‹ L'affaire Dreyfus et l'imageChapitre 47 sur 142 · PEUPLE SOUVERAIN · texte numérisé non relu

PEUPLE SOUVERAIN

Marianne. — Tiens, brave Populo! je t'ai promis de te •montrer la vérité... Eh bien, regarde, la voilà!

Composition de Couturier (Le Don Juan, 23 janvier 1898).

* Il ne faut point mépriser les petits, et surtout il ne faut dédaigner aucun apporteur de vérité. Or, embrigadés forces par les exigences de la politique à soutenir quelquefois jusqu'à l'absurde telle ou telle thèse, les journaux quotidiens n'ont jamais pu être que de parti pris durant toute cette pénible affaire Dreyfus. . ,

On ne lira donc pas sans intérêt quelques appréciations indépendantes empruntées au Don Juan, un journal pas bégueule, mais de bon sens et qui, en montrant la Vérité dans la posture ou la place le crayon de Couturier, n'a peut-être pas tourné le dos à la Vente autant qu'on pourrait le croire. Ce sont des notes du boulevard, écrites au courant delà plume, en un style, je le répète, très lâche, mais qui donneront une impression d'exactitude, de vente, a ceux qui, dans l'éloignement de leur province ou de l'étranger, ne purent point juger de visu de l'état d'àme de la population parisienne durant le procès Zola. . ■

— Don Juan du 28 janvier, — après avoir résumé en cette légende les expljits d'un jeune manifestant : J'ai cassé quatre vitres et j ai p... sur la maison de Zola.

« Les affaires s'arrêtent. Le plaisir s'épouvante. L'inquiétude plane. L'angoisse règne. D'où sortent ces bandes féroces, ces bandes stupides, guidées par on ne sait quels mystérieux meneurs. Des étudiants? Des patriotes? Non pas. La bande de mercenaires qui, jadis, acckmait ou huait Boulanger ! Les

gens conduits au poste et pris dans ces bagarres sont tous des camelots, des marmitons, des garçons de café, des maquereaux. S'ils crient, s'ils dévastent, c'est qu'on les paye. Aujourd'hui, ils conspuent Zola! Demain, ils conspueront Drumont, si le Syndicat les enrôle. Ils n'ont aucune loi, nul emballement. Ils font leur métier : ils s'excitent à briser les vitres. Des anarchistes ? Non. De la pègre, de la fripouille, de la canaille ignoble. Ils se fichent de l'armée, ils se foutent de Dreyfus.

— Don Juan du 20 février :

« C'est énervant de vivre parmi des tas de fous, d'aliénés, ne souffrant pas qu'on discute librement, qu'on se désintéresse de l'affaire Dreyfus, du procès Zola, du patriotisme des frères antijuifs : Rochefort et Drumont.

« Quand je babille avec un hystérique-dreyfusien, si j'ose m'exprimer en ces termes : « Mais il est peut-être coupable, le condamné de l'Ile du Diable ! » aussitôt c'est une musique, des hurlements, des cris de paon : « Ah ! ah ! vous êtes vendu au Syndicat catholique! Crapule! Fripouille! Saligaud! Charogne ! »

« Quand je converse avec un névropathe-antisémite, s'il m'arrive d'insinuer : « Il est peut-être innocent, ce malheureux Dreyfus ! Et alors, fichez-vous un instant dans sa peau ; supposez qu'on vous ait retranché du monde, déshonoré, maudit. Trouveriez-vous qu'ils auraient tort les parents qui voudraient vous réhabiliter? » mon honorable interlocuteur me traite aussitôt de « Sale Youpin, vendu au Syndicat, payé par les Prussiens. >

« Quand je jaspine avec un épileptique-patriote, qui gueule et se lamente sitôt qu'il doit faire ses treize jours, si je dis froidement : « Oui, les conseils de guerre sont des tribunaux où l'on juge avec loyauté ; mais ils ne sont pas infaillibles. Lorsque le président, chef hiérarchique, déclare aux autres membres : Sur mon honneur de soldat, l'accusé est coupable ! les subordonnés marchent comme, un seul homme, n'écoutent pas la cause, se fichent des témoignages, dorment durant la plaidoirie de l'avocat et n'ont, à l'heure du verdict, qu'une opinion : celle du chef! » Aussitôt, c'est un tonnerre, les absinthes tombent, les verres se cassent : « Sale communard ! bandit I antipatriote! chameau ! » crie mon ami le patriote.

Il me menace, me met le poing sur le nez. Mais je suis bien tranquille.

— Don Juan du 24 février :

« A l'heure du Pernod, mon excellent ami le général de Pellieux, énervé par les cris des marchands de journaux, me tint ce langage :

« — Ceci tuera cela. Le papier, après avoir assassiné la foi en Dieu, ravagera aussi la croyance en l'armée. Oui, toutes ces maudites feuilles qui voltigent sur le trottoir, voilà le véritable ennemi, l'hydre aux cent mille gueules qu'il faudrait abattre !

« — Mon général, osai-je, il me semble pourtant que la Presse est plutôt l'apôtre de la bonne doctrine. De quoi vous plaignez-vous ! Rochefort et Vervoort eux-mêmes sont avec vous, pour tenir haut et ferme le drapeau de l'armée.

u — Hé, fît le général, avec mauvaise humeur, ces alliances-là me désolent plus que les hostilités farouches, implacables. Oui, c'est cela qui me met en rage : voir que nous avons l'air d'être protégés par une affreuse clique de malandrins sans foi ni loi, qui, en Soixante-Dix, firent la Commune et donnèrent le spectacle sacrilège d'une guerre entre Français. Au lieu de les exterminer tous, comme ils le méritaient, les gredins, on s'est apitoyé, on leur a offert une villégiature de quelques années dans une de nos plus belles colonies. Et ils sont revenus pour perturber le pays, plus lentement, plus sûrement. La démoralisation actuelle est leur œuvre. Aujourd'hui, — question de boutique — les anciens communards nous tendent la main : nous ne la voulons pas. Les coquins, malgré les amnisties, sont toujours des coquins. Nous devons nous garder de leur contact infâme! Ah! laissez-moi rire : nous, les soldats, accepter l'amitié d'un Rochefort qui, il y a un mois, insultait gravement le générai Mercier, le traitait de gâteux, le traînait dans son encre : non, monsieur le marquis, éternel renégat, nos rangs ne s'ouvrent pas aux traîtres de votre race ! >

J'abrège... d'autant que je ne veux pas suivre plus longtemps l'auteur sur le terrain des personnalités, et qu'il continue en disant son fait à un caricaturiste célèbre, celui-là même qu'on a quelquefois appelé le Rochefort du crayon. Mais que vous semble de cela?

Bandes payées* pour conspuer. — Véritable folie sauvage de la foule surexcitée par le ton de certaine presse. — Concours plus que compromettant de certaines individualités politiques; — rien n'y manque.

1. — Ne pouvant satisfaire mes goûts luxueux, je résolus ■de tirer profit de la haute situation que j'occupe en vendant à l'étranger les secrets dont je suis détenteur. Je donnai rendezvous au colonel X... dans un endroit écarte.

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