CHAPITRE YIII
XJxxe
Le cabinet Dupuy, que Mercier venait de convoquer d'urgence, et qui s'était déjà réuni la veille, fi novembre, avait beaucoup entendu parler depuis huit
jours de l'officier juif — non seulement par la presse , mais encore et surtout par les émissaires de l'Etat-Major.
Il est à peine besoin de rappeler que le
ministère Dupuy était avant tout un ministère de réaction et de combat. Prenant occasion de la bombe inofTensive lancée dans l'enceinte de la Chambre par le misérable instrument d'une intrigue policière (1), il venait de soumettre au Parlement les « lois scélérates » que l'énergique obstruction d'une poignée d'hommes avait seule empêchées sinon de déshonorer le Code, au moins de rester une arme effective aux mains de leurs auteurs. Nantis d'une texte qui édictait la suspension facultative de toutes les garanties légales, sous prétexte de « menées anarchistes », les réacteurs espéraient pouvoir désormais frapper sans mesure et sans pitié tous leurs adversaires, en les accusant arbitrairement du crime d'anarchie. Telle était la périlleuse élasticité de ce texte, qu'il pouvait également faire craindre ses effets directs à tel athée illustre, comme Elisée Reclus, et au militant catholique qu'était Edouard Drumont. Celui-ci avait jugé prudent de se réfugier à Bruxelles, pour ne pas en subir l'application ; celui, là se préparait philosophiquement à reprendre le chemin de Lausanne, si les destins contraires l'exigeaient une fois de plus.
La majorité ministérielle groupée sous ce texte n'existait, d'ailleurs, que grâce à l'appoint des ralliés, monarchistes et cléricaux de tout poil et de toute robe, qui dissimulaient provisoirement leur drapeau et se disaient républicains, pour mieux étrangler la République.
Dupuy était à la fois leur père électoral
(1) L'auteur de cette étude a peut-être le droit de caractériser librement la bombe de Vaillant, étant de ceux qui se trouvaient à leur banc quand elle fut lancée, et en ayant reçu plasieurs éclats sur sa personne. L'examen attentif des faits, joint à des renseignements particuliers reçus de Londres quelques mois plus tard, l'ont amené à la certitude que l'engin explosif avait été suggéré et payé par un agent provocateur. Cet agent passa immédiatement en Angleterre et se mêla aux révolutionnaires qui s'y trouvaient alors, non sans cliercher à se faire honneur de l'attentat dirigé contre la Chambre. Il fut promptement démasqué, comme le sont presque toujours les traîtres.
et leur dupe. Grâce aux voix des ralliés, il se flattait de s'éterniser au pouvoir, fallùt-il pour cela descendre aux plus humiliantes servitudes. Quant au président Casimir-Perier, pâle héritier des millions paternels et des pires traditions delà monarchie de juillet, il rêvait d'un cœur falot, avec des allures d'adjudant de caserne, on ne sait quel mauvais coup « d'épuration » parlementaire, basé sur l'antique pudeur orléaniste et sur les scandales financiers d'hier. A ce moment même, il ceignait ses reins pour fondre sur le vieux parti panamiste, sous prétexte de vertu, et sur l'extrême gauche socialiste, sous prétexte d'anarchie.
Le foudroyant plaidoyer de Jaurès, dans le procès en lèse-majesté intenté à Gérault-Richard, allait soudain porter le coup mortel au prestige de la dynastie d'Anzin, en évoquant des souvenirs mal propres à enthousiasmer les foules.
Mais les mémorables et décisives paroles n'étaient pas dites encore. Casimir et Dupuy, ignorants delà douche glacée qui menaçait leur « unique cerveau », se voyaient déjà revêtus de la pourpre dictatoriale et s'essayaient béatement devant les glaces aux attitudes consulaires que légitimaient leurs prodigieux services et leur étonnant génie, sans parler de leurs profils numismatiques.
C'était une heure louche de l'histoire, où tous les changements à vue semblent possibles : où Carnot, à peine tombé sous le couteau d'un monomane italien^ justiciable naturel de Lombroso, allait être suivi dans la tombe par Alexandre m , probablement empoisonné , comme Skobeleff, pour avoir trop aimé la France ; où Burdeau, Lesseps et Magnard partaient de conserve vers le Grand Peut-Elre; où Canivet (il faut tout noter) faussait compagnie à Jacques et à Arthur Meyer, et passait sans transition de la loge d'honneur de l'Opéra, où il venait de souhaiter officiellement
LAFFAIKE DREYFUS
la bienvenue aux Russes, à une modeste r'iambrette de la Conciergerie.
'5"out arrive, se disaient Casimir et J)lIpu5^ Et pourquoi pas?
I*ar quelles causes complexes le grand
complot devait échouer et Casimir - Perier se démettre de la Présidence, c'est ce qui sera dit ci-après. Pour le présent , ce complot se trouvait en plein travail de genèse ou de pré-
Mercier met bas les armes {^Dessin de COUTURIER).
paration organique. Et voici que le cas d'Alfred Dreyfus y jetait un facteur imprévu, en tournant tout .à coup à l'orage. Certes, personne encore ne pouvait prévoir l'efiroyable crise morale ^^et matérielle dont celte arrestation, d'un
soldat obscurj devait! devenir le pivot. Mais que signiliait donc celle tempête de presse, subitement déchaînée sur h* ministre de la guerre et, par suite, sur le cabinet?
Il va de soi que, dès la première
ET SES REH&ORTS SECRETS
heure, les agents mâles et femelles du liesii s'étaient mis à l'œuvre pour travailler le Président et les ministres, comme ils travaillaient déjà les journaux et l'opinion. Ce sont gens avisés, qui se lèvent matin pour aller tirer les cloches ou les sonnettes, et que les heures d'antichjsmbre n'elfraierit point.
[Is savent attendre, étant de leur état marchands de paradis et concierges de Péternité.
Sans mijorilé parlementaire si la Droite leur manquait, Casimir et Dupuv se trouvaient à sa merci. C'est assez dire à quels prodiges d'activité se livra"e:it les courtiers traditionnels du parti. On ne voyait jdus qu'eux dans les rues et dans les bureaux. Les sacristies chômaient, faute de tonsurés; les dévoles se plaignaient de trouver les confessionnaux déserts.
Dupuy était agité de vagues inquiétudes. AquoipensLiilce Mercier, de s'entêter à ne pas laisser poursuivre un petit officier dénoncé par l'Etul-.Major tout entier? Avait-on idée d'une niaiserie pareille':* Voulail-il, pour une telle vétille, brouiller le cabinet avec ses alliés les plus nécessaires? Il ne voyait donc pas la tète de l'héroïque Mackau, — l'air impérieux du nez bourbonien que l'abb-îd'JIulst portait dans la vie?... Et il o.^ait se plaindre <[ue Rochel'ort, outrageant toute l'armée dans sa personne, le traitât chaque matin de « Uamollot >il...
Certes, pour une fois, Rochefoit avait archi-raison !... Une telle profondeur d'ânerie n'était pas tolérable...
Ainsi ruminait Dupuy, en homme (jui se croit homme dEtat, jiarce qu'il a manié les fonds secrets et i»ayé à la prison de Sainte-Pélagie les gages d'un publiciste, après l'y avoir fait jeter. La conclusion naturelle de ces nobles pensers était qu'il fallait au plus vite procéder à une amputation ministérielle et jeter à la Seine le « Ramollot » de la guerre.
La Droite réclamait expressément celte opération métaphorique. Elle avait môme un plan tout prêt, que Reille se chargeait d'appliquer « au soin » virginal de la Commission de l'Armée Sous le premier prétexte venu, on pouvait chercher noise à Mercier, lui rompre en visière et le mettio en minorité devant la Chambre. Il ne resterait qu'à le « débar(]uer » : Dupuy en faisait dès lois son allaire.
Or, quelle Commission n'a pas tr.ujours sur la planche une bonne querelle avec son ministre? Mercier ne s'élait-il point avisé, récemment, de prendre sous son képi le renvoi anticipé de 12,000 hommes des classes 1891 et 181)2, par raison d'économie? C'était, à la vérité, la seule mesure raisonnable qu'il eût pr's dans sa vie ministérielle, et le cabinet tout eiilier, du délégué aux finances jusqu'au président, l'avait endossée avec joie, pour boucler le budget. Le service militaire d'un an étant universellement jugé suflisant pour un tiers des recrues, jionrvus d'une dispense scolaire ou autre — il n'y a aucun motif valable de ne pas étendre le bénéfice de la mosuj'e à tous les hommes do[it l'inslraclion est jugée satisfaisante après quinze à \ingT mois, au lieu de les garder trois ans sous les drapeaux. Mais, pour la Droite, une telle innovation sentait nécessairement le fagot : c'était l'occasion toute naturelle d'entrer en campagne contre son auteur.
Reille et Montfort, piestigieux stratèges, proclament donc à g"rands cris que le salut de la pairie est suspendu au maintien des douze mille hommes dans leurs casernes respectives. Si ces fantassins de deuxième classe sont rencoyés dans leurs foyers, Reille et Montforl ne répondent plus de rien!... On s'étonne (]ue le ministre [)réposé à la défense nationale puisse avoir conçu l'idée d'une aussi dangereuse expérience... Veul-il donc, en cas d'agression soudaine, voir les hordes élrani;ères entrer chez nous
comme à lauberge?... Reille et Montfort déclinent toute responsabilité dans les catastrophes imminentes. Si le ministre insiste, ils demanderont à la ('commission de l'Armée de repousser ce projet néfaste ; ils lui proposeront un vote de blâme, ils en appelleront à la Chambre et au pays...
Naturellement, Mercier insiste. La Commission de l'Armée s'emballe à fond, repousse et blâme à l'unanimité la décision ministérielle, la proclame inopportune et illégale. Et comme il ne faut pas que la Droite se montre, elle désigne Le Hérissé pour apporter ses griefs à la tribune.
C'est la g-ucrre au couteau, entre le Ministère et la Commission. L'un ou l'autre doit rester sur le carreau. Le doux Mézières lui-même, qui a conquis à l'Ecole normale ses étoiles de général civil, avec la présidence de la Commission de l'Armée, brandit le tomahawk sur la tète de Mercier et jure de le scalper plutôt que de se rendre.
Mercier se demande pourquoi les puissances divines et humaines semblent soudain coalisées contre lui. La presse d'un côté et la Commission de l'autrel II ne sait auquel entendre. Une Chambre sans entrailles va-t-elle lui arracher son cher portefeuille?... Cette perspective est trop douloureuse pour être acceptée sans révolte. Cependant, au banc des ministres, Dupuy semble près d'éclater d'aise à la pensée de se voir débarrassé de son g-ènant collègue. Cet espoir est même si visible, qu'il éclaire subitement Mercier. . . Oh ! rage ! ô trahison : . . . Song-er lit-on à le lâcher!. . . Ce ne sera pas, toujours, sans qu'il entraîne le cabinet dans sa chute.
La séance est ouverte (0 novembre).
Le Hérissé résume à la tribune les griefs de la Commission de l'Armée. Mercier lui répond par des chiffres qui sont un défi à la critique et démontre que la défense du pays, avec quatre cent mil e
Le Conseil dk cabinkt q ' a 'écidc les]
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hommes sous les armes, n'a rien à craindre de la libération anticipée de quelques surnuméraires qui laisseront les cadres intacts. C'est l'évidence même, et la majorité le sent bien. Elles sait que toutes les mères de France, et toutes les sœurs, et toutes celles qui ne le sont pas, et qui no votent pas, mais qui font voter les pères et les frères, donneront pleinement raison au ministre. Et voici que cette majorité gélatineuse et amorphe se mêle d'avoir un opinion! Voici qu'elle applaudit Torateur. Mercier se sent soutenu; il pousse son avantage; il déclare qu'au surplus, il n'aurait jamais proposé la mesure si mal accueillie par Ici Commission de l'Armée, sans l'assenti nent formel du cabinet, qui Ta approuvée et s'est pleinement solidarisé avec le ministre de la guerre...
C'est la vérité pure. Dupuy ni personne ne peut la contester. Le voulu t-il et Tosât-il, le jeu devient dangereux, et la victoire resterait sûrement à Mercier. Déjà les affîdés s'agitent, passent de bancs en bancs, et sont en train de chapitrer Mézières, qui préside la Commission, sur la nécessité de ne pas diviser le Centre.
Diviser le Centre, grands Dieux! Ce n'est pas Mézières qui le voudrait. A ridée seule de se trouver en désaccord avec un ministre, fût-ce au nom de la Commission, ses cheveux d'argent se hérissent ! Que pense le président du Conseil?... Le président du Conseil pense qu'il voudrait bien voir Mercier au diable, mais que les choses sont mal engagées ; il n'est pas d'avis de tomber avec loul le cabinet, pour faire plaisir à la Droite... Et voici Mézières à la tribune, fort empêché de savoir ce qu'il va répliquer... Assurément la défense nationale doit passer avant tout, et le pays ne saurait jamais avoir trop d'hommes sous les armes; on peut donc contester l'opportunité des décisions prises par le général Mercier et, tout naturellement, la
(iOmmission de l'Armée s'en est émue.
Mais ces décisions ont été approuvées par le g-ouvernement tout entier et ne faut-il pas, en pareille matière, s'en rapportera sa vigilance?... Ouant à lui, Mézières, de l'Académie française, c'est ce qu'il a toujours fait, ce qu'il fera toujours...
Exclamations, cris de la Commission, qui voit son système à vau-l'eau. Quant àla Chambre, elle n'y comprend plus rien. Que veut-elle donc cette Commission de l'Armée? Par son rapporteur, elle blâme le ministre et, par son président, elle lui témoigne sa confiance?...
Sur quoi, quelqu'un propose u Tordre j3u jour pur et simple ». La Commission proleste. Mais elle est battue à plates coutures, et Mercier triomphe. Ainsi ]'a décidé une Chambre ingénue, sans se douter de l'intrigue sous-jacento à la querelle. Ses propres intérêts électoraux avant tout ! Pui.'-que le minisire de la guerre, au nom du Gouvernement, piopose le renvoi de douze mille hommes; douze mille hommes partiront. VA toutle monde sera content, dans le pays, — excepté Reille et Montforl. Ils rcn placeront les douze mille hommes à la caserne, si le cœur leur en dit, eux (|ui valent à eux seuls toute une armée...
Et Dupuy s'en va l'oreille basse, sans trop savoir s'il doit rire de n'avoir pas été mis à terre, ou pleurer d'être rivé à Mercier.
En somme, coup manqué. 11 faut trouver aulre chose, et surtout satisfaire la Droite, qui va être furieuse.
Puisqu'elle exige un ordre d'informer contre ce Dreyfus — personne ne sait pourquoi — il devient plus nécessaire que jamais de le lui accorder. Ainsi tout le monde sera content : le Centre qui tient ses douze mille hommes, et la Droite qui aura son accusé...
Mais il y a toujours Mercier qui résiste!... Il faut le chapitrer. Dupuy le chapitre, Dupuy lui fait entendre que |
son obstination est ridicule. On ne lui demande pas, après tout, de faire fusiller dans les fossés de Vincennes cet officier à Irois galons ; mais simplement de le traduire en conseil de guerre, puisqu'il est arrêté... Le conseil de guerre verra bien s'il est coupable ou non !... p]st-ccque ce sont là des afTair.s ministérielles?... On e.st homme d'h^l.il ou on ne l'est pas, sapristi !...
Mercier veut bien être un grand homme d'Klat, comme il est un grand homme de guerre ; mais ce qu'il w'a jamais fait dans sa vie c'est de céder à des inférieurs hiérarchiques, spécialement quand ces inférieurs sont dans leur tort!... Et ces gens-là, mon cher président, s'entêtent pour quelque raison absurde (probablement parce qu'ils sont de l'infanteiie) à poursuivre un officier de l'Ecole polytechnique et du corps de l'Ai tillerie !... Or il n'y a rien contre cet officier!... Pas l'ombre d'une chargée sérieuse... Le chef de l'armée peut-il vraiment, pour le plaisir de srlisfaire les haines morbides du fantassin méfiant contre les armes savantt s, lui jeter en pâture un officier breveté?...
— l^nfin, mon cher général, vous lisez les journaux ?
— Je les lis, surtout depuis quatre ou cinq jours, car on ne manque guère à les placer chaque matin tout ouverts sur mon pupitre...
— Vous savez donc ce qu'ils disent, et où tout ceci va nous mener?... Qu'ils aient tort ou laison, ces journaux, peu importe!... La question est de savoir si vous voulez que nous soyons encore ministres dans huit jours, ou si vous préférez être emporté par la tempête et revenir à vos chères études sur le recul normal de la nouvelle pièce de campagne.... Ne voyez-vous pas qu'il y va pour nous du concours de la Droite, qu'elle vous cherchait noise aujourd'hui b de ce chef seul, et qu'elle fait son alTain; ' de la poursuite?... Médilez là-dessii>,
co
mou cher général, et prenez une décision virile?... Puisqu'il n'}- a rien contre cet officier — eh bien ! il sera acquitté, c'est bien simple!... Et nous serons débarrassés de cette assommante histoire.... Voilà la vérité.
Mercier rentre au palais ministériel.
Et Mercier ne veut pas être consolé de rhumiliation de céder à Boisdeffre...
Évidemment, Dupuy s'exagère les choses et les journaux ne sont pas aussi puissants qu'ils rimaginent !... Ont-ils donc empêché le ministre, si violemment maltraité par eux, d'obtenir devant la Chambre le succès le plus flatteur?... Car c'esl un beau succèsparlementaire, on ne peut pas le nier! Une victoire éclatante sur la Commission de l'Armée — issue du vote direct des députés eux-mêmes... Ce petit Le Hérissé et ce Mézières n'en menaient pas large!... Ils voyaient bien qu'ils avaient affaire à un homme qui sail ce qu'il dit et qui sait le dire — sans grandes phrases, sans gestes violents, mais avec cette précision de langage el cette fermeté d'accent qui coulent naturellement d'une connaissance approfondie du sujet et d'une haute culture — \h! dame, le talent est encore ce qu'on ;i trouvé de mieux pour réussir, et il n'y a pas à se dissimuler que le ministre de In guerre n'en manque pas, et qu'il s'csl posé, aujourd'hui, en véritable chef du ministère !... N'a-t-il point imposé sa vo lonté à tout le monde, y compris le Gouvernement?... Car le Gouvernernen' ne songeait qu'à m'abandonner (je l'ai bien vu!]... Et sans doute il y songe plus que jamais... S'il allait réussir^ pourtant!.. Ne plus être ministre, ô dée sespoir!... Et qui sait?... Voir peut-êtr- Boisdeifre dans mon fauteuil!... Devenir son subordonné!... Ils disent tous que ces poursuites sont nécessaires... Je vais examiner à nouveau ce dossier... Il faut réfléchir!... Un homme d'Etat ne doit jamais s'entêter. Thiers l'a dit en propres termes... Et, après tout, puisque
ce Dreyfus est innocent, il sera siirement acquitté !... Mais il est dur tout de même de cédera Boisdeffre!...
Ce qu'ils révent (Dessin de la Petite République).
La nuit porte conseil. Le lendemain 7 novembre, Mercier a fait sa volte-face. Il a convoqué le conseil des ministres, et
maintenant c est lui qui explique à ses collègues la nécessité de signer Tordre d'informer contre l'officier inculpé d'intelligences avec l'étranger. Des présomptions sérieuses pèsent sur cet officier. I^ a été l'objet d'une enquête officieuse qui conclut à son renvoi devant un conseil de guerre. L'arrestation s'est ébruitée.
Le procès s'impose.
Les collègues du ministre de la guerre récoulent sans mot dire et l'approuvent à l'unanimité. C'est l'alTaire de cinq minutes et d'un monologue de Mercier.
Sur quoi, chacun s'en va déjeuner.
(( Pouvaient-ils faire autrement que de ratifier les poursuites réclamées par le ministre de la guerre, si longtemps opposé à la mesure? Il a parlé de présomptions graves, de publicité regrettable donnée à une inculpation délicate et devienne insoluble sans procès, en raison de celle publicité môme... »
Telle est l'excuse qu'ils allégueront plus tard, en se couvrant d'abord de la requête positive du ministre de la guerre, seul compélenl en l'espèce, puis de l'aulorilé de la chose jugée. Dupuy le dira textuellement, le 4 novembre 1898, au moment même où il reprend le pouvoir, et tentera de s'abriler derrière la confiance muluelle que se doivent, chacun dans son domaine^ les membres d'un même cabinet.
Qui pourrait se prendre à cette grossière équivoque? Qui pourrait nier que des motifs d'ordre politique — sinon d'ordre personnel — en tout cas, étrangers aux charges alléguées contre l'inculpé,— soient venus, descelle première phase de l'allaire, la détourner du terrain judiciaire et l'orienter vers Tillégalité?
Mieux que personne, le président du Conseil, ministre de Tintérieur, savait quels agents exigeaient les poursuites, -et au nom de qui parlaient ces agents. Par le ministre de la guerre il était ^îlcinement édifié sur l'inanité des char-
ges alléguées contre le capitaine Dreyfus. Non seulement il n'a point passivement accepté ou subi les poursuites, comme il le prétend, mais il les a i)nposées à Mercier, en lui faisant comprendre qu'il fallait ou en signer l'ordre ou déguerpir.
Ces poursuites furent la conséquence logique — on peut dire fatale — de la sujétion abjecte où la Droite tenait le ministère Dupuy.
Ayant couvé et fait éclore les ralliés^ Dupuy se condamnait à gouverner avec la Droite et pour la Droite.
La Droite étant menée par le Vatican, et le Vatican par les Jésuites, il devait, bon gré mal gré, obéir au Gesù.
Le Gesù voulant la perte de l'oflicier juif, pour la gloire de son système anti-
Gribelin.
sémite, Dupuy était condamné à la vouloir.
Car tout se tient dans les grands organismes nationaux. Un peuple qui s'abandonne aux éternels ennemis du droit humain se condamne par cela même à toutes les hontes de l'injustice. La Némésis de l'histoire n'est point mythique. Une crise humiliante et ruineuse est la rançon payée par la nation française pour s'être livrée à Dupuy, par Dupuy à la Droite, par la Droite au Gesù.
Encore pourra-t-elle se féhciter d'en sortir à si bon compte, si elie reste éclairée, par sa cruelle expérience, sur ce qu'elle doit attendre du Gesù et de ses suppôts.