II. C'EST LA FAUTE A VOLTAIRE, C'EST LA FAUTE A ZOLA
« Les affaires sont arrêtées ; le commerce ne marche plus ; les transactions sont nulles. »
Vieille rengaine.
C'est la faute à personne ; c'est la faute à tout le monde.
Détrompez-vous : c'est toujours la faute à quelqu'un ou à quelque chose. Il y a toujours eu un bouc émissaire, une tête de Turc sur laquelle on a tapé dur et ferme — comme un seul homme contre un seul homme, suivant la légende d'Hermann Paul.
Écoutez plutôt.
En 1815, c'est la faute au « bandit corse » (sic).
En 1824, c'est la faute au générai Foy ; c'est la faute à Lafayette, nous apprend un pamphlet.
Et puis, quand on ne trouvait personne, sous la Restauration, il y avait toujours les philosophes, les infâmes, les impies.
« Le commerçant du coin a fait faillite », disait en 1824 le chroniqueur d'une vaillante petite feuille, Le Miroir ; « c'est la faute à Voltaire; la
compagnie générale d'entreprises parisiennes a dû déposer sen bilan; c'est la faute à Rousseau. — Un jeune homme vient de se jeter par la fenêtre du haut d'un cinquième étage, c'est la faute à Voltaire ; un ministre vient d'être fait cornard, c'est la faute à Rousseau. »
De 1830 à 1848, ce fut la faute à l'opposition.
« Comment voulez-vous que les affaires marchent », lit-on dans le Moniteur de 1844, « quand des députés et des journaux se permettent de mettre tout en doute, même les arrêts de la justice. Aussi le commerce souffre-t-il cruellement de cet état de choses. »
De 1849 à 1852, c'est la faute à Proudhon, c'est la faute aux socialistes. Une amusante caricature de Cham nous montre les commerçants venant féliciter Proudhon de son départ pour la Belgique. Et ils le couvrent de fleurs, entonnant en chœur « les affaires vont reprendre. »
Sous le second Empire, ce fut surtout la faute à Rochefort. Comme cela est loin ! En 1869, La Patrie (ancienne manière) imprimait ceci : « Les appels à l'émeute d'un monsieur qui n'a rien de Français sont autant d'appels à la fermeture des boutiques, à l'arrêt complet des transactions commerciales ; et qui profitera de cette stagnation des affaires?, l'étranger! » Aujourd'hui, c'est Zola. Voilà. Vieilles ficelles, vieux clichés.