‹ L'affaire DreyfusChapitre 9 sur 178 · SN OO EL · texte numérisé non relu

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pas été sans écarter de lui des sympathies auxquelles, fier de son innocence, il entendait ne rien devoir ?

C'est dans ces conditions éminemment défavorables et visà-vis de cet homme si bien désigné pour devenir « le bouc émissaire de tous les péchés d'Israël » que la lutte aliait s’engager.

Aussitôt qu'il fut saisi de l'affaire par les généraux de Boisdeffre et Gonse, le général Mercier demanda au Garde des Sceaux de lui désigner un expert en écritures, et, sur son indication, manda le 11 octobre 1894 au Ministère de la Guerre M. Gobert, expert de la Banque de France. Il lui fit remettre par le général Gonse le bordereau et les pièces de comparaison et lui demanda de procéder à un examen très rapide.

M. Gobert a-t-il dit à cet instant, ainsi que l’affirme le général Mercier (1), qu'à première vue le doute n'était pas possible, ef que le bordereau était de l'écriture de la personne incriminée ? Il le conteste absolument et déclare que tout au contraire, lors de la remise des pièces, il s'était écrié :

M. le général, vous devez être en présence d’une fumisterieé ; car l'écriture me semble très naturelle, et je n'admettrais pas qu'une communication de ce genre püt être faite dans ces conditions. La lettre anonyme ressemble terriblement aux papiers Norton (2) !

Le général le rassura, en lui disant que les conditions dans lesquelles ce document était arrivé ne permettaient pas d’admettre une semblable hypothèse. M. Gobert lui fit remarquer que l’écriture du bordereau était régulière, homogène, très normale, que c'était l'indice d’un graphisme non étudié ; il signala également le caractère d'illisibilité du document et demanda s’il n°y avait pas une enveloppe. Le général éluda la réponse et crut que l'expert cherchait ainsi à connaître le nom du destinataire ; l'Etat-Major s'est également indigné de ce qu'ultérieurement M. Gobert ait manifesté le déplaisir qu'il éprouvait de faire, contrairement à tous les usages de la justice civile, une vérification sous le couvert de l'anonymat, et de ce qu'il eût déclaré qu'il tenait à mentionner dans son rapport le nom de l'homme que ses conelusions pouvaient aceu- (1) Général Mercier ; Rennes, f, 88. — Cpr. Gobert, Inst. d'Ormescheville,

Cass. 99, II, 53.

@; \Gobert ;/Cass. 99, 1, 269!

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ser (1). L'on oubliait que les documents mêmes qu'on lui avait remis révélaient déjà ce nom. Si l'on avait pris soin de le-

couper sur la feuille signalétique de Dreyfus écrite par lui-

même, et qui servait de pièce de comparaison, on y avait laissé la date de naissance, les dates de promotion aux grades de sous-lieutenant, de lieutenant et de capitaine, de sorte que M. Gobert n'avait eu qu’à ouvrir l'annuaire particulier de l’artillerie, qui était sur sa table, pour connaître le nom qu'on cherchait à lui cacher (2) !

Quoi qu'il en soit, le 13 octobre, M. Gobert apportait au. général Gonse le résultat de son examen :

L'écriture de l’anonyme en cause, disait son rapport, présenteavec celle de comparaison exactement le même type graphique. L'analyse des détails montre des analogies assez sérieuses, mais elle révèle en même temps des dissimilitudes nombreuses et importantes dont il convient de tenir compte. Dans ces conditions, et élant donnée la rapidilé de mes examens, commandée par une extrême urgence, je crois devoir dire : La lettre anonyme incriminée pourrait être d’une personne autre que celle Soupçonnée. Je: dois faire ressortir que le document en question n'est pas tracé d'une écriture déguisée, mais bien au contraire d’une manière nalurelle, normale et avec une grande rapidité : ce dernier détail exclut la possibiilé d'une étude ou d'un déguisement grapaique (3;.

« C'était, a dit le général Mercier, un rapport neutre, dont Q il nv avait pas à tenir compte » (4).

Dans son rapport du 31 octobre 1894, le commandant du Paty de Clam va plus loin et travestit les faits : suivant lui, « l'expert ayant manifesté le désir de connaître le nom de la « personne soupçonnée et demandant un laps de temps de « plus en plus long, incompatible avec la conservation du « secret, on dut lui retirer le dossier, avant qu'il eût pu éta- « blir un rapport avec des conclusions fermes » (5). On avail un rapport génant : il valait mieux en nier l'existence.

Le général Mercier demanda un autre expert au Ministre: de l'Intérieur, qui lui désigna le chef du Service de l'identité judiciaire à la Prféecture de Police, M. Bertillon. Celui-ci

(1) Général Mercier ; Rennes I, 88-89. — CÉREA sde Boisdeffre ; Rennes: I, 519. — Rapport d'Ormescheville ; Cass. 99,

(2) Gobert ; Cass. 99, TJ, 271 et Rennes II, 304.

(3) Rapport Gobert, Cass., 99, II, 289. — Froc., Paris, 304.

(4) Général Mercier, Rennes I, 89.

(5) Rapport Du Paty de Clam, 31 octobre 1894.

Zu VA (RS n'avait jamais fait d'expertise en écriture. Il n’en affirma pas moins hardiment, après un examen sommaire et dans un rapport qu'il qualifia d’ «administratif » :

« Que, si l'on écarte l'hypothèse d'un document forgé avec le plus grand soin, il ressort manifestement pour lui de la comparai-

son des pièces ci-dessus signalées que cest la même personne qui a écrit la lettre el les pièces communiquées » (1).

Nous avons déjà dit comment en présence de ces faits, qui intéressaient au plus haut point l’armée, le général Mercier avail cru, suivant une tradition constante, devoir prévenir le Président de la Réprblique et le Président du Conseil @), comment les Ministres de l'Intérieur, de la Justice et des Affaires étrangères s'étaient réunis à lui pour examiner la situation (3), — et comment M. Hanotaux, justement préoccupé des considérations d'intérêt public et national que soulevait un tel litige, s'était opposé de toutes ses forces à toute espèce de poursuites et même d'enquête, tant que l'on n'aurait pas autre chose qu'une pièce d’une écriture aussi contestable et émanant d’une source dont il lui paraissait impossible, au point de vue des relations internationales, de dévoiler l’origine (4).

M. Hanotaux ne s’en tint pas là: il était si souc'eux de Ia gravité de cette affaire que, le soir même, il se rendit auprès du général Mercier el eut avec lui au Ministère un long entretien dans lequel il lui Gemanda imstamment de ne pas donner suite à l'affaire dans les conditions où ellé se présentait (5).

Le général Saussier, que le général Mercier avait consulté, partageait le même sentiment, en se plaçant au point de vue de l’armée : il jugeait que « tout était préférable au déshon- « neur jeté sur un officier français, et aux soupçons qui en « rejatlliraient sur tous les officiers » (6).

Le général Mercier, qui aime à se vanter de sa ténacité, demeura inébranlable : le fait d'espionnage était indéniable à

(1) Rapp. Bertillon, Froc., Paris, cote 34 et Cass. 99, IX, 78. (2) Général Mercier, Rennes I, 87 et II, 198.

(3) Ch. Dupuy, Cass., 99, I 657. —- Guérin, Cass., 99, I, 259 et Rennes 150;

(4) Hanolaux, Cass., 99, 1, 642; Rennes I, 219 et Eng. crim., [, 591, 592 ; opr., général Mercier, Rennes I, S$S. — Guérin, Cass., 99, I, 289 et Rennes

(5j Hanotaux, Lass., "99,1, 642; Rennes T, 219. .

(b) Hanotaux, Cass. 99, I, 642 ; Rennes. I, 220. — Korzineili, Cass. 99,

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