ZOLA
Verset 1. —En ce temps là, un homme de la tribu de Juda, un scribe célèbre, nommé Zola, s'avança sur la place publique.
Verset 2. — Et il dit: « Peuple, tes généraux sont tous des crapules, tes officiers sont des mufles, Fétat-major n'est composé que de bélitres et de canailles. »
Verset 3. — « Il n'existait qu'un officier innocent et digne, un seul, pas plus. Alors, les autres, par basse envie, l'ont envoyé dans une île déserte, au diable. »
Verset 4. — Et Zola ajouta ces mots : « J'accuse ! » Verset 5. — Aussitôt, une épouvantable clameur discordante s'éleva parmi la foule. Et les coups de pied au derrière ainsi que les coups de poing sur gueules commencèrent a ruisseler sérieusement. ■ '
Verset 6. — Dans les repas de famille, dans les banquets de Labadens, on se mangea le nez dès le potage, jusqu'au des-
Verset 7. — Et la guerre civile commença.
Verset 8. — Des jeunes hommes parcoururent la cité en conspuant Zola. ,
Verset 9 — Et des enfants à la mamelle lâchèrent le sein de leur nourrice, et, subitement doués de la parole, ô prodige! poussèrent le cri : « Conspuez Zolaï » . ' , , u,
Verset 10. — Et la clameur devint absolument intolérable. Et le gouvernement se fit soudain muet, nul ne savait pourquoi. Et tout le monde gueulait si fort qu'on n'entendait pas le sourd grondement de l'émeute, ni le frémissement des sabres aptes aux coups d'État qui logiquement succèdent aux
émeutes.
Verset 11. — Et tout cela fut fait parce que le scribe Zola, armé du Verbe divin, s'en servit pour soutenir une cause insoutenable. Et il fut conspué.
Verset 12. — Cependant les poètes, gens naïfs, et qui ne sont au courant de rien, ne lisant nui livre excepté le dictionnaire des synonymes, et nul journal sauf celui de Concourt, les poètes, séduits par la phrase cadencée, violente et adroite de Zola, prirent parti pour lui, et s'embarquèrent sur la ga-
1ère
Verset 13. — Or, les poètes ne savaient pas ce qu'est une armée, ni une division, ni une brigade, ni un régiment, ni une compagnie. Ils ignoraient toute l'armée, n'ayant pas ete militaires ; ils croyaient, ayant vécu dans les bibliothèques, qu'il existe encore des phalanges comme au temps d Alexandre, ou des légions comme aux jours lointains de Jules César. Et ils suivaient Zola qui ne connaissait pas plus 1 armée qu'eux-mêmes. . .
Verset 14. — .Et tous, sans savoir pourquoi, désiraient nommer généralissime l'homme qu'on avait envoyé dans 1 île, au diable. Le peuple, lui, ne voulait pas de ça, et gueulait en conséquence.
Verset 15. — Alors les sept sages de Montmartre, qui étaient assis au bord de la route, et qui s'enrouaient à crier : « Assez! assez! mais foutez-nous donc la paix! » se consultèrent gravement.
Verset 16. — L'un demanda : « Pourquoi le Scribe Zola est-il allé dans cette galère ? »
Un second sage répondit : « C'est sans doute parce qu'il ignore les principes les plus élémentaires de la navigation. »
Verset 17. — Un troisième déclara : « C'est que, en sa qualité de scribe, il déteste les militaires, et voudrait ébrecher leur sabre. »
« En ce cas, dit le quatrième sage, il se met l'index dans l'œil; car il ne faut jamais heurter le sabre, ça l'aiguise. Des hommes de la République l'avaient émoussé : on devait s'en tenir là, et ne pas le passer à l'acide. »
Verset 18. — « Alors, dans cette affaire de sabre, dit le cinquième sage, le scribe Zola fut Gribouille. »
« Tu parles ! » opina le sixième sage.
Verset 19. — Et il continua de la sorte : « Pour être un simple homme de talent, il faut se montrer fort intelligent et perspicace ; pour devenir homme de génie, beaucoup d'imagination est nécessaire, avec une souveraine intelligence et un vaste dédain pour tout ce qui n'est pas votre partie. Zola fut jadis un homme de talent qui avait des tendances au génie ; il est désormais homme de génie à l'ancienneté et il ne comprend plus rien. Il dit à Dieu : « Tu n'existes guère, mais si tu existes je suis ton frère, car nous avons des nuages, toi et moi, des nuages où la foule des hommes aperçoit des figures de rires, et des fontaines et toutes sortes de spectres effrayants; et quand nous le voulons, nous autres, dieux ou génies, nous donnons la vie à ces nuées et les Peuples sont effarés et ils gueulent. » Et Zola est très satifait.
Verset 20. — Et les sages de Montmartre crièrent de nouveau d'une voix rauque, épuisée : « Assez ! Assez! Assez! Foutez-nous donc la paix ! »
Verset 21. — Alors, le septième sage qui s'était abstenu jusque-là, proféra son opinion, telle : « C'est triste aventure que Zola n'ait pas suivi le précepte sacré, celui où l'homme, avant de parler de ce qu'il connaît peu, mai ou pas du tout, est invité à tourner sept fois sa langue dans" la bouche de sa voisine* »
Dessin d'ANGICOURT
VPOA'BONJil'.iSÇ"
(Les QuafzArts, 13 février 1898.)
* La justice pleine de mansuétude, pleine d'égards pour Zola!
La police a de tout temps veillé sur les criminels que la vindicte populaire voulait écharper. Pouvait-elle faire moins pour un honnête homme ? Voyons, voyons : un peu de calme et moins de passion. Qu'a donc bien pu faire|Zola àvMontmartre 1
EMILE ZOLA
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AJlonaf les amateurs!... la débâcle et ses pages brûlantes sont & 1 intérieur . On s'inscrit (pas de réclame!)
D'après une composition coloriée jie C. Léandre
(Le Grand Guignol, 12 février 1898.)
* Encore un journal créé par un cabaret-concert de Montmartre, Le Grand Guignol, sous la direction de MM. Henri Ludo et Oscar Méténier.
Zola, en aboyeur, en hurleur de ménagerie, ayant sur la poitrine mille tatouages et inscriptions : l'or n'est pas une chimère, nulla dies sine linea t et, naturellement, comme image, l'inévitable petit cochon porte veine.
Entrez, entrez ! Et l'on est entré..., pas dans la ménagerie, mais au Palais de Justice, et tout le monde sait ce que Ton a vu et entendu !
Vignette de Borgex pour la Lettre à Emile Zola, publiée par la Lanterne de Bruant (n° 35).
* La Lettre à Emile Zola est une chanson qui se chante sur l'air de Cadet Roussel et qui, écrite dans un style peu académique, obtint assez vite un grand succès dans les faubourgs.
Voulez-vous être édifiés, gens de Paris et des provinces, lisez et dégustez :
Cher maître, vous vous surmenez (bis)
Depuis quelque temps vous prenez (bis)
Le torche-cul pour la serviette
Et votre pot pour une assiette ;
Ah ! ah ! calmez-vous don',
V docteur Toulouse avait raison.
Choeur :
Vous accusez, vous attaquez (bis).
Vous écrivez, vous convoquez (bis), La nuit vous écrivez encore, Vous écrivez même à l'Aurore ; Ah ! ah ! soignez-vous don'.
11 ne faut pas, mon cher Zola (bis).
Continuer ce fourbi-là (où), Nous serions désolés, cher maître, De vous voir finir h Bicêtre.
LA JUSTIGE
— N'aie pas peur de la bête! je suis là î
(Courrier National illustré, 23 janvier 1898.)
* Journal hebdomadaire, publié par le journal quotidien : Le Courrier National. Cette composition est une des rares allégories auxquelles ait donné lieu l'affaire Dreyfus, la lutte ayant toujours revêtu et conservé un caractère plus particulièrement personnel, et les dessinateurs comme les journalistes ayant vu, dans tout cela, une affaire de personnes bien plus que de principes.