J'ACCUSE
(La Patrie, 16 janvier 1898.)
* Caricature de Zola publiée par La Patrie et destinée à accompagner l'article de M. Emile Massard Je prouve ...! Pas de Phrases, des Faits ! dans lequel sont accusés tous ceux qui ont pris la défense de Dreyfus.
Combien de cochons, combien de vidangeurs, combien de chiffonniers, combien de Coupeau; combien de gestes peu nobles, combien de personnages et d'accessoires vulgaires se rencontrent dans 1 iconographie de Zola; on ne saurait le dire, mais le nombre des pièces de cette espèce est certainement considérable.
Que de fois ne l'a-t-on montré aimant à flairer la bête humaine, se délectant à 1 odeur des sentines, se plaisant à de singulières potsbouilles !
Emile Zola ou Vart de mettre des virgules, par Emile Cohl (La Presse Parisienne 1882), — le Zola, d'Alfred Le Petit, au milieu de sentinelles fumant la pipe (Les Contemporains de Champsaur), — le Zola de Luque traçant au tableau noir un cochon en lequel il personnifie l'humanité, le Zola de Daniel Tri m m {Le Forum) « tout homme porte en lui un cochon qui sommeille; — celui de Zola a souvent des insomnies » — sont des pièces qu'on peut citer ici parmi les plus typiques.
Il manquait l'insulte grossière, le vidangeur, un sac d'écus en main — suivant le vieux proverbe, l'argent n'a pas d'odeur — ... la voici en toute son éloquence.
qui avaient intérêt à le perdre, tandis que les salons du grand monde et les parlottes littéraires applaudissaient in petto.
Ce n'est pas au peuple qu'il faut demander de porter un jugement sain, impartial sur l'homme qui, dans l'histoire littéraire de notre temps, a tracé un sillon si profond; de lui, de son œuvre, le peuple n'a vu, lu, retenu que les tableaux d'un naturalisme affriolant ; volontiers il eût demandé des éditions expurgées de toutes leurs admirables descriptions, de toute leur grande conception philosophique, le fond étant pour lui pur hors d' œuvre. Aux scènes de Y 'Assommoir , aux pétarades de La Terre, aux gestes de La Mouquette, il s'est complu ainsi qu'en des choses vues et vécues.... jusqu'au jour où on est venu lui dire, lui répéter sur fous les tons que Zola l'avait sali, vilipendé, lui peuple, qu'il avait traîné dans la boue l'armée, la démocratie, la patrie, la République.
Et le peuple a cru. Que dis-je ! Après la lettre f accuse, après le procès des quinze jours, il s'est retourné violemment contre celui qu'on lui disait être le grand corrupteur de nos mœurs, le grand insulteur de nos gloires .
A force d'entendre répéter : « Zola récolte ce qu'il a semé, Zola est puni par où il a péché, » il «'est dit qu'on ne le mettrait jamais assez dans la
mélasse et il s'est jeté avec joie sur ce débordement d'injures et de malpropretés, de calembredaines grossières, auprès desquelles le poissardisme à la Vadé se trouve être de la littérature de . jeunes pensionnaires, le gros sel de la Restauration, de l'esprit et du meilleur.
Ces quelques indications étaient nécessaires pour expliquer la véritable levée de boucliers, partie d'une officine de la rue Montmartre, qui s'est fait une spécialité des canards, questions, amusettes, et dirigée en somme, bien plus contre Zola que contre le fameux syndicat.
Contre le syndicat, contre Dreyfus, on avait été relativement modéré. Ce furent surtout les brochures, les placards, les grandes feuilles volantes aux titres multiples, tirant l'œil par une savante typographie, par la gamme montante des caractères.
Preuves écrasantes de la trahison ; L'honneur de l'armée; Infâmes machinations; A bas les Juifs ; D'où vient V argent; Les révélations de la femme voilée; Un complot de faussaires; A Mazas; Les aveux du traître, tout cela se lisait sur un même placard, à la fois titre et sommaire — et j'en passe encore. Significatives, par exemple, les légendes des portraits : Scheurer-Kestner industriel allemand — la victime des Juifs, le commandant Esterhazy — Pauffin de Saint-Morel,
victime du syndicat Dreyfus. Et non moins significative la littérature demandant une charrette pour tous les misérables du Syndicat, toutes les crapules, les Monod (sic) et tutti quanti.
Puis, vint Dreyfus a Vile du Diable. Sa trahison reconnue par les rayons XXX. Conspuez le Figaro, avec une chanson en vingt- quatre couplets (excusez du peu!) sur l'air : A la façon deBarbari 7 mon ami.
V frèr' Mathieu, un rusé Youpin, Qu'était bourré d' galette, Se mit à chercher le moyen D' faire croire son frère honnête.
D'puis c' temps-là, du Palais-Bourbon, La faridondaine, la faridondon !
Au Luxembourg on n' vit plus qu' lui, Biribi A la façon de Barbari, Mon ami.
Matin et soir dans les journaux
Qu' n' gobent pas F ministère, Il publiait dans les échos :
« Une erreur judiciaire »
A seul' fin d' troubler l'opinion,
La faridondaine, la faridondon.
Tout cela se terminant par un appel <( [aux jeunes gens à Famé aitière » pour chasser à la frontière les traîtres, les félons, les espions.
...?x'estnousï!î ' TBIreur volontaire??
îens encore un qui Ifc nous dit '* ail revoir "I
Page extraite de l'Alphabet des Youpins i par Coï-Yen (Léon Hayard, édit).
Voici encore la Lettre d'Alfred Dreyfus à la France « lettre qu'il écrirait s'il n'était pas un traître, à la suite de la déclaration de M. Cavaignac », faisait observer l'auteur du placard, M. « H. V. de M..., ancien capitaine d'artillerie », et aux abords du jour de Fan, les questions point méchantes, permettant au public de « se payer la tête du traître )> ; — Le pif du frère a Mathieu. — Le secret de la dame voilée, dont chacun en veine de gaieté, tournait la roue avec acharnement. Ajoutez Y Alphabet des Youpins par Coï-Yen et quelques chansons comme Dreyfus, Reinachet C ie , les Juifs a la frontière, paroles de Ceydrole 1 , créées, nous apprend-on, « au local de la jeunesse antisémite. »
Tout cela dans la note bon enfant : puisque tout le monde se passionnait autour de l'affaire, ne fallait-il pas chercher à amuser Monsieur Tout le Monde ?
A partir du moment où Zola apparut au premier plan, brisant les vitres avec sa lettre J'accuse, le débordement commença, le camelotage tira à boulets rouges.
1. Un couplet permettra de montrer avec quelle littérature on élève l'âme de la jeunesse antisémite :
Mais maintenant le jour est v'nu Où tous les youtres vont être pendus, On expédiera leur derrière A la frontière !
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