Kt où on clos-vous Je votre cours de droit
— Nous on rouîmes à : « Conspuez Zola! conspuez Zola! conspuez! »
La Chronique Amusante (27 janvier 1898.)
Toutes les précautions sont prises pour éviter les refroidissements qu'elle pourrait attraper avec son trop léger costume. [Pasquino, de Turin, 15 février 1398.)
L'opinion publique européenne. — Les images des pays de la triplice au point de vue de la forme extérieure. — État particulier de ces pays. — Le mouvement libéral et antimilitaire en Europe. — Les souvenirs révolutionnaires. — Le livre de G. Ferrero : « Il militarismo ». — L'image en Angleterre et dans les pays neutres : Suisse, Belgique, Hollande, Danemark. — L'image russe.
Nombreuses, grouillantes, ouvertement hostiles ou sagement conseillères, voici les caricatures étrangères, les images satiriques venues de tous les points de l'Europe — et même d'Amérique.
Et non point, comme on pourrait le croire, de simples fantaisies, des crayonnages quelconques, mais bien l'expression graphique des sentiments qui animent le monde.
Chose à retenir — car c'est le premier point, le point capital du malentendu actuel, — l'Europe s'obstine à voir une affaire d'intérêt universel, là où nous ne voyons, nous, qu'une affaire d'ordre intérieur. Si bien que, entre les bords de la Seine et les bords de la Sprée ou les bords du Danube, c'est un perpétuel, un constant échange d'aménités plus ou moins irritantes, que ces aménités s'échangent par la plume ou par le crayon.
Non-seulement contre cette presse étrangère coupable d'avoir porté à l'affaire Dreyfus un intérêt beaucoup trop grand, coupable, surtout, d'avoir soutenu la cause du condamné, on crie, on fulmine, dans un certain clan, mais encore on menace, on laisse percevoir des intentions prohibitives. La politique protectionniste, coupant tous les rapports avec le dehors par la voie des journaux; la politique qui consiste à faire les ténèbres, à tuer la discussion, à étouffer la pensée libre. Ce n'est point chose nouvelle, mais ce fut toujours chose désastreuse pour les intérêts d'un pays.
Assurément, si Ton se place au point de vue d'un nationalisme étroit, tel qu'il était conçu autrefois, chaque pays est entièrement maître chez lui, maître de ses destinées, maître de les diriger où et comme bon lui semble. La France a le droit de reviser ou de ne pas reviser un procès, sans que cela regarde en quoi que ce soit l'Eu-
"^JRT'saSP&'SSf
rope. Il n'y a pas de tribunal international auquel puissent, en certains cas, recourir les condamnés. Sur ce point, la souveraineté des États est pleine et entière, la France est aux Français comme l'Allemagne est aux Allemands. Mais, en réalité, dans la pratique, veux -je dire, cette souveraineté n'existe plus que théoriquement. Depuis les chemins de fer, depuis les grandes découvertes scientifiques, *tous les pays se pénètrent plus étroitement les uns les autres ; les idées vont, viennent, circulent, modifient les mœurs, l'Allemagne se francise, la France se germanise. La France peut interdire rentrée de son territoire à tous les journaux venant du dehors, mais si jamais elle recourait, à nouveau, au moyen jadis employé par Napoléon, elle se condamnerait aux yeux de l'opinion publique européenne.
(( L'opinion publique europénne! », allez vous dire, « il existe donc encore une Europe. » Oui, certainement, et c'est cette Europe qui, par le crayon, comme par la plume, est en train, partout, de faire entendre sa voix; c'est cette Europe qui s'anime, se passionne, ne cachant plus ses sentiments, montrant sa satisfaction ou sa tristesse, suivant qu'elle est contre ou pour la France, suivant qu'elle voit en nous l'ennemie héréditaire du despotisme ou la grande émancipatrice de l'esprit humain.
Aveugles ceux qui n'aperçoivent point cela; criminels ceux qui faussent l'esprit du peuple en développant, en excitant un chauvinisme de mauvais aloi, un mandarinat de clocher, qui tendent à faire de nous, au milieu de l'Europe, toujours plus cosmopolite, un peuple de Chinois, se murant, se cloîtrant, fermant les yeux pour ne point voir la lumière, se bouchant les oreilles pour ne plus lien entendre.
Le protectionnisme de la pensée après le protectionnisme des intérêts. Et cela se conçoit : qui dit libre-échange des marchandises, des rapports d'affaires et d'industrie, dit, en même temps, libre échange des idées, des intérêts intellectuels et moraux. Ici, la fermeture, le bouclage : là, la libre expansion.
«fc Rien ne devrait mieux éclairer les Français sur Te caractère véritable de la machination dreyfusiste, que les félicitations adressées aux organisateurs de ce scandale par les adversaires acharnés de la France », dit un des organes attitrés de ce nouvel empire de la Chine, tandis qu'un autre réplique : « L'Europe ! est-ce que nous nous occupons d'elle? Qu'elle nous laisse donc en repos. Est-ce que nous donnons des conseils aux autres ; est-ce que nous venons prendre parti dans leurs querelles? Est-ce que les étrangers qui, chez eux, jugent à huis clos, et parfois même exécutent
sans jugement, les espions et les traîtres, permettraient que nous élevions la voix contre les arrêts de leurs tribunaux, au nom soi-disant des intérêts supérieurs de l'humanité? »
Toujours le vieux dicton : charbonnier est maître chez lui. De prime abord, cela séduit, cela paraît d'une logique serrée. Quand on y regarde de plus près, cela pêche par la base.
D'abord, par principe, tous les étrangers ne sonl pas ennemis nés, adversaires acharnés de k France — ensuite si, repliés sur nous-mêmes depuis 1870, et beaucoup trop, parce que nous nous sommes ridiculement exagérés les conséquences d'une défaite militaire, nous ne nous occupons plus de l'extérieur, il ne faut pas oublier, qu'autrefois, nous avons bouleversé l'Europe d-e fond en comble, que nous l'avons imprégnée de notre esprit, de nos mœurs, que nous lui avons fait partager notre bonne et notre mauvaise fortune, que nous lui avons donné l'espérance, la liberté, avant de lui imposer le joug du despotisme impérial, si bien que, quoiqu'il arrive, l'Europe, depuis ce moment, ne cesse de regarder vers la France, attendant d'elle, aujourd'hui comme autrefois, le signal des idées émancipatrices destinées à modifier à nouveau la physionomie eu monde.
Cette Europe, notre œuvre, notre création, ell-e
n'a pas oublié ce qu'elle nous devait et en ce moment, plus que jamais, elle a les bras tendus vers nous ; parce qu'elle est profondément agitée ; parce que, succombant sous le poids du déficit financier et des charges toujours plus lourdes du militarisme, elle sent que l'état actuel ne peut plus durer, qu'il faut en finir avec les errements du passé, que quelque chose se passe actuellement sur les bords de la Seine qui, en d'autres temps, ne serait qu'un simple fait divers, et qui, en ce moment, peut être le signal d'une rénovation universelle.
Cette Europe formée par nous ne peut détourner son attention du Peuple Soleil, suivant la belle expression de Victor Hugo. « Tout ce qui se fait chez vous, se fait pour l'humanité, nous disent les Italiens, les Allemands, les Russes, les Scandinaves. » De petits pays, comme la Roumanie, oublient leurs propres malheurs pour songer à nos souffrances et prendre part dans nos querelles, nos passions, nos haines. Elle-même l'Espagne, la pauvre et noble Espagne, divisée, affaiblie, morcelée, combattant avec héroïsme pour la défense de son intégrité nationale, trouve le moyen de penser à nous, de nous envoyer quelques marques de sympathie. Comment démontrer de façon plus concluante la place toujours considérable occupée en Europe par la
France « cœur vivant de l'humanité ! » Tout pays serait fier de cette situation privilégiée : tout pays ainsi devenu l'objet de l'attention universelle, en lui-même se dirait : « L'Europe a les yeux sur moi ; je ne dois pas faiblir, je dois songer à ceux qui attendent, à ceux qui espèrent. » Au lieu de cela, blessée, froissée dans son amourpropre, énervée, exaspérée sous l'influence de certaines excitations malsaines, la France boude, la France se replie, se retire sous sa tente et voit une conspiration de l'Europe contre elle, de l'Europe enrégimentée scms les ordres de la Triplice.
Gela touche à la démence. Puisqu'il faut proclamer la vérité méconnue, faire la lumière étouffée par une presse d'esprit étroit, rétablissons les faits.
Assurément à Berlin, à Vienne, à Turin, à Bruxelles même, si l'on veut, il est des gens enchantés de nos querelles intestines, heureux de voir la France affaiblie, divisée, au moment même où l'Europe attentive a les yeux fixés sur elle; assurément tout ce qui vient des pays de la Triplice, peut être sujet à caution, quoique les conconditions soient bien changées depuis quelques années, quoique les vieux clichés aient bien perdu de leur intensité. Mais enfin, c'est l'Allemagne et ses alliés ; politiquement parlant, c'est l'ennemi. Donc il faut s'expliquer.
L'Allemagne! elle a été, en cette circonstance, — je parle de la caricature — d'une modération inouïe, d'une réserve peu habituelle. Durant ces mois troublés, durant la quinzaine fiévreuse, le Kladderadatsçh n'a pas bronché : une seule image pour enregistrer le verdict et c'est tout — nous sommes loin de la furor teutonicus de 1370. — A peine dix caricatures, du nord au midi, dans un pays où la presse à images est nombreuse, importante ; je ne crois pas qu'on puisse appeler cela un déluge d'insultes graphiques. Il est vrai qu'on y glorifie Zola et qu'on y loge Rochefort à Charenton, mais d'autres qui furent de bons et de loyaux Français n'avaient point attendu un dessin des bords de la Sprée pour émettre des appréciations absolument similaires. Par contre — ceci est à noter — le Kladderadatsçh, le' vieux lutteur des journées de mars 1848, se voit, en la personne de son directeur Trojan, condamné à deux mois de prison pour s'être permis d'apprécier de façon quelque peu satirique la fameuse déclaration de Guillaume II « que les bons chrétiens seuls pouvaient être de bons soldats »; pour avoir, par rie crayon, représenté les héros des temps anciens et des temps modernes, Alexandre le Grand, Frédéric le Grand, Napoléon I er , riant aux éclats de cette bizarre trouvaille. Voici donc
l'empereur d'Allemagne et Drumont rangés sous le même drapeau, ce qui devrait être l'acte de décès de l'antisémitisme, si l'on se piquait encore quelque peu de logique en France.
L'Autriche, elle, a fait flèche de tous ses crayons, mais en considérant l'affaire Dreyfus au point de vue où toutes les questions, intérieures ou extérieures, sont appréciées par elle, c'est-àdire pour ou contre les Juifs. Ici, les organes allemands antisémites, à tendances libérales, populaires jusque chez nous, le très spirituel Kikerikiy le très artistique Figaro; — là, les organes à tendances diverses, mais sémites de direction, qui se firent remarquer, jadis, par leur acharnement contre Wagner pour la même raison qu'ils sont, aujourd'hui, pour Zola. Des deux côtés, du reste, on n'est pas d'une tendresse excessive pour nos généraux. A Vienne et à Budapest, la République Française n'est pas positivement considérée comme une grande dame, et facilement on l'incarne en Nana. La faute à Zola, me direz-vous ! Hélas non ! la faute à ellemême 1 . Les Nana furent de tout temps, et si pres-
. 1. Puisqu'on accuse toujours les écrivains et Zola, particulièrement, de corrompre les masses, qu'on me permette un exemple concluant.
Depuis plus de vingt ans, tous les pays qui nous entourent avaient des cartes postales illustrées. Seule la France
que partout,, mais surtout en Autriche et en Italie, les crayons avec un touchant accord font de notre Patrie la cocotte fin de siècle, ce qu'ils veulent exprimer par là, c'est l'affaissement de nos mœurs et la facilité avec laquelle la République passe des uns aux autres.
Reste l'Italie jouant facilement à la grande dame comme la très aristocratique Autriche, l'Italie qui trop facilement se donne toutes les qualités, se prête toutes les vertus. Désir quelque peu ambitieux d'être au premier rang; crainte constante d'une réaction cléricale venant de France; telles sont les deux raisons éternelles qui, en principe, l'arment contre nous. Ajoutez à cela de vieilles haines, certaines antipathies encore mal éteintes, et vous aurez l'explication de ces dessins en lesquels se laisse percevoir, quelquefois, je ne sais quel machiavélique contentement.
Voilà pour la forme; — voilà, pour répondre, tout au moins, à ceux qui, jugeant superficielle-
n'en possédait pas. Il a fallu la visite des souverains russes, en 1896, pour nous donner la « cartoline à images ». D'abord ce furent des vues de Paris; aujourd'hui ce ne sont plus que jambes en l'air et filles de tous les moulins. Voilà tout ce qu'a trouvé la grande capitale pour porter à l'étranger son renom et ses gloires. Je ne sais, — mais ces images circulant à tous les vents me semblent autrement dangereuses que les romans, même de Zola, qui ne peuvent être lus sans ouverture préalable.
ment, croient voir toujours dans les dessins et dans les articles du dehors des attaques de la Triple-Alliance.
Mais en ces trois pays mêmes, il se passe, à l'heure actuelle, bien autre chose, et c'est cela qu'il importe de faire connaître, pour que les gens de bonne foi puissent se prononcer en pleine connaissance de cause.
En Allemagne, en Autriche, en Italie, gronde un formidable mouvement libéral; un mouvement dirigé contre la guerre, contre l'esprit de conquête. Que les organes à caricatures socialistes, à Berlin, à Munich, à Vienne, à Rome, déclarent comme YAsino que le procès Zola est « le procès du jésuitisme et des pharisiens de la justice, » cela n'a rien qui doive nous surprendre, mais que les organes de la bourgeoisie se remplissent de poésies à l'adresse de la France, «terre de liberté et de justice », qu'ils célèbrent en notre lieu et place, le cinquantenaire du 23 février 1848 <( aujourd'hui tombé dans l'oubli chez nous, « qu'ils comparent la France d'il y a un demi-siècle avec la France d'aujourd'hui applaudissant à la condamnation de Zola ; qu'ils se préparent à fêter — Allemands et Autrichiens s'entend — les journées de mars 1848; c'est une autre affaire.
Poursuivons plus avant; pénétrons au cœur de
ùeÉiéïÉiÉÈâ
la question. Souvenirs de la Révolution, souvenirs de 1830, souvenirs de 1848; il semble que tout cela revive dans l'Europe entière au moment où va prendre fin notre siècle, — et autre chose encore , le souvenir des cours martiales , des conseils de guerre qui, sous la domination de Napoléon I er , firent tomber en Italie, en Allemagne, en Espagne tant d'êtres humains coupables d'avoir voulu défendre l'indépendance de leur patrie. Partout, à propos du procès Dreyfus, ces questions ont été soulevées ; partout de consciencieuses études sont venues rappeler que les tribunaux militaires de la Révolution n'étaient, en quelque sorte, que des sections ambulantes du tribunal révolutionnaire, appelés militaires parce qu'ils suivaient l'armée. Partout on a établi que les conseils de guerre avec leurs jugements à huis clos étaient une institution napoléonienne, puisqu'à Rome même la commission militaire qui tenait lieu de tribunal révolutionnaire rendait ses sentences, durant l'occupation française, in sessione publica.
Ce qu'on attendait donc de la France, en un pareil moment, vous l'avez compris, mais la France s'est bandé les yeux, s'est bouché les oreilles, et, lasse aussi peut-être, de se toujours dévouer pour les autres, n'a voulu voir que ce qui l'intéressait pour l'instant, le procès d'un
traître justement condamné — ou d'un officier maladroit victime de ses propres insuccès. Elle n'a pas compris que ce que l'Europe espérait, appelait, c'était la condamnation définitive du huis clos, condamnation qui aurait eu, partout, la plus grand retentissement, qui aurait influé profondément sur l'esprit public allemand au moment même où l'Allemagne revise son code militaire 1 , au moment même où les sociétés de la paix agissent avec plus d'autorité que jamais auprès des gouvernements, grâce à l'infatigable ardeur de la baronne de Suttner et des femmes dévouées qui,
1. Les renseignements les plus contradictoires, les plus erronés ayant été publiés par les journaux quotidiens sur les conseils de guerre allemands, il n'est pas sans intérêt de faire la lumière à ce sujet :
« En Allemagne, la magistrature militaire est exercée, non par des officiers désignés au hasard de l'ancienneté ou au caprice d'un grand chef, mais par un corps spécial, Yauditoriat. Les auditors sont des magistrats recrutés, comme les magistats civils, parmi les docteurs en droit ayant passé Y « examen d'État » ; on trouve aussi parmi eux quelques anciens officiers ayant subi les mêmes épreuves professionnelles. Ils sont assimilés aux officiers et ont leur hiérarchie propre. En campagne, ils accompagnent l'armée, où ils constituent des tribunaux permanents, de sorte que, même en temps de guerre, la justice est rendue par un personnel expérimenté, et non par des cours martiales.
« On conçoit qu'une institution de ce genre assure à l'accusé des garanties relatives; j'entends par là celles de ces garanties qui touchent à la compétence. »
^fT^rvm^* ». t^"
de toutes parts, sont venues lui apporter un précieux concours; — au moment même, enfin, où paraît en Italie un volume remarquable, Il Militarisme*, de Guglielmo Ferrero, qui est le procès le plus éloquent fait à l'ancien esprit militaire et qu'il faudrait souhaiter voir bientôt dans toutes les mains, traduit dans toutes les langues.
Paix et guerre à la fin du XIX e , siècle, vie sociale sous la civilisation militaire, décadence et ruine des empires militaires, Napoléon et napoléonisme ., militarisme et césarisme en France, militarismes italien, anglais, allemand ; autant de graves questions étudiées avec une rare hauteur de vues.
Tout ce que pense à notre sujet, dans son volume , Guglielmo Ferrero , c'est ce que ne cessent de traduire les crayons de l'Europe
entière, monarchique ou démocratique Que
nous sommes, par excellence, le pays des surprises et des énigmes; que la base de notre état social est encore le militarisme et le césarisme parlementaire, que, empereur en moins, rien n'a été changé chez nous depuis 1870, que notre erreur la plus funeste est de croire que le degré de liberté et de perfection sociale d'un peuple se mesure aux apparences démocratiques de son gouvernement, que nous sommes voués par notre fonctionnarisme à l'immobilité routinière
proche de la décadence, et que c'est à notre politique militaire que l'Europe doit d'avoir le militarisme sous lequel elle succombe, en ce moment.
La conclusion — bien des fois donnée également par les crayons étrangers — est que la paix future, le désarmement universel dépend de nous bien plus que de l'Allemagne nation militaire, mais non belliqueuse, — militaire par l'universelle habitude d'une discipline quasi-soldatesque, aucunement belliqueuse parce que nulle part, en Europe, l'esprit bourgeois n'est aussi vivant.
Je constate, je traduis, je n'apprécie point, car certes, à cela, il y aurait bien des choses à objecter.
Non moins précieux, en ce volume, ce qui touche à l'Italie, à l'Italie créée par la France et « dont le militarisme se trouve être une des plus curieuses expériences historiques de ce siècle. » L'Italie officielle, dit-il, est sortie du Piémont, et qu'est-ce que le Piémont depuis cinquante ans, sinon une miniature de la France, un petit État militaire qui s'est appliqué à copier le mieux possible ce que la France faisait en grand. C'est par la création d'une nombreuse bureaucratie civile et militaire destinée à remplir les cadres d'une administration calquée sur celle de la France que s'est constituée et affermie la monarchie italienne et c'est en s'appuyant sur
un militarisme de type français qu'elle a cherché à régner, posant en principe qu'une victoire est toujours précieuse, toujours grande, quel que soit le motif de la guerre. Aux deux types de militarisme ont done répondu , suivant Ferrero, en Italie, la guerre d'Abyssinie ; en France, la guerre de Madagascar, mais le militarisme italien qui n'a à son actif ni long passé glorieux, ni victoires célèbres serait, à l'en croire, déjà en décadence.
Je m'arrête.
Me voici bien loin, va-t-on m'objecter, de l'affaire Dreyfus et du rôle tenu en cette circonstance par la caricature européenne. Qu'on se détrompe! Les images des pays étrangers ; en Autriche et en Italie, pour les pays de la Triplice; en Suisse, en Hollande, en Belgique, pour les pays neutres; en Angleterre. également, ne sont pas autre chose que l'interprétation graphique des pensées philosophiques de Ferrero.
N'est-ce pas une caricature autrichienne qui engagera Félix Faure à chasser les nouveaux Boulanger (sic) à coups de trique ; ne sont-ce pas des caricatures italiennes qui représenteront la magistrature française cirant les bottes à l'armée et Zola, nouveau David, lançant sa pierre à la tête de toutes les armées. Ne sont-ce pas des images hollandaises qui diront : <( Ouvrez toutes grandes les portes de tous les conseils de guerre » — appel à
l'Europe, donc, — ou qui rappelleront à la R. F. prête à s'incliner devant le sabre qu'il y a quelque chose au-dessus, la Justice.
Et c'est pourquoi le même homme que la plupart d'entre nous considèrent comme un mauvais Français, est considéré par les crayons étrangers comme l'apôtre du droit, l'archange saint Michel, un nouveau Christ, — « le grand martyr moderne » , suivant la légende placée au bas d'un portrait.
Quant aux caricatures anglaises si elles sont peu nombreuses, elles n'en sont que plus significatives. Il faut rendre aux Anglais cette justice de n'être intervenus dans le débat que pour la défense des principes; jamais pour traîner dans la boue tel ou tel personnage ou pour lancer à notre adresse des insinuations malveillantes. Terre de liberté, ignorant la juridiction des conseils de guerre, n'ayant des tribunaux militaires que pour les fautes purement professionnelles, elle ne pouvait admettre le cédant avmis toga, et l'image du Moonshine, montrant la Liberté clouée au poteau d'exécution traduit parfaitement l'opinion publique d'outre-Manche.
S'il est un pays à institutions démocratiques, et à esprit profondément militaire, c'est assurément la Suisse. Eh bien! la Suisse défendue par une forte armée nationale n'a pas été longue à se ranger du côté de la suprématie du pouvoir
civil. Seul parmi les petits États, le Danemarck nous a donné avec le Puk, feuille bien locale aux chromo -lithographies d'un aspect très particulier, une imagerie plutôt anti-zolaesque. Sans doute parce que les deux poètes danois et norvégien, Drachmann, Bjôrnson, prirent parti violemment, comme on sait, pour Zola; sans doute par raison de pure controverse littéraire. Caricatures amusantes qui viendront grossir l'iconographie personnelle du maître-écrivain.
Que dire de la Belgique? — Les dessins de la Réforme *, qui, grâce au crayon de Julio, un jeune artiste d'origine autrichienne, ont une réelle allure artistique, parleront d'eux-mêmes. Faut-il voir en ces caricatures l'expression du sentiment populaire belge ou simplement les arguments graphiques d'une feuille dreyfusienne, on ne saurait le dire. Un fait certain, c'est que la majorité, en Belgique, semble être acquise aux idées que les crayons anglais et hollandais expriment avec tant d'éloquence.
La Belgique « terre dreyfusienne », ainsi que la
1. La Réforme, fut fondée, en 1883, par M. Emile Féron, un des promoteurs de la revision de la constitution belge. D'opinion radicale, elle est l'organe du parti progressiste sous la direction de MM. Champal et Hector Chainaye. C'est le premier journal belge' qui, en 1888, ait fait une tentative de reportage graphique, reprise depuis par Le Petit Bleu.
qualifiait tout récemment un des nos organes satiriques! La vérité est que le Petit Bleu dont l'attitude fut plutôt neutre, se plaçant au point de vue du nationalisme étroit que j'invoquais en
L'ewteMto'ement des asiêes d'aliénés .
Urtivèctrmn des rct-ûagts causçs par timbfoffito Esterhazy-Drevfus parmi les lecteurs ttesfom~nauxfrg&& is '
Vignette du Petit Bleu de Bruxelles, signée Bouvard et Pécuchet. (15 janvier 1898.)
tête de ce chapitre, s'est élevé contre le dreyfusisme particulier de ses confrères :
« Il paraît, » disait-il dans un de ses numéros, — et l'on va voir pourquoi je fais cette longue citation — -« qu'un groupe d'étudiants anversois a adressé à M. Zola une dépêche de félicitations au
sujet de son réquisitoire général contre Tannée, la justice. l'administration françaises.
« Et un journal bruxellois qui épuise, dans son admiration pour ce réquisitoire et son auteur, tout le vocabulaire des adjectifs dithyrambiques, invite tous « les hommes libres et gens de cœur de Belgique » a désavouer le gouvernement français, à l'occasion du procès de M. Zola, en télégraphiant à celui-ci l'expression d'une enthousiaste sympathie le jour des débats î...
« De l'opéra-bouffe, maintenant?...
« L'autorité, la justice, l'administration, l'opinion françaises « désavouées » par des journalistes bruxellois!!! Pourquoi pas une manifestation belge devant et contre l'Elysée?
« Nous engageons nos compatriotes de l'île de Saint-Martin de Ré, les frères Rorique, à se faire immédiatement naturaliser Français. Que d'ardents et persistants champions ils trouveraient alors ici !... Sans doute nos troupes envahiraient-elles la France pour exiger leur libération?... »
Voilà donc, si l'on veut, en restant sur le terrain du droit strict, la critique, la caricature de l'attitude prise vis-à-vis de nous, non seulement par l'imagerie belge, mais encore par l'imagerie et la presse de tous les États européens. Pour le Petit Bleu, il n'y a pas à demander à la France de se faire le champion de telles ou telles idées, il faut
s'incliner avec déférence devant les sentiments qu'elle manifeste. — Eh bien! voici de quelle façon le même journal a cru devoir commenter le verdict du jury de la Seine :
Le^pièces à conviction dans C état actuel ) de taffuire DreyfiCs: "
Vignette du l'elitL^u de Bruxelles, signe Bouvard et Pécuchet. (15 janvier 1898.)
(( On Ta condamné ; on l'emprisonnera — et d'autres viendront.
« Et peut-être se rencontrera- t-ii des jurys soumis à de moins rudes épreuves ou de tempérament plus rétif.
« Car, à la vérité, comment les membres de
celui-ci eussent-ils pu résister à la pression exercée sur eux? On les a menacés dans leurs biens, dans leur sécurité, par la publication quotidienne de leurs noms, adresses, professions, marquant ainsi leurs portes d'une croix blanche, comme à la Saint-Barthélémy, au cas de leur indocilité. M. le général de Pellieux est venu les menacer de la guerre, de l'alternative d'une boucherie où leurs fils seraient conduits s'ils n'attestaient pas leur confiance. M. le général de Boisdeffre est venu les menacer de la démission de l'état-major, c'està-dire, selon lui, de la « désorganisation de la défense nationale », au cas où l'on acquitterait M. Zola.
« Qu'eussent-ils pu faire, ces douze pacifiques bourgeois , sous le risque de tant d'éventuelles catastrophes, sous le coup de si formidables responsabilités?
« Il eût fallu qu'ils fussent des héros! Ah! ce n'étaient que des hommes ! Ils ont naturellement fléchi. »
Pour cette simple appréciation bien inoffensive, le Petit Bleu s'est vu traiter par nos énergumènes d'organe dreyfusard. A quoi bon alors garder une sage neutralité? Et que faut-il penser d'une presse arrivée à un tel degré d'aberration?
Glissons. De Belgique passons en Russie où les journaux à caricatures s'amusent à remplir leurs
colonnes de pensées charivaresques sur le procès lui-même. Et devant les images ici reproduites on verra que l'enthousiasme anti-dreyfusien de nos alliés a été passablement froid. Ass'ez de Panamas! Assez d'affaires Arton! Assez d'affaire Dreyfus ! Tel est leur cri et vraiment on ne peut que les approuver, mais entre la bouteille à encre du journal belge et le nœud gordien du journal russe il y a plus de rapport qu'on ne le croirait à première vue.
Blanchir ceux qui sont tombés dans l'encrier, ou résoudre l'inextricable question du nœud gordien, n'est-ce pas une égale impossibilité?
La Russie, elle, se place au point de vue purement français. Eh bien ! voici de quelle façon Le Chout, organe illustré franco-russe, apprécia, en style télégraphique, les grandes journées du procès.
« Groupe témoins officiers défile sans mot dire, invoquant secret d'État»
« Groupe experts reste muet. Font comprendre par gestes que ne peuvent violer secrets professionnels.
<( Autre témoins refusent répondre, secret de famille. »
Je ne pense pas que ce soit là donner à l'affaire un appui bien considérable.
De tout cela que faut-il conclure :J
Que la France renonce à son rôle de Nation-
Phare et entend rester maîtresse de régler ses affaires intérieures; qu'elle est fatiguée* désillusionnée, toujours à cause de la malheureuse défaite de 1870 et que les grands principes ne font plus rien vibrer en elle.
C'est pourquoi, en dehors des journaux antisémites viennois, et du Puçk de Copenhague, tous les étrangers européens se sont, cette fois, tournés contre elle, — amis comme ennemis.
Cela ne prouve rien ; elle peut ne pas s'en inquiéter : mon devoir était de le signaler.
Et si la Vérité triomphe, réduisant à néant la puissance néfaste de l'argent, suivant l'image du Kikeriki, tout sera pour le mieux.
— Vous ne voulez cependant, pas conclure que je suis un espion ?
— Assurément non, mon cher, mais je pense que vous seriez tout à fait apte à remplir un poste d'attaché militaire^
(Der Floh, de Vienne, décembre 1897.)