FELICITATIONS DE L'ÉTRANGER
« Si les félicitations de l'étranger ont pour M. Zola le prix qu'il semble y attacher, l'auteur de Nana doit être satisfait.
« Indépendamment des milliers de lettres qui lui sont parvenues, M. Emile Zola a reçu, au palais seulement, plus de 1,500 télégrammes venant pour la plupart d'Allemagne, •d'Autriche ou d'Italie. L'une de ces dépêches contenait dixsept mille mots ! et venait de Vienne. Il est vrai que, dans le nombre énorme de ces mots, il y avait plusieurs milliers de signatures!
« L'étranger a, en effet, autant d'intérêt à entretenir des espions qui le renseignent et nous trahissent, que la France à les découvrir et à les châtier. Aussi lorsque notre pays peut mettre la main sur un de ces misérables et
qu'il le relègue à l'île du Diable, les étrangers se sentent atteints et ne cachent peut-être pas assez la déception qu'ils éprouvent. »
Or, les rédacteurs de La Patrie le savent fort bien. En envoyant à Zola dépêches sur dépêches, félicitations sur félicitations, c'est à l'homme courageux, à l'écrivain puissant que les étrangers s'adressent, à celui qu'ils suivent, qu'ils apprécient, qu'ils estiment depuis longtemps ; non point à un citoyen quelconque insurgé contre l'opinion publique de son pays, accablé par les siens d'injures et, de ce fait, leur devenant cher, donnant satisfaction à leurs rancunes.
Zola comme la plupart, que dis-je! comme tous les écrivains français, romanciers ou historiens — il faut bien l'avouer, puisque c'est là la plaie, la cause de tout le mal — se trouve écrire en français pour l'étranger surtout, pour les peuples qui nous entourent, avides de tout connaître, de tout apprendre, de tout lire, estimant qu'en notre siècle de vapeur et d'électricité les hommes ne peuvent plus vivre cantonnés en un petit coin. Entre l'écrivain et ses milliers de lecteurs inconnus, éparpillés sur toutes les parties du globe, se créent certaines affinités instinctives qui, le moment venu, éclatent au grand jour. Pour Zola, le procès l)reyfus a été l'acte qui a fait éclore ces sympathies cachées. Et voilà toute la raison de
ces soi-disant félicitations transformées, malhonnêtement, en des encouragements donnés par la Triplice à un mauvais Français, à « l'insulteur de notre armée. »
Conspué à Paris, félicité à l'étranger, il était tout naturel qu'à l'imagerie insultante, œuvre de ses concitoyens, répondit, au dehors, une imagerie approbative, et que tout ce qui s'appelle l'article de Paris, quoi que fabriqué en grande partie à Berlin — faut-il aussi l'apprendre à nos chauvins ridicules — s'empara de ses traits pour le faire non pas Dieu, table ou cuvette, mais bien pour le transformer en carte à jouer, en couteau à papier, en bagues de cigares, en verres, en mouchoirs, en ces multiples objets que nous avons vu, chaque fois, apparaître avec les figures du jour.
Tout vice vient d'ânerie, a dit Montaigne, un Français comme il nous en faudrait quelques-uns aujourd'hui : c'est donc sur le compte de l'ignorance que je mettrai l'entrefilet suivant, également paru dans La Patrie :