ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, PRÈS i/ODÉON
Tous droits réservés.
« Un peuple qui se respecte, respecte son armée. »
Colonel E. Frey, Chef du Département militaire suisse en iK<p
-< Une armée doit être comme la femme de César : elle ne doit pas laisser planer sur elle l'ombre d'un soupçon. »
Lazare Carnot, l'organisateur de la Victoire.
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Prédictions j ()UV l'aima 1808, par Moloch.
(La Chronique amusante, 6 janvier 1898.)
Origine de l'Affaire Dreyfus. - Limage allégorique. - Le grand coupable : le papier. - Trouble profond des esprits. - Etat d'âme du pays. — Pourquoi le peuple se tourne vers l'armée.
Ce n'est point, ici, un plaidoyer pour ou contre Dreyfus, pour ou contre Esterhazy, pour ou contre Zola — c'est simplement la réunion des images parues à l'occasion de ces différentes affaires ; cô sont des documents
graphiques destinés à montrer au public français les motifs qui ont fait agir les crayons étrangers, — au public étranger les productions de la caricature française.
« L'affaire Dreyfus », ainsi qu'on l'a fait remarquer, a pris naissance et a été portée devant l'opinion publique en 1896, le jour où fut publié dans Le Matin le facsimilé du fameux bordereau.
Mais l'image, elle, tout d'abord garda le silence, restant sur la condamnation, sur la chose jugée, s'en tenant aux allégories patriotiques de janvier 1895, — telle la saississante composition de Lionel Royer, La dégradation, partout popularisée par la gravure de Méaulle.
Judas ! un tableau empoignant pour l'âme française. Gomme une vision d'en haut évoquée par le crayon d'un artiste de talent.
Or, à une planche comme La Dégradation, ne pouvait répondre que ce qu'on appelle un pendant, c'est-à-dire La Réhabilitation, et tel n'était point le cas. L'allégorie dessinée se tut, elle n'avait rien à dire.
Vint le dossier Scheurer-Kestner et, peu à peu, l'affaire qui n'aurait jamais dû sortir de sa sphère étroite, qui toujours, aurait dû rester sur le terrain juridique — la revision d'un procès entaché de vices de forme — se transforma en question politique, divisant le pays et la presse en deux camps ennemis, prêts à se mesurer, prêts à en venir aux mains. Une étincelle et le feu serait bien vite aux poudres. On a pu en juger tout récemment.
A partir de ce moment, l'image a fait comme tout le monde, elle est intervenue, prêtant son concours aux combattants. Bien vite, l'étranger se passionna, lui aussi, reléguant au second plan ses propres affaires pour ne plus s'occuper que de la question Dreyfus. Et c'est ce qui explique la quantité innombrable de caricatures publiées au-delà de nos frontières.
Mon rôle personnel se bornera donc ici :
J° A dégager la physionomie de la caricature française durant cette triste période de notre histoire ; 2° A exposer les mobiles auxquels ont obéi
les crayons du monde entier, ce que je considère comme une tâche patriotique au premier chef, puisqu'il s'agit de rectifier les égarements, pour ne pas dire les erreurs volontaires d'une presse emballée, voyant trop souvent des ennemis là où il faudrait voir, tout au contraire, des disciples enthousiastes de la France.
Et maintenant quelques réflexons, — quelques points à noter.
Si l'on veut bien admettre, un instant encore, que toute cette scandaleuse affaire prit naissance à la suite du bordereau publié par Le Matin, on reconnaîtra que le grand coupable, la cause de tout le mal, se trouve être le Papier, le Papier noirci, bien souvent déjà fauteur de désordres et empoisonneur de la paix publique, et qui, en cette circonstance, a ttompé, égaré l'opinion d'une façon indigne, accumulant mensonges sur mensonges, jetant injures sur injures, torturant les textes, falsifiant les déclarations, obéissant aux haines, aux rancunes, aux passions les plus viles au lieu d'être ,. suivant la. belle expression de
SUR LE boulevard, par Fritz Wolff.
Voilà Le Soir ! la dernière édition ! cinq centimes ! (en français, dans l'original, ce qui explique la mention cinq centimes pour Le Soir!) La loi Heinze à Paris ! Toutes les choses nues doivent être couvertes et, particulièrement, la vérité nue.
(Das Narrenschifff de Berlin, février n 0, 8.)
Victor Hugo, le « grand phare » qui éclaire l'humanité.
Et ce papier noirci monte, triomphe, se gorge, agitant tous les vieux spectres des gouvernements aux abois, accusant à tort et à travers, jetant la suspicion sur tout et sur tous. Alors que tout s'arrête, que les transactions deviennent de plus en plus difficiles, lui seul prospère, spéculant sur le mal public, affichant sans pudeur ses succès insolents.
Malgré soi, Ton revient à la vignette si caractéristique de Cham, publiée à la fin du second Empire, aux beaux jours de la poussée du papier. Des kiosques regorgent de victuailles noircies et la légende porte : le papier marche, rien ne va plus.
Faut-il donc s'étonner qu'une idée pratique, encore que bizarre, germe à ce propos dans le cerveau des producteurs, qui se trouvent être, ici, les fabricants de papier.
Qui est-ce qui constitue le journal imprimé?
le papier. Si à l'avenir on lui refusait la matière première; si on le mesurait, si on le dosait! La grève du'producteur dans l'intérêt
même du consommateur, pour couper court au commerce de ceux qui spéculent sur la nervosité du public. Et voici, en effet, ce que suggéraient au journal La Papeterie, organe de la Chambre syndicale des papiers en gros, les tristes scandales pressiers des affaires Dreyfus- Esterhazy-Zola :
« C'est bien, en effet, le procès des petits papiers qui va s'ouvrir. Lettres saisies au domicile d'un absent, lettre remise par la dame voilée au monsieur masqué, bordereau falsifié, affiches incendiaires, journaux accusés d'outrages à l'armée, en vérité retirez le papier de toute cette affaire et dites ce qu'il en restera? Rien, c'est-à-dire la déposition verbale de témoins qui n'auront rien à dire.
« Et ce n'est pas tout. Le papier n'a pas fini son rôle. C'est à cent mille kilos par jour qu'ont été portées les prévisions supplémentaires de papier nécessaire au tirage de nos journaux. Et pour qui cette avalanche ? pour l'étranger ! Les trois quarts de ce papier passent les frontières, se répandent à l'étranger, dans le monde entier, et vont porter sur cette
surproduction bénie de nos machines, le spectacle de nos scandales intérieurs.
« Ah ! quel beau rôle pour nos fabricants de papier blanc! Arrêter les machines, faire la disette de papier, livrer à la presse le strict nécessaire à son service habituel, d'accord avec les marchés, faire ainsi un silence relatif autour des événements, supprimer les appétits de réclame des meneurs, voilà ce que nous pourrions faire et voilà, j'en suis sûr, ce qu'aucun de nous n'a envisagé.
« Il n'en reste pas moins établi que l'industrie du papier détient la paix d'une nation et que, lorsqu'elle le voudra, elle tuera dans l'œuf toutes les réclames malsaines.
« En attendant la mise en pratique de ces vertus romaines, il me plaît de constater que le papier blanc a une très forte tendance à la hausse. »
Parbleu ! Je le crois facilement.
En attendant l'époque encore lointaine où le journalisme sera réduit à la portion congrue par une sorte de censure anticipée d'une nouvelle espèce, s'exerçant non plus
sur l'idée, mais sur la matière première, le Papier noirci continue à fausser le jugement des braves gens qui considèrent Zola comme un Italien vendu à V Allemagne, et tels hommes éminents comme des misérables, parce qu'ils l'ont vu imprimé en toutes lettres, dans leur bréviaire quotidien.
Et on ne saurait leur en vouloir à ces braves gens, puisque suivant les moments, suivant les personnes, tout change, tout revêt une allure différente, puisque plus rien de stable n'existe, puisqu'il est permis aux uns de douter de la culpabilité de Dreyfus, d'insulter l'armée, de traîner ses généraux dans la boue, et que dans la bouche ou sous la plume des autres, douter un instant de l'infaillibilité d'un conseil de guerre ou de l'intelligence d'un officier, devient un crime de lèse-patrie.
Partout l'illogisme, un vrai labyrinthe en lequel les meilleurs esprits se perdent et tout cela parce qu'à la politique des principes sur lesquels reposera toujours la morale sociale on a substitué la politique des intérêts
personnels, vivant au jour le jour, et se servant de tous les moyens suivant les besoins du moment.
Au milieu de ces affirmations solennelles et de ces dénégations impudentes, au milieu de cette impuissance générale, de ce trouble profond, au milieu de l'anarchie gouvernementale, le public, une fois encore, se sent porté vers ceux qui, placés dans une sphère spéciale, lui paraissent vivre en dehors de toutes les bassesses de la politique, de tous les scandales de l'argent, et comme tels, semblent, à ses yeux, incarner en eux l'honneur du pays. Le prestige de l'uniforme, de la caste ! Il ne voit pas plus loin : tout ce qu'on essaye de lui faire entendre dans un autre ordre d'idées est pour lui, pures arguties d'avocat. Et l'avocat, c'est la procédure, c'est le Palais, c'est la Justice, une dame sévère, souvent dure aux petits.
Quant aux intellectuels, aux savants, aux universitaires, ce sont des gens à part, constituant une aristocratie dont il se méfie, et qui malheureusement, ne savent pas lui inspirer confiance.
On lui dit que Zola a insulté l'armée, il est contre Zola ; on lui dit que les Juifs l'affament et sont la cause de tout le mal actuel, il est contre les Juifs. Et si l'armée a toutes ses sympathies, c'est parce que le régiment est, pour lui, comme une sorte de revanche sur les riches, sur les privilégiés. L'égalité parfaite sous la forme de l'obéissance absolue ! Le passage au niveau !
Veut-on connaître à fond l'état d'âme du pays, on n'aura qu'à lire attentivement, à méditer profondément le tableau qu'en fait dans un journal M. A. Sabatier, directeur-adjoint à l'école des Hautes-Etudes.
« Il n'en demeure pas moins que les esprits sont profondément troublés et soucieux de l'avenir. Je ne parle ici, bien entendu, que des gens honnêtes, sincères, des bons et loyaux serviteurs du pays. Us sont divisés entre eux et la plupart sont divisés en euxmêmes, et cette division intérieure va jusqu'à l'angoisse. C'est l'effet des ténèbres où toute cette affaire de Dreyfus jusqu'à Zola en passant par Esterhazy se déroule, des passions
politiques et religieuses qui s'y sont mêlées, des mensonges et des légendes que la presse y a versés et que l'on sent la justice ellemême impuissante désormais à dissiper ou à éclaircir. De là un état général de doute et de perplexité chez presque tous les esprits qui, voulant se faire une conviction personnelle, se voient en môme temps incapables d'y réussir, parce qu'ils n'en ont plus les moyens. Si l'on écarte les gens véreux et les journalistes visiblement intéressés à soutenir une thèse de parti pris, comment contester la bonne foi des officiers supérieurs qui jurent sur leur honneur que Dreyfus est coupable, et la bonne foi d'hommes comme MM. Scheurer- Kestner, Trarieux, Ranc, Zola, Clemenceau, qui le tiennent pour innocent? Que voulezvous que devienne le bon et sage public qui n'a ni le temps ni les facultés de faire des comparaisons d'écritures, de peser des témoignages, de tirer des inductions vraisemblables de quelques faits établis-? Il flotte, s'agite, cherche où accrocher son esprit et sa foi. Il faut à ce public une autorité à laquelle il
puisse s'abandonner avec confiance. Il cherche cette autorité sûre et ne la trouve point.
(( On a réussi à mettre en conflit, chez lui, deux sentiments qui lui sont également chers. Il veut avoir une armée respectée et une justice respectable. Or, ceux qui défendent ou paraissent défendre l'armée le font par des procédés qui inquiètent justement tous les citoyens qui ont quelque souci de la vérité, de la liberté et de la justice. Et d'autre part, il faut bien le dire, les injures de M. Zola et de quelques socialistes et anarchistes qui viennent lui offrir un concours compromettant ne tendent à rien moins qu'à faire perdre la confiance de l'armée en ses chefs et à y relâcher tous les liens de la discipline. Comment ceux qui croient qu'un peuple ne peut vivre aujourd'hui, sans être fort militairement et sans être juste socialement, ne seraient-ils pas douloureusement angoissés de voir se heurter avec tant de violence ces deux parts de leur patriotisme ?
« Et c'est ce qui vous explique les divisions et les polémiques qui éclatent non plus dans
la presse ou devant les juges, mais dans les familles, où le père est en conflit avec les fils, dans les salons, où les maîtresses de maison sont obligées de proscrire un sujet de conversation qui allume la guerre, dans les associations de toute nature, où éclatent des dissidences capables de les dissoudre. Un vent d'affolement et de violence semble souffler partout et menacer de désagréger les assises mêmes de la société française.
« Je ne voudrais pas finir ces réflexions par une note trop découragée. Aussi bien, si ces luttes et ces divisions sont attristantes, elles ont cependant leur bon côté. Les deux principes qui les provoquent dans le cercle et dans la conscience des bons citoyens sont infiniment justes et respectables et excusent en partie l'ardeur véhémente avec laquelle ils se heurtent. C'est la preuve que l'âme de la France n'est pas morte. Dans le procès Zola, qui se plaide avec un acharnement inouï, à côté de très vilaines choses, et de très bas caractères amenés au jour, il s'est révélé des deux parts de nobles âmes et de braves gens. »
J'ajouterai — « Et tout cela pour un traître, pour un Juif, pour faire plaisir à des sans-patrie, à des rhéteurs, à des affamés de gloire et de popularité ! Faut-il donc que tout un pays soit troublé dans l'intérêt d'un seul, quand bien même toutes les formalités de la procédure n'auraient pas été exactement observées à son égard ! » Voilà ce que pense Populo, s'il ne le dit point ; — voilà ce qu'on se charge de lui faire dire s'il ne le pense pas de son propre chef.
Dans les revendications des « intellectuels », de ceux qui veulent en finir avec les mensonges de la politique, — je spécifie, car l'acte accompli par Zola a été désapprouvé par la plupart des Israélites, comme violent et inhabile — on est arrivé à lui faire voir une campagne nuisible aux intérêts de la France, destinée à sauver par tous les moyens un traître cher à la Triplice.
Peu lui importent la Vérité, la Justice, le Droit! Tout cela c'est bon pour les chercheurs d'idéal, pour les rêveurs, pour ceux qui croient encore à une conscience nationale.
Vivant d'une existence terre à terre, il ne peut apprécier les choses que d'une façon terre à terre. Et c'est pourquoi entre le politicien retors, le soldat qui jure sur son honneur, l'intellectuel qui doute et le penseur qui accuse sans donner à son accusation des formes précises, « des preuves descendant du ciel comme un tonnerre, à la façon des mélodrames » ; il n'hésite point, il est pour le militaire.
John Grand-Carteret.
cowb er kot copibt
iSkàkupare) Encore Lui 11...
Henry Somm {Le Rire).
Doux pays! Il Mort aux Juils
Revue Comique du m'ois de janvier, par Gil Bacr.
{Le Supplément, 1 er février 1898.)
Etat actuel. - Rôle terre à terre au service des partis politiques. - Ce qu'on était en droit d'attendre d'elle. - Images dreyfusiennes et anti-dreyfusiennes. - Les maîtres • Hermann Paul, Willette, Forain, Caran d'Ache. - Feuilles d'actuahte. r- Composition de Valloton résumant la situation
^ Comme les lettres, comme la presse, comme l'opinion publique elle-même, la caricature française a été fort divisée au sujet de ce qui était, il y a quelques mois encore, l'affaire Dreyfus, et de ce
qui tend, de plus en plus, à devenir bien autre chose, quoi qu'on continue à l'appeler de ce nom.
Et de ces divergences, il ne faut point s'étonner puisque les journaux à images ne sont que des instruments exprimant par le crayon ce que les journaux à tartines politiques expriment par la plume, c'est-à-dire les opinions, les intérêts et trop souvent, malheureusement, les passions des partis. Bleus, blancs, rouges, il leur a fallu, pour suivre graphiquement l'actualité, se déclarer dreyfùsiens ou anti-dr eyf *usiens , de même que, toujours pour obéir aux nécessités du moment, ils commencent à s'affirmer sémites ou anti-sémites.
Esclaves de l'actualité, ce grand mal moderne, journaux à images et dessinateurs sont donc forcés de descendre dans l'arène, chaque fois que surgit un événement nouveau, et, on ne saurait trop le dire, dans une arène singulièrement amoindrie.
Au lieu de l'idée jadis triomphante chez les maîtres du crayon, c'est l'œuvre terre à terre ; — au lieu de la grande satire sociale, ce Sont les attaques personnelles, ce sont les injures graphiques — digne pendant des insultes que distille avec amour la presse quotidienne.
Gomme la plume et comme la parole, l'image crie, assourdit, attaque, accuse, grossit, exagère. C'est, je le répète, le mal politique dans toute sa
floraison ; le commencement de la folie furieuse dont se trouvent atteints, tôt ou tard, tous les peuples qui, comme nous, se laissent prendre à de mensongères fictions.
Scientifiquement parlant, agioteurs et politiciens — les deux maîtres de la France — sont des agités, des aboyeurs. On crie, on hurle, dans Fenceinte des Bourses, comme dans l'enceinte des Parlements.
Et c'est pourquoi, chargés de mettre en image les faits du jour ou de caricaturer les hommes du moment, les dessinateurs grandis sous cette influence, ont, sans cesse, recours aux moyens extrêmes pour attirer, amuser , retenir la galerie, exagérant, grossissant, ridiculisant à plaisir hommes et choses !
Hélas ! tout cela c'est la caricature amoindrie; descendue d'un échelon, la caricature rognée, écourtée, j'allais dire domestiquée par le politicien.
Et jamais encore cela n'était apparu aussi nettement que durant les tumultueuses journées qui porteront dans FHistoire le nom .de période dreyfusienne et qui virent éclore l'amas d'images dont on trouvera ici — je ne dis pas la complète, mais, tout au moins, l'exacte reproduction.
Où es-tu, Caricature des grands jours? Où êtesvous, maîtres de la Caricature ?
Où êtes-vous, admirables planches sur la Justice, sur la Liberté, sur Sa Majesté l'Argent, sur l'Armée de l'éteignoir, sur les ventrus et les satisfaits ! Où êtes-vous, jours inoubliables de la grande satire humaine où, au bas d'une planche saisissante d'émotion, vibrante d'art et de vérité, Traviès plaçait cette légende : On vous parle Conscience, Justice, Liberté, et vous répondez sacs d'ècus ! !
Où êtes-vous, estampes qui, il y a un siècle juste, en l'année 1798, traîniez au tribunal de l'opinion publique — cela s'appelait et pouvait, avec raison, s'appeler ainsi — ceux qu'on dénommait les Vautours du XVIII e siècle, les croquants, les trafîcants, les nouveaux enrichis du Directoire, les Crésus modernes — en un mot les enrichis à la suite des spéculations politicofinancières du moment qu'on poursuivait, notez-le bien, tous en bloc, sans distinctions ni de race, ni de religion.
1798-1898. Alors, comme aujourd'hui, mêmes accusations, mêmes soupçons, mêmes symptômes, même malaise social. Partout l'on croyait voir la main de l'étranger ; partout les oreilles croyaient entendre tinter l'or étranger.
Ridiculisés, hués, les Vautours du XVIII e siècle — gorgés de la misère publique et les impuissants des assemblées législatives ne voyant de la France que leurs sièges de députés, amenèrent le sabre,
et comme le sabre n'était pas encore émoussé, comme le sabre triomphant venait de porter haut, dans l'Europe entière, le nom de la France, il nous valut le Consulat, c'est-à-dire la période la plus glorieuse de notre histoire, en ce siècle.
Le monde étant un perpétuel recommencement, le règne de Louis-Philippe vit revenir les ventrus et les satisfaits. Cette fois, le sabre vengeur fut la Caricature qui, par le crayon des Daumier, des Grandville, des Traviès se fit le porte-parole de la Liberté et de l'Honneur.
Qui va se lever, aujourd'hui, puisque, suivant l'expression consacrée, nous voici à un de ces tournants de l'histoire où il faut que quelque chose vienne renouveler une société désorganisée en laquelle les grandes institutions d'autrefois ne sont plus que façades purement décoratives.
Qui ? — Quoi? — Où est la Formule, où est la Vierge des temps nouveaux ? L'avenir — un avenir plus ou moins lointain — seul est à même de nous répondre.
Au milieu de la divagation universelle, on eut accueilli avec joie le caricaturiste qui se serait levé, le crayon vengeur à la main, qui s'en
serait servi comme d'un fouet contre les vrais insulteurs de l'Armée et contre les insulteurs constants de la Magistrature, contre les ennemis acharnés de la Lumière qui renouvellent de façon si bizarre, à notre époque, les exploits des célèbres chevaliers de l'Éteignoir au commencement du XIX e siècle, aussi bien que contre ceux qui, ennemis de toute religion, posent à nouveau, on ne sait trop pourquoi, le dogme de l'infaillibilité de l'État et même de l'infaillibilité de l'Individu,
Daumier, que n'es-tu là pour fustiger ces papistes plus papistes que le Pape ?
La caricature ! Le champ lui était propice. Elle n'avait qu'à se montrer, elle n'avait qu'à taper dans le tas ; elle n'avait qu'à ridiculiser les chercheurs de scandales, les fouilleurs de vie privée, les publicateurs de mensonges et de fausses nouvelles sciemment répandues, les fabricateurs de faux papiers, les voleurs de lettres intimes, — tous ceux qui, à droite ou à gauche, transforment la France en une loge de portière.
Elle ne l'a point voulu. Réduite à son rôle de besogne quotidienne, elle a suivi les politiciens, elle les a aidés dans leur œuvre. Et tous les crayons, tous, depuis les plus illustres jusqu'aux plus infimes, ont cru devoir donner personnellement, suivant leurs convictions, suivant l'attitude
prise par les journaux dont ils sont les fournisseurs attitrés.
Et pourtant, jamais l'image ne fut plus nombreuse ; jamais encore l'image n'avait tenu pareille place dans nos préoccupations.
Sur les feuilles, grandes ou petites, ne triomphet-elle pas partout! Aux côtés des hebdomadaires, comme Le Grelot, La Silhouette, Le Pilori, La Co médie politique, presse classique, voici les quotidiens: Figaro, Événement, Autorité, Patrie, qui s'ouvrent tout grands au graphique, qui semblent vouloir donner au crayon une place continue ; voici les feuilles littéraires montmartroises qui essaient de faire revivre une caricature plus artistique ; voici les feuilles de circonstance, canards, placards ou autres, écloses à la suite des événements; voici même le journal-images créé par deux maîtres, Forain et Caran d'Ache.
Eh bien ! petit ou grand, bon ou mauvais comme exécution, tout cela a servi des passions, des intérêts. Seules, une ou deux exceptions sont à signaler : j'y viendrai tout à l'heure. Pour l'instant, contentonsnous d'enregistrer le pour et le contre ; je veux dire groupons les journaux, les caricatures, suivant les deux partis créés : dreyfusien, anti-dreyfusien, — puisque l'entêtement, la mauvaise volonté des politiciens a pu amener la création en notre France de partis se groupant autour du nom
d'un condamné , justement condamné — ont
affirmé sur l'honneur des militaires.
Contre Estherazy, contre Rochefort, contre les
conseils de guerre figure, seul, dans fancienne
presse à images, Le Grelot avec son dessinateur immuable, Pépin, alors que La Silhouette et Le Pilori tressent des couronnes à l'armée et à Rochefort — la politique a de ces accouplements bizarres — - et traînent, dans la boue Emile Zola.
Chose caractéristique :
Le Grelot s'était déjà fait remarquer par son attitude nettement anti-boulangiste, tandis que Le Pilori racontait en dessins suggestifs les exploits
— Mes aïeux étaient Vénitiens... Est-ce que positivement OU Drave général. j'aurais une lagune dans le cer-
veau ? Organe d humour, de.
Henry Somme {Le Rire). gaité franche et bien gauloise, Le Rire ne pouvait que faire passer devant ses crayons les personnages du jour.
Léandre nous a donné un amusant Scheurer- Kestner et Henry Somm d'une plume qui sent toujours l'eau-forte a signé de gentils petits cro-
-fijf. •,<.^;Bç;*,rOT^misî»f5^: ! 5?rft^
quis de Zola. Arsène Alexandre a pensé qu'il fallait faire rire un peu, et il a réussi.
Organe de réforme, de renversement social, Le Père Peinard ne pouvait être qu'avec ceux qui demandent la revision du procès Dreyfus, mais à sa façon; c'est-à-dire en spectateur applaudissant aux coups échangés, heureux de voir la vieille société livrée aux discordes et exprimant librement, en des images pleines de pensée, ses principes et ses espérances contre l'armée-caste et contre la morale bourgeoise qui consiste à dépouiller les Juifs... parce que Juifs.
Avec une note d'art très personnelle, Hermann Paul, dans Le Cri de Paris, organe de curieuse documentation, suit à peu près la même ligne. Le jeune dessinateur a une façon de synthèse graphique qui rappelle, quelquefois, les hardies compositions de Gill, dans la Lune Rousse, durant la période du Seize-Mai. C'est lui qui a trouvé, pour résumer la situation actuelle, la vignette : un sabre dans un rond de cuir, le tout entouré d'une auréole ; — un rien qui en dit long.
Watteau égaré en notre siècle, Willette a, comme toujours, cherché la note philosophique, et notre pierrot-cocardier a, dans le Courrier Français, remis un peu tout le monde en place. Tout homme a son côté grotesque, chaque chose a son côté ridicule, et cela Willette, comme pas
un, s'entend à le mettre en lumière. Le crayon qui pense, qui exprime en quelques traits ce que d'autres développent en d'indigestes articles.
Contre Zola, contre les Juifs, — et même, on peut le dire, puisqu'ils s'en expliquent nettement, contre la magistrature — voici les journaux jeunes, Les Quat'-z-Arts, Le Grand Guignol, avec Léandre; puis, au premier rang, les deux dessinateurs en lesquels s'incarne la caricature française, Forain, Garan d'Ache.
Forain, c'est-à-dire l'ironie amère, le trait qui perce, la légende qui mord ; — Caran d'Ache, c'est à-dire l'actualité mise en images pittoresques, quand elle n'est pas traitée en manière de tableau. Avec eux c'est le Figaro, d'abord, puis cette feuille écrite au crayon, premier essai en France des feuilles volantes à images nées en Allemagne, le Psst /... qui a fait, dans la rue, se retourner tant de Parisiens.
Dans le Figaro ils planent, philosophe railleur, observateur bon enfant, plaçant la caricature audessus des exigences de la lutte. Avec le Psst!... ils se jettent dans la mêlée apportant à l'armée et à l'anti-sémitisme le précieux concours de leur talent. Leur thèse est simpliste; c'est le sentiment populaire mis en images. Depuis trente ans on a tout tué, tout démoli, une seule chose est restée debout : l'armée ; et c'est le petit pioupiou,
le (( chien de garde français », dernier rempart de la patrie diminuée, rabaissée, qu'on cherche à descendre maintenant. En développant cette idée ils se sont trouvé amenés, pour la première fois, à faire œuvre de parti ; lançant leurs traits contre le Juif, contre l'Allemand, contre le
doux Pays
robin
Croquis de Forain (Le Figaro , février 1898). car s'ils aiment tous deux le sabre,
tous deux également semblent avoir une vieille dent contre Israël et contre la toge.
Par haine de l'avocasserie, par lassitude du parlementarisme, par énervement nous voici donc sur le chemin qui mène... où vous savez. Et c'est le silhouetteur de l'épopée napoléonienne, au
théâtre du Chat Noir, et le satiriste mordant de la Présidence, celui qui, en une image typique, disait à Félix I er : Vous n'êtes pas de force, vous y auriez perdu vos guêtres 1 , qui sonnent le clairon.
Dont acte.
Certes, dans toute cette imagerie, il y aurait un choix à faire, mais le public le fera lui-même, en parcourant ces pages.
Parmi les journaux à caricatures, il y a, comme ailleurs, les violents et les modérés, les passionnés et même les neutres — ceux qui aiment à avoir recours aux arguments frappants, qui, par le dessin et par la légende, ne reculent devant aucune violence naturaliste, qui, s'adressant au peuple, savent qu'il faut lui donner des dessins aux idées nettes, d'une compréhension facile ; et c'est pourquoi, — tel, du reste, le langage des feuilles écrites — ils représentent Scheurer-Kestner tenant un chalet de nécessité, Esterhazy en uhlan, Zola en allié de la Triplice, Rochefort en phare lumineux, à moins que ce ne soit le clown à la houpette amusante, classique depuis le boulangisme ; — ceux qui parlent de la question du jour parce qu'ils ne peuvent faire autrement, qui inventent à son sujet des histoires quelconques, qui représen-
(1) Figaro, 7 mai 1896.
(ent en une succession de petites images le traître sans le savoir, l'expert embarrassé ou qui, encore, partent de là pour dire au public en vignettes
'•«ir.i~ ntiw.UJoif -i »»K «*ll Ml»** «'«ci-Bur», »W« KpMI« * Ht. du DMtX» ,
n'écrivez jamais Vignettes de Caran d'Ache (Le Figaro, février 1898).
suggestives — Caran d'Ache fecit — : « N'écrivez jamais », ou qui, enfin, transforment tout cela en petites pensées graphiques, si même ils n'en
font dû simple fait divers illustré. A remarquer, tout particulièrement, dans cet esprit, l'attitude du Charivari qui, lui, a tenu à rester neutre, donnant ainsi un bel exemple d'indifférence philosophique. Pas de boue, pas d'encens, ni sur Zola, ni sur Esterhazy. Exemple à retenir, alors que des journaux qui, par nature, ne sont point portés aux choses de la politique, — tel le Don Juan h — n'ont pu résister à quelques lointaines et, du reste, très artistiques allusions.
Combien différente l'attitude de certains quotidiens où l'image suit de près le texte. En ce genre rien n'égalera la campagne graphique entreprise par La Patrie, et dirigée tout particulièrement contre Zola.
Car si l'on voulait, réellement, écrire l'histoire de l'affaire Dreyfus, il faudrait établir deux grandes périodes — à l'heure actuelle, tout au moins, — d'une part la période purement politique avec , Scheurer- Kestner, d'autre part la ^rtn^ÏÏ'dotpSr? Période révolutionnaire
avec Emile Zola.
Croquis de Trick.
(La Patrie, 22 janvier.). Et maintenant, deux mots
^iMiiéMâ^kméi
sur ce que l'actualité a fait naître et... disparaître.
Feuilles écloses au clair de lune dreyfusien, entrées dans la danse pour ou contre Dreyfus, qui êtesvous ? C'est La Débâcle peu tendre pour les citoyens Rochefort, Esterhazy et Millevoye ; c'est UÈtrille d'Alfred Le Petit, trop heureux de pouvoir ressortir pour Zola le cochon sous les traits duquel, jadis, il représentait Napoléon III
— après l'Empereur, le c'est Le Sifflet, réponse au Psst /..., ayant, comme ce dernier, ses crieurs à arme parlante (ses vendeurs vous assourdissent à coups de sifflet), Le Sifflet, pour lequel dessinent des crayons connus, — c'est même — risum teneatis amici
— Ouste ! débuts dans les arts iconesques d'un jeune adolescent, dont le talent graphique ne paraît pas devoir être plus transcendant que le talent littéraire. Signe des temps : l'affaire Dreyfus devenant pour d'illustres inconnus prétexte à réclame !
Feuilles nées et presque en même temps disparues !
— Moi aussi je veux aller à l'île du Diable, na !
Croquis de Trick.
{La Patrie, 26 janvier.)
maître écrivain : —
Toutefois, ce ne sont point uniquement images jetées au vent, car en ce Sifflet apparaît la vraie caricature de circonstance, celle que j'invoquais tout à l'heure, la caricature qui plane, la caricature qui remonte à la source, qui s'attaque au mal lui-même, au lieu de tomber uniquement sur tel personnage transformé en bouc émissaire.
La voilà sous le monogramme bien connu d'un artiste qui se complait habituellement aux notations de la rue, F. Vallotton. C'est simple et c'est précis. De leurs mains calleuses deux paysans labourent le vieux champ de France, terre toujours féconde, arrosée du sang de tant de martyrs ; ils se sont arrêtés, debout, face à face, et, malicieusement, l'un lance à l'autre cette .vérité que tout le monde, aujourd'hui, perçoit :
(( Tout ça, c'est point de la Justice, père Bridu, c'est de la politique. »
Voilà ce que la caricature, l'éternelle justicière, devait enregistrer, et ce sera l'honneur de Vallotton d'avoir continué la grande tradition des Daumier, des Traviès, des Henry Monnier, des Grandville , de même que Steinlen, avec ses Arguments frappants, avec Les Moutons de Boisdeffre, donne, en La Feuille, un document précieux pour l'extrême aménité des mœurs politiques à la fin du XIX e siècle et pour l'éternelle
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comédie des foules toujours prêtes à s'incliner devant la force, d'où qu'elle vienne.
Les formes changent : le fond reste.
L'humanité d'aujourd'hui est, encore, l'humanité d'hier.
w AotT. — *Le nombre des dames voilées augmentera dans de telles pro
£ortions qu'on ne voudra plus écouter s urg confidences.. . '
Prédictions pour Tannée 1898, par Moloch.
{Chronique Amusante, 6 janvier 1898.)