‹ L'affaire DreyfusChapitre 76 sur 178 · LEE · texte numérisé non relu

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huit heures un homme à la solde de l'Etat-Major français porteur de documents intéressant au plus haut point la défense nationale de Fitalie. Le télégramme fournissail l'indication très précise du nom et de l'adresse de ce soidisant espion. Le devoir de l’attaché militaire était de télégraphier immédiatement à son gouvernement pour le mettre au courant de l'événement. B. n'y faillit pas. Nous avons la copie du télégramme chiffré qu'il adressa aussitôt, 13 no vembre 1894, 8 h. 10 du matin, à Rome.

Cette copie fut, comme celle de la dépêche du 2 novembre et pour les mêmes motifs, communiquée au Ministre des Affaires étrangères. La traduction en fut faite de suite, en se servant du chiffre utilisé pour la précédente, et elle fut transmise au Ministère de la Guerre, où l'on constlala que le texte ainsi obtenu reproduisait mot pour mot celui de la fausse dépêche sciemment communiquée à l’attaché militaire B (1). C'était, comme l'a fait remarquer le capitaine Matton, la preuve manifeste que le Ministère des Affaires étrangères était en possession du véritable chiffre employé par B (2).

Autant les agents de ce Département ont été affirmatifs sur tous ces points, autant ils ont mis d'énergie à protester contre une traduction qu'on a représentée plus tard comme possible et qui eût porté

Le capitaine Dreyfus est arrêté. Le Ministère de la Guerre a

la preuve de ses relations avec l'Allemagne. Toutes les précautions sont prises.

M. Paléologue a affirmé au Conseil de guerre de Rennes que,jamais, ni de près ni de loin, ce texte n'avait été admis, même à titre de supposition, ‘et il en a donné la raison. Lors du travail de déchiffrement, un groupe de chiffres a donné lieu à certaines hésitations parce qu'on pouvait le traduire par le mot « relations » ou par celui de « preuves » : il esi évidemment impossible que les deux mots figurent en même temps dans le télégramme, puisqu'ils se rapportent à un seul et même groupe de chiffres : l’un exclut l'autre.

(1) Cuignet, Eng. crim. I, 811.

.(2) Capitaine Matton, Eng. crim. I, 241. — Commandant Cuignet, End. crim. 1, 811. — Paléologue, Rennes I, 58 et 161. — Cpr. général Mercier, Rennes I, 160 et 162.

Toute version qui les reproduit simultanément est donc manifestement fausse ; et M. Paléologue a fait appel pour confirmer sa déclaration sur Ce point au témoignage de M. Delaroche-Vernet et à celui du chef du bureau du chiffre (1).

Il résulte des explications qui précèdent que le télégramme du 2 novembre 1894 ne constituait pas un document à charge contre Dreyfus, mais qu'il pouvait être bien plutôt invoqué par la défense comme constituant implicitement la confirmation de ce fait que jamais l'agent B. n'avait été en relations avec lui. C'était d’ailleurs l'avis de M. du Paty de Clam que la traduction officielle, si elle était sincère « écarterait complètement toute idée de la culpabilité de Dreyfus » (2). Aussi, pendant l'instruction qui s'est déroulée en 1894, l'Etat-Major a-t-1l mis tous ses soins à réunir dans le dossier secret les lettres et les documents d'agents étrangers pouvant donner lieu à une interprétation défavorable pour l'accusé. Lorsque le texte de la dépêche du 2 novembre 1894 lui a été transmis, 1l aurait dù en toute équité le joindre à ce même dossier, pour que les juges pussent en prendre connaissance et eussent ainsi sous les yeux, à côûlé des pièces à charge, celles qui pouvaient être de nature à constituer une présomption d’innocence. Ce devoir était d'autant plus impérieux pour le général Mercier, qu'il a lui-même reconnu que le témoignage des agents étrangers avait une valeur particulière, quand ïl était contenu, non pas dans des démentis officiels ou dans des déclarations destinées à être connues de nous, mais dans des rapports secrets envoyés par ces agents à leurs chefs hiérarchiques ou à leur Gouvernement (3). ‘

Nous avons déjà dit le conflit qui s’est élevé devant le Conseil de guerre de Rennes au sujet de la communication du télégramme du 2 novembre 1894 entre le capitaine Frevystatter affirmant qu'on avait donné connaissance aux juges de la traduction : « Dreyfus arrêté : émissaire prévenu » et le général Mercier niant qu'il eût fait figurer ni mentionner ce télégramme (4). Tenons-nous en ici à cette dénégation.

(1) Paléologue, Rennes IL 58 à 59.

(2) Lieuternant-colonel du Paty de Clam, Enq. crim. I, 952. (3) Général Mercier. Enq. crim. I, 291.

(4) Voir page 470.

A Rennes, le général Mercier, a cru pouvoir justifier ainsi sa conduite.

J'ai reçu une première traduction de cette dépêche qui paraissait nettement indiquer que le Gouvernement Italien était au courant de la culpabilité de Dreyfus; un ou deux jours après, j'ai reçu une deuxième traduction de cette dépêche conçue dans des termes n'indiquant pas d’une manière formelle la culpabilité de Dreyfus. Dans ces conditions je me suis dit ou que réellement on s'était trompé dans la première traduction, et que la deuxième était la seule bonne, ou que le Ministère des Affaires étrangères avail les raisons les plus sérieuses pour désirer qu'il ne fût pas fait usage de cette première traduction. Par conséquent je n'ai fait usage ni de la première ni de la deuxième traduction (1).

Ce raisonnement du général Mercier est tout à fait inacceptable. II commet une erreur inexcusable en insinuant que la première version communiquée à son Département était démonstrative de la culpabilité de Dreyfus. Ainsi que nous l'avons indiqué, jamais à aucun moment de son (ravail le Bureau du chiffre ne s’est arrêté à une ébauche qui pût donner lieu à une interprétation défavorable à l'accusé. Le texte même que le général Mercier prétend avoir eu sous les yeux : « Dreyfus arrêté, précautions prises, prévenu {ou prévenez) émissaire » (2), serait trop vague, au dire même de M. du Paty de Clam (2), pour autoriser une déduction aussi grave, et, alors même que cette version lui aurait effectivement été communiquée, sa conduite n’en demeurerait pas moins inexplicable. En 1899, devant la Chambre criminelle, il a dû en effet avouer, ainsi que le général Gonse, que cette traduction lui avait été présentée comme douteuse et qu’on avait notamment insisté sur le caractère incertain des trois derniers mots (4). Il ne pouvait donc pas se faire d'illusion sur sa valeur, et il aurait dû, sans hésitation, lui substituer le nouveau texte lorsqu'il lui en à été donné connaissance quelques jours après. Mais l’Etat-Major avait cru pouvoir tirer parti contre Dreyfus de la première version qui avait été fournie. ;

C'est en effet en ces termes que le colonel Sandherr avait

(1) Général Mercier, Rennes I, 159. — Cpr. général Mercier, Rennse I, 94 et II, 223.

(2) Général Mercier, Cass. 99, I, 545.

(3) Du Paty de Clam, Enq. crim. I, 952. — Matton, Eng. crim. I, 243.

(4) Général Mercier, Cass. 99, I, 545. — Général Gonse, Cass. ibid, 560. — Général Mercier, Rennes I, 162.

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abordé le général de Boisdeffre lors du premier entretien qu'il avait eu avec lui au sujet de ce télégramme : « Eh bien ! mon général, voilà une preuve de plus de la culpabilité de Dreyfus ; c'est la traduction d'une dépêche qu'un agent milhtaire étranger vient d'adresser à son Gouvernement et qu'on vient de m'apporter (1,. » La seconde traduction ruinait ces espérances. Le général Mercier et ses collaborateurs n'hésitent pas : cette nouvelle interprétation est due, suivant eux, à une falsification dont a été l’objet le texte même de la dépêche. On procède aussilôt à une contre-épreuve ; mais, comme elle confirme l'exactitude de la traduction donnée par le Bureau du chiffre, personne n’en souffle mot. C'est du moins ce que déclare le général Mercer : « Je n'ai aucun souvenir, dit-il, qu'on imait parlé d'une contre-épreuve (2). » Si l’on se refuse à admettre que des subordonnés-aient osé prendre sur eux d'exécuter un acle qui pouvait avoir pour conséquence de nous créer les difficultés diplomatiques les plus redoutables, la responsabilité de cet oubli volontaire remonte au Ministre lui-même ; mais en s’élevant, elle ne change pas de nature et ne diminue pas de gravité.

Quoi qu'il en soit, l'esprit du général Mercier est assez fertile pour découvrir immédiatement une raison d'être à cette prétendue falsification du télégramme. Son collègue des Affaires étrangères a été effrayé à la pensée des incidents diplomatiques que pouvait déchaîner la production en justice de la dépêche avec sa véritable traduction ; il n'a pas hésité à en altérer le texte et à tromper ainsi l'administration de la Guerre. Mais aucune démarche n'est faite, aucune recherche n'est prescrite pour vérifier si cette supposition singulière est exacte ou même vraisemblable. Le colonel Sandherr ne présente aucune observation lorsque la nouvelle traduction lui est remise ; il Paccepte sans élever la moindre objection {3;. Le général Mercier ne bent pas davantage à s’éclairer auprès de son collègue, M. Hanotaux : il ne sollicite de lui ni entretien ni explications (4). On ne veut même pas examiner si la nouvelle traduction répond au but qui lui aurait donné naissance et est de nature à cal-

(1) Général de Boisdeffre, Cass. 99, T, 556.

(2) Général Mercier, Rennes I, 160 et 162.

(3) Paléologue, Cass. 99, I, 389, 390.

(4) Hanotaux, Rennes I, 226.

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mer les inquiétudes supposées de notre diplomatie. La dernière version peut être interprétée favorablement pour l'accusé ; il n'en faut pas davantage pour que le général Mercier la considère comme falsifiée et lui oppose la question préalable. C’est une vérité qui s'impose à lui comme un axiome et qu'on n'a pas à discuter. Certes, nous ne pouvons que partager le sentiment exprimé par M. le sénateur Trarieux, à voir un ancien Ministre attribuer la troisième traduction à un artifice d’un de ses collègues, disons le mot, à un faux, puisque ces manœuvres auraient eu pour conséquence d’altérer le sens du télégramme.

C'est là, dit-il, un état d'esprit qui n’est certes pas le mien. Jamais il ne me serait venu, dans mes relalions mimstlérielles, la pensée qu'un de mes collègues püt user à mon égard d'un pareil stratagème (1).

Si extraordinaire que cette supposition puisse paraitre à tout esprit impartial, elle est devenue cependant une idée fixe à l'Etat-Major, dont elle a déterminé l'attitude pendant toute la campagne de revision ; elle a hanté le cerveau de la plupart des officiers qui se sont occupés de l& question. Les motifs qui, suivant le général Mercier, l’auraient déterminé à ne pas porter à la connaissance des juges de-1894 Ia traduction du télégramme du 2 novembre, nous apparaissent donc comme des prétextes sans consistance imaginés, contre toute raison, pour expliquer un acte injustifiable.

Nous croyons également que la première version, telle qu'elle a été donnée par le général Mercier et ses collaborateurs, est inexacte et, qu'à raison de leur wiolent désir d'en faire usage contre Dreyfus, elle a même subi dans leur esprit une grave déformation. Elle ne correspond à aucune des ébauches dont ont parlé MM. Paléologue el Delarache-Vernet, et ceux-ci ont apporté, à l'appui de leurs affirmations, tous les documents sur lesquels ont travaillé les employés du Bureau du chiffre avec les annotations qu'ils y ont inscrites au cours de leurs recherches (2). Au contraire le général Mercier et le général Gonse n'ont produit leui

(1) Trarieux, Rennes III, 433.

(2) Paléologue, Cass. 99, I, 389.

version qu'avec une certaine hésitation. S'ils en ont garanti le sens général, ils n'ont pu assurer qu'ils étaient en possession des termes exacts ; ils ont été de plus dans l'impossibilité de fournir la preuve décisive de la fidélité de leurs souvenirs, en montrant la copie de cette ébauche, les copies successivement transmises par le Ministère des Affaires étrangères ayant, suivant eux, été égarées ou détruites après la condamnation de 1894. Et nous avons, une fois de plus, à signaler ainsi cette fâcheuse coïncidence qui fait que chaque fois qu'un document pourrait être de nature à infirmer les déclarations de l'Etat-Major, il disparaît mystérieusement sans que personne prenne la responsabilité de cette soustraction.

Si, en 1894, il n'a pas été fait usage d’une traduction erronée du télégramme du 2 novembre, cette manœuvre n’a été que différée. Lorsqu’en 1897-1898 l'Etat-Major a entrepris, en vue d’une revision qu'il redoutait, de revoir et de compléter le dossier secret, on se souvint que la dépêche du

2 novembre avait paru pouvoir donner lieu à une interpré-

tation défavorable à Dreyfus ; et l’on chercha dans les archives les deux textes qui avaient été jadis transmis par le Ministère des Affaires étrangères (1;. les deux pièces n'v étaient plus. Dans une note du 3 mai 1899, le commandant Cuignet a tenté de donner l'explication de cette disparition :

Les deux textes n'existent pas au Ministère. Leur absence a été constatée lors de la constitution du dossier secret en 1898 ; il n'est pas par suite possible de dire que ces documents aient été distraits du dossier secret dont ils n'ont jamais fait partie. Il est probable (?) que le colonel Sandherr les aura détruits lui-même. Il n’a pas été fait usage de ces documents au moment du procès une fois Dreyfus condamné sans appel, alors que tout recours en revision était impossible et qu'on ne pouvait prévoir les événements actuels, il paraît tout naturel que le colonel Sandherr ait détruit ces documents sans utilité pratique, et dont la conservation n'était pas sans inconvénients au point de vue diplomatique (1).

Ces explications ne semblent nullement satisfaisantes.

Un procès criminel ne peut jamais être considéré comme irrévocablement clos. La revision autorisée par les articles

(1) Note Cuignet du 3 mai 1899. (M. G. incident Viviani.

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443 et suivants du Code d'instruction criminelle demeure toujours possible, qui, annulant le jugement ou l'arrêt de condamnation, et ramenant l'affaire devant la justice, entraine. presque toujours de nouveaux débats. Ce n’est pas parce qu'une affaire a donné lieu à un arrêt passé en force de chose jugée qu’on peut se croire autorisé à détruire les pièces qui la concernent, surtout lorsqu'il s'agit de pièces favorables à l'accusé. l

Mais cette disparition peut au contraire s'expliquer aisément si nous nous souvenons, avec. MM. Paléologue et Delaroche-Vernet, que ces pièces fournissaient la preuve indiscutable que le Ministère de la Guerre connaissait le carac- ‘tère provisoire de la première version, et le caractère définitif de la seconde ; elles démontraient que, s'il n'avait pas été fait usage du télégramme en 1894, ce ne pouvait être parce que sa signification était douteuse, mais parce qu'elle donnait lieu à une interprétation favorable à l'accusé ; elles étaient, dès lors, gênantes, et l’on comprend qu'elles aient aussi facilement disparu.

Lorsqu'en mai 1898 le général Gonse procéda, sur l'ordre du général Billot, au récolement de tous les documents que le Service de renseignements possédait sur l'affaire Dreyfus, il se rappela la dépêche du 2 novembre 1894 ; et, comme le lieutenant-colonel Henry ne put lui en donner le fexte, il l'envoya immédiatement au Ministère des -Affaires étrangères, en demander une copie. M. Paléologue, à qui le lieutenant-colonel Henry s’adressa, lui fit comprendre qu'il ne se croyait pas autorisé à lui remettre une pièce de cette nature, ni même à lui en délivrer officieusement une copie, à laquelle son écriture pourrait donner une apparence d'authenticité ; toutefois, pour ne pas lui opposer une fin de non-recevoir, il consentit à lui donner de vive voix le texte exact de la dépêche, et celui-ci l’écrivit sous sa dictée sur une feuille de papier (1). C'est dans ces conditions que prit fin l'entretien. En rendant comple de sa mission au général Gonse, le lieutenant-colonel Henry se borna à lui déclarer: d'un ton de fort mauvaise humeur, que M. Paléologue s'était refusé à toute communication en se retranchant derrière

(1) Paléologue, Cass. 99, I, 390. 391.

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