crim. 1, 652, 653.

(3) Sentupéry, Eng. crim. 1. 652.

(4) Lieutenant-colonel Péroz I, 845.

que cette conversation imprévue, dont il n'a pas pesé toutes les conséquences, ne soit pour lui une cause d’ennuis, en attirant sur lui ‘es observations de ses chefs (1;.

Ces déclarations présentent au point de vue de leur sincérité toute espèce de garanties : dues à un moment d'indignation motivée par les débats du procès de Rennes, elles ont été produites spontanément dans une réunion fout à fait intime, devant une personne qu'on ne pouvait avoir aucun intérêt à tromper. Loin d'être destinées à la publicité, elles ne devaient pas dans la pensée de leur auteur sortir du cercle très restreint des personnes au sein desquelles elles avaient été émises ; elles ne peuvent donc être considérées comme le résultat d'une machination destinée à égarer la justice et l'opinion françaises.

Nous croyons même pouvoir pénétrer les sentiments intimes des hautes sphères gouvernementales allemandes et de S. M. l'Empereur lui-même au sujet de cette affaire. Dans une lettre adressée de Berlin le 17 janvier 1895 (2), le prince de Münster a donné à l’attaché militaire A... les détails suivants |

L'Empereur prend le plus grand intérêt à tous les incidents qui se déroulent à Paris, et lorsque la première nouvelle (de la démission de M. Casimir-Périer) en fut parvenue à l'agence Wolff, dès 9 h. 50 du malin, il se trouvait chez Herbetle. On est tranquillisé au sujet de Dreyfus, et on finit par trouver que j'ai bien agi. Ce qui dernièrement à pu tout d’un coup mettre l'Empereur en colère à propos de cette question, nul ne le sait, pas même Holenlohe. C'est probablement un nigaud, un dandy d'aide de camp qui aura jasé : peut-être un dandy d'aide de camp (de ceux qui dans leur futililé ne savent rien en dehors de leurs brandebourgs), peut et doit deviner comment cela a transpiré dans le monde (3).

Il résulte de cette lettre que l'Empereur a été vivement ému par l'affaire Dreyfus. Le général Mercier a cité cette pièce dans sa déposition de Rennes, mais sans: pouvoir donner l'explication des incidents qui y étaient relaltés et qu'il a considérés comme mystérieux (4. Nous pensons pouvoir en saisir au contraire la signification ; si nous

(1) Lieutenant-colonel Péroz, Enq. crim. I, 844, 845. — Lettre du major Dahme, Eng. crim. I, 845.

(2) M. G. Bull. de renseign. du 1* mars 1895, scellé, 2.

(3) Lettre du prince de Münster à A., citée par le général Mercier, Rennes I, 104.

(4) Général Mercier, Rennes I, 104 et 105.

ajoutons foi aux déclarations du major Dahme, l'Empereur avait eu au début le désir de donner officiellement la clef de l'affaire, ce qui dans la pensée du major signifie évidemment que l'Empereur avait eu l'intention de fournir la preuve indiscutable que Dreyfus n'avait pas trahi pour le compte de l'Allemagne (1). On comprend dès lors qu'il ait été vivement impressionné en apprenant le jugement de condamnation et qu'il ait éprouvé une violente irritation contre son ambassadeur, dont les démarches n'avaient pas été assez décisives pour empêcher une erreur judiciaire. Il s’est ensuite rendu compte que la diplomatie ne pouvait agir qu'avec une extrême prudence dans les affaires de cette nature, et il a rendu hommage à l'attitude à la fois ferme et correcte de son représentant, qui avait su dégager entièrement la responsabilité de l'Allemagne, sans éveiller les susceptbilités du Gouvernement français. Ainsi s'explique et s'éclaire tout naturellement la lettre du prince de Münster en date du 17 janvier 1895.

D'ailleurs M. Reinach a déclaré tenir de S. A. S. le Prince de Monaco que S. M. l'Empereur d'Allemagne, dans de nombreuses conversations qu'il avait eues avec lui tant à Kiel qu'à Berlin, ne lui avait jamais caché ses sentiments, affirmant qu'à aucun moment les différentes agences allemandes n'avaient eu de relations avec Drevfus (2).

Il n’est pas sans intérêt de rappeler que les adversaires de la revision après avoir fait bon marché de cette série de déclarations précises et concordantes, ont, eux aussi, émis la prétention de pénétrer les sentiments intimes de l’'Empereur d'Allemagne (3). Au cours du procès de Rennes M. Mertian de Muller, avocat à Lille, a en effet déclaré que, visitant un des châteaux de Postdam, le 5 novembre 1894, il avait aperçu sur un guéridon de la chambre à coucher de l'Empereur un numéro de « la Libre Parole » portant au crayon bleu l’annotation suivante : « der Cap Dreyfus ist...» et un mot, probablement « gefangen » signifiant qu'il venait d’être arrêté. Cette conclusion s’est immédiatement imposée à son esprit que Dreyfus n'était pas un inconnu pour l'Em-

(1) Sentupéry, Enq. crim. I, 652.

(2) J. Reinach, Enq. crim. I 555. — Prince de Monaco, Enq. crim. Il, CRE

(3) Cpr. Cavaignac, Rennes I, 197.

id

ad A ANNE Se ui, PRE

pereur d'Allemagne, et que ce souverain n'ignorait pas les relations de ses agents avec le capitaine français (1).

Le fait ainsi signalé fût-il exact, on pourrait se deman-

«er Ce qu'il pourrait avoir d’anormal, alors que toute la

presse annonçait à grand fracas au monde entier l’arrestation sensationnelle de Dreyfus, en y ajoutant des détails qui pouvaient engager la responsabilité de tel ou tel Etat étranger, à ce que l'incident fût signalé à l'attention de l'Empereur d'Allemagne, et en quoi cela prouverait que ee souverain connût antérieurement Dreyfus.

Mais il faut aller plus loin et reconnaître qu'à aucun degré la déclaration de M. Mertian de Muller ne peut être prise en considération par la justice. Le témoin ne connaît en effet ni le texte exact de la mention de laqueïe il entend argumenter, ni le numéro du journal sur lequel elle aurait été inscrite, et s'il affirme que son guide lui a représenté la chambre où il se,trouvait comme étant celle de l'Empereur, il avoue que personnellement il n’en sait rien. Enfin le fait que M. Mertian de Muller a refusé de prêter serment, en prétextant que la citation qu'il avait recue était tardive, enlèverail à ses révélations le peu de valeur que, malgré ses nombreuses imprécisions, elle pourrait encore avoir con- CÉRMÉC A)

Un autre fait rentrant dans le même ordre d'idées doit être rapproché du précédent.

Un sieur Villon, négociant à Lyon, entendu comme M. Mertian de Muller, à titre de simple renseignement et sans serment (5), est venu raconter à Rennes qu'étant en voyage pour son Commerce et se trouvant à Berlin au printemps de 189%, il avait, à « l'hôtel Central » ou il déjeunait à la hâte, entendu dans la pièce voisine de celle où il se trouvait deux officiers supérieurs ou généraux allemands causer en français du frein hydraulique et l'un dire à l’autre : « C’est écœurant de voir des officiers de l'Etat-Major français vendre leur pays de la sorte. » — Et l'autre de répondre : « Que veux-tu ? mon ami, pour nous c’est un bien.

(1) Mertian de Muller. Rennes Il, 274. — Cpr. Cavaignac, Rennes I, 197. — Général Mercier, Rennes I, 94.

(2) Mertian de Muller, Rennes II, 274, 276, 279.

(3) Villon, Rennes II, 135. — Cpr. général Billot, Rennes I, 176.

Tu sais que nous attendons le plan de mobilisation de Drey- UE DE)

Est-il vraiment nécessaire de faire ressortir le caractère de cette déclaration ? Quoi ! dans un hôtel qui sert de lieu de rendez-vous aux Français qui habitent ou traversent 3erlin (2), deux officiers supérieurs allemands seraient ainsi venus causer en français de l’armée française, du frein hydraulique, de la livraison attendue du plan de mobilisaton de Dreyfus, et cela sans même prendre la peine de s'assurer que personne ne peut les entendre ! Un tel récit est un défi au bon sens. Et si nous remarquons que le sieur Villon n'a rien dit du fait ni en 1894, ni lors de l'enquête de la Cour de cassation en 1899 (3), qu'il a attendu pour parler la dernière heure, le moment où toute vérification pouvait lui sembler impossible (4) : si nous observons que mis en demeure de préciser l'hôtel où il était descendu, il a produit à cet effet de telles pièces que la réalité de sa présence à Berlin au printemps de 1894 n’est à aucun degré démontrée, nous nous reprocherons de nous être attardé à discuter une telle déposition (5). k

Mais nous retiendrons de ces deux incidents lempressement avec lequel certaines gens ont accueilli et provoqué les témoignages recueillis à l'étranger quand ils ont paru de nature-à produire une impression défavorable à Drevfus et la regrettable témérité dont ils ont fait preuve, en les produisant en justice, sans avoir été en mesure d'en contrôler l'exactitude ou même l'existence.

L’attitude du gouvernement italien n'a pas été moins nette et moins significative que celle des représentants de l'Allemagne.

Dès le jour où l'arrestation de Drefyus a été rendue publi-

que, le 1% novembre 1894, l’attaché militaire B. a adressé au

général Marselli, commandant en second le corps d'Etait- Major à Rome, un rapport dont la sincérité ne saurait être mise en doute, puisqu'il a pour but de renseigner et d’éclairer son chef hiérarchique sur l'incident qui venait d'éclater

(1) Villon, Rennes III, 136.

(2) Villon, Rennes III, 138.

(3) Villon, Rennes III, 137, 138.

(4) Cpr. Rennes I, 264.

(5) Cpr. Dreyfus, Rennes I, 180.

… A A dE Labs is AO SIL QE L'RIR LU 4 jh! 4

à Paris. Le passage relatif à l'affaire Dreyfus a été communiqué le 5 janvier 1899 par M. le comte Tornielli à M. Delcassé, Ministre des Affaires étrangères (1). Il est ainsi CONÇU

L'arrestation du capitaine Dreyfus à produit, ainsi qu'il était facile de le supposer, une grande émotion. Je m'empresse de vous annoncer que cet individu n'a jamais rien eu à faire avec moi. Les journaux d'aujourd'hui disent en général que Dreyfus avait des rapports avec l'Italie. Trois seulement disent d'autre part qu'il était aux gages de l'Allemagne. Aucun journal ne fail allusion aux attachés militaires. Mon collègue allemand n'en sait rien, de même que moi. J'ignore si Dreyfus avait des relations avec le commandant d'Etat-Maior.

M. le général Marselli, a ajouté M. le comte Tornielli, a

répondu par le télégraphe à l'agent B. que l'Etat-Major se trouvait dans les mêmes conditions, ce corps et tous les services qui en relèvent n'ayant jamais eu de rapports directs ou indirects avec le capitaine Drevfus (2). Ainsi done dès le jour où la trahison imputée à Dreyfus a été connue, l’attaché militaire B... s'est empressé d'aviser son chef de service que ni A... ni lui n'étaient compromis dans cette affaire. M. Trarieux a signalé au Conseil de guerre de Rennes l'importance de celte constatation (3), el le général Roget, à qui elle n'a pas échappé, lui donne une valeur toute particulière en ce qui concerne l'affirmation relative à l'agent A... en faisant remarquer que « les attachés militaires A. et B. travaillaient en commun tous les jours, « et qu'ils étaient très au courant de leurs agissements réciproques (4) ».

Dès le lendemain 2 novembre, l’attaché militaire B.. à déposé au bureau télégraphique de la rue Montaigne une dépêche à l'adresse de son chef d'Etat-Major à Rome. Ce télécramme presque entièrement chiffré ne portait en clair que l'adresse du destinataire et la signature de lexpéditeur (5). À raison du caractère diplomatique qu'elle revêtait, elle a été immédiatement communiquée par le receveur du bureau de la rue Montaigne au bureau central de FAdmi-

) Cass. 99, E, 400.

) Cass. 99, I, 400. — Paléologue ; Cass. ibid, 389. — Trarieux, Rennes III, 443.

3) Trarieux, Rennes III, 443.

(4) Général Roget, Rennes I, 280.

5) Général Chamoin, Eng. crim. I, 327.

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nistration, et là il en a été établi un décalque qui a été conservé dans les archives, tandis qu'une copie en était adressée au département intéressé, c'est-à-dire au Ministère des Affaires étrangères. Dès sa réceplion, cette copie, qui avait été faite sur papier à en-tête du sous-secrélariat des postes et télégraphes, a été envoyée pour traduction au bureau du chiffre (1). Le travail de tradu£thon à été très laborieux et a donné lieu d’abord à de graves hésitations, parce que l’attaché militaire B... avait fait usage d'un chiffre qui ne nous était pas encore connu (2). M. le secrétaire d’ambassade Delaroche-Vernet a fait connaître aux juges du Conseil de guerre de Rennes les différentes ébauches qui ont été successivement produites.

La première, presque entièrement hypothétique, ne contenait Comme nom absolument sûr que celui de Dreyfus, le groupe de chiffres précédent étant supposé signifier « Capitaine ». Si les souvenirs de M. Delaroche-Vernet sont exacts, cette première version toute problématique aurait porté :

« On a arrêté le capitaine Dreyfus, qui n’a pas eu de relations avec l'Allemagne » (5).

On avait alors pensé, ainsi que l’a expliqué M. Paléologue, que le groupe de re 913 qui commencça:t le télégramme faisait partie du texte chiffré, et pouvait désigner? les premières lettres du mot « arrestato » ; on s'était perçu plus tard que c'était un simple numéro d'ordre sans importance (4).

La deuxième version que le bureau du chiffre & cru pouvoir fournir a été la suivante

Si le capitaine Dreyfus n'a pas eu de relations avec vous, il

serait bon de charger l'ambassadeur de publier un démenti ofticiel notre émissaire prévenu. (»).

(1) Voici le texte lui-même :

« Commando slato moeoe Roma, 913, 44, 783, 527, 388, 706, 6458, FA 180228 MSN A5 50 70923; 2107, 0018, 7606, 4891, 6163.

Signé : (B) »

(2) Général Chamoin, Enq. çrim. I, 327.

(3) Delaroche-Vernet, Rennes I, 52 el 56.

(4) Paléologue, Rennes 1, 60. — Général Chamoiïin, Enq. crim. I, 326 et

suivant(s.

(5) Paléologue, Cass. 99, I, 389.

Elle n'était pas encore définitive : les derniers mots étaient signalés comme très douteux ; mais elle laissait espérer une traduction certaine à brève échéance, car le texte de tout le reste du télégramme était donné comme assuré.

En effet à une date qui paraît être le 10 novembre (1), le Ministère des Affaires étrangères a reconstitué en clair le texte de la dépêche qui était ainsi conçu

Si le capitaine Dreyfus n’a pas eu de relations avec vous, il serait bon de charger l'ambassadeur de publier un démenti officiel afin d'éviter les commentaires de la presse (2) ».

A raison des excellentes relations qui existaient alors entre les agents du Ministère des Affaires étrangères et ceux

du Ministère de la Guerre (3), le colonel Sandherr avait été

dès le début prévenu qu'un document paraissant concerner

l'affaire Dreyfus venait d'arriver au bureau du chiffre, et il à pu se tenir ainsi au courant des progrès de la traduction, soit par lui-même, soit par l'intermédiaire du capitaine Matton et de M. Delaroche-Vernet, et il a été à même de connaître les différentes ébauches successivement produites (4). La première était trop conjecturale pour que de bonne foi on püût lui attribuer une valeur quelconque. Quant à la deuxième, elle a été certainement portée à la connaissance du colonel Sandherr. Cette communication faite sans caractère officiel et uniquement dans le but de faciliter la tâche du service des renseignements n’a toutefois donné lieu à aucun enregistrement ; il est dès lors impossible de préciser dans quelles conditions elle s’est réalisée, si elle a été faite verbalement ou par écrit (5). Maïs en 1899 M. Paléologue à insisté devant la Cour de cassation sur ce point que la version n'avait été fournie au colonel Sandherr qu'officieusement et à titre d’ébauche (6) ; il a été d'accord avec M. Delaroche-Vernet pour déclarer que la troisième

(1) Paléologue, Rennes I, 58.

(2) -Paléologue, Cass. 99, I, 389.

) Cpr. Hanolaux, Rennes 1, 225. — Général Chamoin, Enq. crim. 1, (4) Delaroche-Vernet, Rennes I, 55. — Paléologue, Rennes I, 57. Cpr.

Paléologue, Caas. 271.

() Paléologue, Rennes I, 57 (6) Paléologue, Cass. 99, I, 394.

version avait été la seule qui eût été présentée aux agents du Ministère de la Guerre comme définitive, et qui eût fait l'objet d’une transmission régulière, officielle, administra tive (1).

On avait d'ailleurs pu acquérir la certitude que le texte, tel qu'il était donné par le Ministère des Affaires étrangères, était exact. Tout d’abord, comme l'a fort judicieusement fait observer M. Trarieux (2), cette dépèche ainsi expliquée apparait comme la suite naturelle du rapport de la veille adressé par B. au général Marselli. B., après avoir fait connaître dans ce rapport que ni son collègue A. ni lui n'avaient eu de relations avec Dreyfus et après avoir ajouté qu'il ignorait si son Etat-Major se trouvait dans la même situation, informe son chef dans le télégramme du lendemain qu'au cas où l'Elat-Major italien n’en aurait pas eu davantage, il y aurait lieu de démentir les bruits de la presse. Cette version semble donc déjà très vraisemblable, puisqu'elle a le mérite de donner au télégramme un sens en rapport avec la place qu'il occupe dans la correspondance de l'agent B. avec ses chefs. Elle correspond en outre au sentiment qui régnait alors parmÿ le personnel de l'ambassade, ainsi qu'en fait foi la earte de visite d’une haute personnalité de la société italienne de Paris, reçue au service de renseignements en décembre 189% et portant l’annotation suivante « Très cher ambassadeur, les journaux disent que le capi- « taine Drevfus aurait vendu des documents à un Italien ; « on m'assure d'autre part que ces documents auraient été « vendus à un Allemand, Schwartzhoff. Si cela est exact, « ne pourrait-on pas faire un démenti (3) » Mais il v à plus. Dès qu'il a été en possession de la traduction du Ministère des Affaires étrangères, le colonel Sandherr a fait procéder à une contre-épreuve, et sur la proposition du capitaine Matton, l’on a eu l’idée d'avoir recours aux services d’un agent que nous entretenions auprès de l’attaché militaire B. Le 43 novembre 1894, le capitaine Matton fit transmettre à B. par l'intermédiaire de cet agent une dépêche très détaillée, annonçant qu'allait partir de Rome dans les quarante-

(1) Delaroche-Vernet, Rennes I, 52. — Paléologue, Rennes I, 58.

(2) Trarieux, Rennes III. 443.

(3) Targe, Enq. crim. I, 62.

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