CHAPITRE IX
^VXercier et IC^iJLjp^vLy oixt si^xxé le r^-vers.
Par le fait même de l'ordre d'informer, l'affaire du capitaine Dreyfus passait du bureau de l'Etat-Major à la juridiction du gouverneur de Paris, chef du parquet militaire. C'est-à-dire, des mains de Boisdetïre aux mains de Saussier, du cabinet d'un jésuite galonné, au cabinet d'un soldat républicain.
C'était, en apparence au moins, pour la justice et la vérité^ une chance suprême d'éclater aux yeux do tous. Mais une fatalité vengeresse pesait sur les moindres incidents de cette affaire et la vouait désormais à toutes les causes d'erreur.
Personnellement atteint dans le principe de son autorité militaire et de sa prérogative judiciaire par les mesures de défiance prises contre lui au moment de l'arrestation de Dreyfus, le général Saussier mit son point d'honneur à se désintéresser d'une affaire résolue sans lui et contre lui. Arrivé au terme d'une noble carrière, et près d'être atteint par la limite d'âge, il craignait sans doute de paraître touché par une offense partie de si bas et préféra la dédaigner.
Au demeurant, l'ordre du ministre de la guerre, arrêté en conseil de cabinet, était péremptoire et définitif : le gouverneur de Paris n'avait qu'à l'exécuter.
Il le fit en soldat, sans discussion, et fit transmettre le dossier au rapporteur du premier conseil de guerre. S'il ouvrit ce dossier au passage et le trouva peu probant, peut-être caressa-t-il en son for intérieur l'espoir d'un acquittement qui eût été à la fois sa revanche personnelle et celle du droit. Plus vraisemblablement, il se garda même de l'ouvrir et s'en défit au plus tôt, pour écar-
ter jusqu'à l'apparence d'un conflit avecl'État-Major de l'armée.
Le dossier formé par du Paty de Clam — et qui se composait de son rapport, du bordereau soustrait à l'ambassade allemande et d'une demi-douzaine de rapports de police — alla donc en deux bonds, ou plus exactement en deux chevauchées de gendarmes à cheval, des bureaux de la guerre à la place Vendôme et de la place Vendôme à Thôtei des Conseils de guerre, en face la prison, du Cherche-Midi.
Il aurait pu mieux tomber, pour un examen judiciaire et impartial. Si pauvrement recrutés que soient nos tribunaux civils — trop fréquemment tirés dela foule obscure des avocats sans cause, incapables de gagner leur vie au barreau — les cadres permanents de la justice militaire sont peut-être plus pauvres encore en capacités juridiques. L'humble garantie d'un diplôme attestant au moins une connaissance superficielle du droit civil et criminel n'est même pas exigée des candidats à ces emplois; ce sont, pour la plupart, d'anciens officiers subalternes ou des officiers d'administration, sortant du corps de l'intendance avec deux ou trois galons, passés avec leur grade fictif dansl'armée territoriale et qvi cherchent un complément de retraite dans les fonctions intermittentes des parquets militaires. Us n'ont jamais pu franchir les degrés inférieurs de la hiérarchie, et la faiblesse de leur pension, répondant trop souvent à la faiblesse de leur mériteprofessionnel, est la raison déterminantequi les fait désigner.
Aussi n'y a-t-il rien de navrant comme le niveau habituel des débats,.
LAFFAIRE DREYFUS
en ces prétoires de caserne. On y entend communément, sur Tinterprétalion du Code, des hérésies à faire bondir d'élonnement le dernier clerc d'huissier, et qui n étonnent personne. Il faut voir avec quelle belle audace on pèche au hasard, dans la loi, les articles qu'on applique au petit bonheur ! Il faut entendre les commentaires hâtivement copiés,entre deuxverres d'absinthe, enquelqueDigeste élémentaire et solennellement débités au tribunal qui les écoute avec componction. Les droits de la défense, les principes les rnieux établis en matière de procédure criminelle ou correctionnelle sont lettres mortes dans ces antres préhistoriques. Non seulement l'accusé n'y est jamais présumé innocent, mais on peut dire, sans exagération qu'il y est toujours présumé coupable, par la raison qu'il est nécessairement l'accusé de ses chefs, lesquels doivent toujours avoir le dernier mot, surtout quand ils ont tort! C'est le principe pivotai de, la discipline. Comment des soldats de carrière, imbibés pendant trente ans et plus de ce principe (et d'un énorme tonnage d'alcool) pourraient-ils s'en défaire en devenant des juges à soldats ?
Dans la pratique courante, ces vices effrayants de la justice militaire passent inaperçus du grand public. Par accoutumance, il les considère comme inhérents au métier militaire. Il trouve naturel, ou croit nécessaire que les années de réclusion et de travaux publics, les condamnations à mort et les pratiques sauvages des compagnies de discipline pleuveat comme grêle sur des délits, souvent imaginaires, qui entraîneraient au plus une légère amende, ou quelques heures de détention, devant les tribunaux civils. Il fallait un cas synthétique comme celui du capitaine Dreyfus, où tant de passions furieuses et de mobiles exécrables sont venus collaborer à huis clos avec tant de crapuleuse inconscience — pour que
la fulgurante vérité apparût à tous les I yeux — mère des réformes vitales et des alTranchissemcnts décisifs.
En ce sens, on peut dire qu'Alfred Dreyfus est le martyr de quebpie chose de plus haut encore et de plus sacré que le droit de sa race devant l'IIumanilê. 11 incarne l'odieuse oppression qui pèse encore, à la honte de l'univers civilisé, sur des millions et des millions d'hommes astreints à la servitude militaire.
Des tortures de sa chair déchirée, des angoisses de son âme meurtrie dans son honneur, dans son amour, dans son rêve, il paye le prix de leur rachat. El c'est pourquoi aussi longtemps qu'il y aura
Le P. du Lac.
dos hommes sur la planète, ces hommes le béniront et le salueront dans l'Histoire, pour sa Passion, comme ils vénèrent, après deux mille ans, le petit Juif qui apporta la Fraternité au monde, et au nom de qui on assassine des Juifs.
La constatation seule du mode de recrutement des parquets militaires montre ce que peuvent être ces parquets devant la Haute Armée : des instruments de règne, asservis d'avance aux moindres caprices des grands chefs. Toute indication venue de l'État-Major et endossée par le ministre de la guerre est un ordre qu'on ne songe môme pas à discuter :
on l'exécute à la lettre. Ce serait vrai en toute matière disciplinaire. Combicnplus vrai quand il s'agit d'un fait de haute
ET SES 1!E^SJUTS SKCFiETS
Du l'alj de Clam voulait siu-j ixudrc Drol-ib dan* son suuiiu;il.
•ivr. 7 : L'Affaire Dreyfus illuslrée.
Irahison, surpris par un détournement de correspondances à la porte d'une ambassade étrangère et sur lequel le service de contre-espionnage prétend avoir des renseignements positifs et secrets, qui ne sauraient être mis devant le public en raison de leur nature même et de rinlérêt sacré de la défense nationale.
Si les parquets militaires pouvaient, en matière de droit commun, conserver un doute sur l'infaillibilité des grands chefs, que ce doute s'efîaceraitnécessairement en matière d'espionnage, pour ne laisser la place qu'à la docilité la plus entière et la plus passive.
Il est donc inutile d'insister sur le caractère tout mécanique et de pure routine administrative que devait nécessairement revêtir l'instruction, dans le cas du capitaine Dreyfus.
A peine en possession du dossier, le rapporteur du premier conseil de guerre allait se mettre en rapports personnels avec le deuxième Bureau, prendre ses ordres directs, ne rien voir que par les yeux de « M. l'oflicier de police judiciaire » ainsi qu'il désigne du Paty dans son « rapport », ou acte d'accusation : il ahait faire appeler l'inculpé pour un interrogatoire de pure forme, entendre les témoins indiqués par l'Éiat- Major, puis déposer ses conclusions, faire signer le renvoi en Conseil de guerre et passer la main au Commissaire du Gouvernement.
Cependant, la nouvelle de la capitulation sans réserve de Mercier et de Dupuy et de Tordre d'informer, signé le 7 novembre, avait déjà mis en liesse toute la meute hurlante qui recevait, directement ou inconsciemment, le mot d'ordre des Jésuites àaiguilJettes. Dès le lendemain 8 novembre, Mercier est applaucii et acclamé par elle comme un héros. De « Ramollot » et de « moule », qu'il était l'avant-veille, de « misérable loqui; i?jssée pour compte à la banque juive », le ministre de la guerre passait
du coup au rang de grand patriote et de sauveur du pays.
« Si quelqu'un nous avait prédit que nous serions un jour du côté de Mercier, écrivait bravement Rochefort, dès le 8 novembre, notre surprise eût confiné à la plus entière incrédulité... Oui, c'est un bon mouvement dont nous n'hésitons pas à lui tenir compte qui vient de provoquer sa subite disgrâce (car il va être sacrifié, n'en doutez pas), sollicitée par toute la finance allemande et par tous les rabbins d'Europe. La bande ayant pris l'immuable résolution de sauver le scélérat Dreyfus, la démission de Mercier n'est plus qu'une question de jours. Oii lui donnera pour successeur un général entièrement acquis à la bande et, comme pour les concussionnaires du Panama, tout se terminera par un non lieu, ou à la rigueur par une villégiature en quelque prison de campagne, dans le genre de celle où on a engraissé pendant quelques mois Triponé, autre traître également protégé par des généraux et des ministres... »
Puis il ajoute, et s'il fallait une démonstration complémentaire de l'origine de ses renseignements reçus àBruxellcs, le nom qui vient sous sa plume suffirait à lever tous les doutes :
Il est probable que le général de BoiSDEFFRE, do)it la conduite, dans toute cette affaire, a été celle d'un patriote ET d'un vrai soldat, Sera contraint, lui
aussi, de quitter ses fonctions de l'Etat- Major général. Il lui sera, en effet, impossible, d'assister en silence à la réhabilitatio7i d'un misérable (celui précisément qu'on traduit en Conseil de guerre !!), contre lequel les pins décisives accusations s'accumulen t tous les jours. . . . Vous verrez qu'à peine relâché — car il le sera — il ira immédiatement prendre un commandement dans l'armée allemande ! » ■
Et la Libi^e Parole :
« M. le général Mercier paraît dési-
rer que la lumière se fasse absolument <îomplète. Il veut qu'en dépit des efforts
Alfred Dreyfus>"l'École Polytechnique (1880).
tentés par toute la juiverie, rofficier traître et lâche subisse le châtiment qu'il a mérité. L'expiation est proche.
Nous ne pouvons que féliciter le ministre de son énergie, et lui dire que s'il s'est enfin dégagé des compromissions ambiantes, il a bien mérité de la