CHAPITRE IX
nEiexrry.
Dans la ménagerie ecclésiastique et militaire qui hurle à la mort derrière l'officier juif, par l'unique raison qu'il est juif, les physionomies sont uniformément chafouines et basses. Sur cette masse grouillante de rats d'église, de renards de guerre et d'hyènes du Saint-Office, Walsin-Esterhazy se déta chera bientôt, type superbe de Mephte ou de pandour. Pour le présent, la silhouette brutale d'Henry le désigne comme Fhomme de main de la bande cafarde, le policier prêt à toutes les besognes, certainement faussaire et probablement assassin.
Nulle figure de ce drame n'a été plus mal analysée, partant plus mal comprise. Les uns ont vu en elle le rouage inconscient et passif d'un gigantesque mécanisme, tragiquement broyé dans la catastrophe finale ; les autres, le héros
obscur d'un dévouement de bouledogue à la défense nationale et au secret professionnel. De part et d'autre, on s'est trompé.
Henry fut surtout un rustre sans scrupules, corrompu et affiné par le pouvoir absolu de mal faire que lui conférait son emploi au service de contre-espionnage : un Vidocq devenu « chef de la sûreté » militaire, avec l'omnipotence et l'irresponsabilité qui s'attachent à la fonction, sous le manteau du salut public.
Pour le pénétrer dans son effacement systématique et jusque dans l'alibi de sa mort — volontaire ou non — pour juger son rôle, qui fut capital, il faut l'é tiidier dans le détail de sa biographie, comme on a fait ici poiir Alfred Dreyfus.
Fils d'une humble et robuste famille de paysans, Henry (Hubert-Joseph), était né le 2 juin 1840. Il reçoit une éduca-
7fi
lioi) summaire dans une ccol" coniii'Affanislc. s'en^nço à rlix- nouf ans ilHGo;, au 36"" de li^ne, dovioi;! caprra!. strgenl, s rgonl-major (I8G81 La eiioiro lr> fait soiis-lieulonant, le 28 oclobic 1870. A la paix, par une exception des plus raivs et qui témoigne de ses allachcs cléricales, il est maintenu dans son grade; dès lors, i! élait l'homme de M\ribel et dos jésuites. Lieutenant au O.i" d'infanterie le 2 juillet 1874, il est ca;;!taine au 2' zouaves (Oran), le IG décembre 4879, chef de bur^-au aralic, employé en Tunisie, puis en Indo-Chine, adjudanl-major.
Tout le monde, à sou corps, le sivai!
direclemenl protégé par Miribcl. A I jlles
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enscia'nes que son colonel, qui counaissnil mieux que personne celte particularité, et qui attendait impatiemment les deux étoiles de 'général, le détachait à Paris pour intervenir en sa faveui- auprès du chef de rÉlat-Major.
Le ^o septembre 1890, Henry passe du 2' -'COuaYes au 120* d'infanterie.
comme commandant (Péronne). Il y reste jusqu'en 1894. Et alors, sans qiialilicalion appréciable, sans brevet do l'École de guerre, il est subitement appelé à l'Ela! -Major de l'armée, attaché par Miribclau 2^ bureau, sous les ordres du colonel Sandher.
Il faut noter, en passant, que Sandherr était, comme Alfred Drevfus, ori-
fiinaire do Mulhouse, où sa famille est notoire pour son papisme exalté; que, lui-même, il se trouvait déjà atteint, on 1893, de paralysie générale et que l'allaiblissement cérébral symptomatiquo de cette alfeclion se traduisait chez lui par un antisémitisme délirant.
L'ellacement de Sandberr et la protection toute puissante qui avait tiré de Péronne le commandant du 120% pour le bombarder à TElat-Major, service du contre-espionnage, eurent pour effet do donner tics rapidement à Henry une importance pai'ticulière. Il devint l'homme do confiance et en quelque sorte le factotum du 2' bureau, en rapports directs avec lo cabinet, le véritable « chef de la sûreté » militaire, en dépit de la hiérarchie. Sans nul doute, Miribel et le Gosù avaient d(.' bonnes raisons de le placer à ce poste : soit dans les bureaux arab3s, soit en Tunisie et en Indo-Chine il avait fait ses preuves de policier et do jésuite.
Ajoutons, pour compléter le tableau do sa carrière apparente, qu'il devait é!ro pronîu officier de la Légion d'honiiour lo 9 juillet 1893. c'esl-à-dirc à la liremière jnomotion qui suivit le procès du capitaine Dreyfus. Une autre "circonslanco caractéristique, parce qu'elle est tout à fait extraordinaire, on peut morne dire unique, est qu'à dater de ce ujônie" procès, Henry, tout en restant attaché au 2' bureau de l'Etat-Major,
CHANGE CHAQUE ANNÉE DE RÉGI3IENT, COUime
s'il fallait faire perdre sa trace parmi plusieurs autres ofiiciers du même nom.
En 1894;, il ligurait depuis cinq ans au 120'= de ligne; en 1893 il figure au 137* (Fontenay-le-Comte) ; en 1896 au 23" (Cherbourg); en 1897 au 109" (Ghaumont). A cette date, le 10 septembre, il est nommé lieutenant-colonel.
Parmi ses camarades de régiment, il a laissé le souvenir d'un homme rude et vulgaire, d'intelligence médiocre. La plupart ont peine à admettre qu'Henry
ait jamais pu ourdir ou même suivre uue inlrigtie un peu compliquée. C'est apparemment que Miribel connaissait mieux son homme ; et aussi qu'ils se rendent mal compte des modifications profondes que la rencontre fortuite de l'aptitude vraie, l'habitat d'une grande capitale et d\in milieu spécial, l'in- Ihience de l'argent et du pouvoir discrétionnaire, peuvent apporter presque subitement dans un cerveau humain. Il n'est personne à Paris qui n'ait vu de ces avatars soudains de paysan mal dégrossi, mais ambitieux et madré, au lendemain du jour OLi la Science, la Bourse, le Théâtre ou la Police l'ont touché do leur baguette magique, en éveillant chez lui un génie qui dormait. A ne citer que les morts, qu'on se rappelle la fortune météorique d'un Toulouse, dans i'intormation parlementaire, celle d'un lîoulan, dans la finance, et de ving-t autres dcius la politique active.
Chez Henry le moteur déterminant de la transformation paraît avoir été le goùl des fonds secrets, mis au service de ses appétits inassouvis de gars solide, débarquant au boulevard sur le coup de <.]uarante ans.
Ce n'est un mystère pour personne que les fonds secrets servent principalement de subventions indirectes aux petits théâtres et aux restaurants de nuit. A divers indices peu trompeurs, il est clair qu'Henry ne vivait point à Paris sur le pied de la maigre solde de commandant. Ayant femme et enfant, sans aucune fortune personnelle, il passait tous les ans la saison aux bains de mer, avec du Paty et Gribelin, s'équipait royalement pour la chasse, la veille de sa mort tragique^ et ne quittait la plage que pour l'ouverture. Ce sont luxes que les officiers pauvres ne s'oirrcnt g-uère, quand il y a au logis deux ou trois bouches à nourrir, — à moins d'avoir ce qu'on appelle à la Chambre un crédit « sur ressources spéciales. »
Les fonds secrets, s'il en avait, dans une mesure, le maniement, n'étaient pourtant pas inépuisables. Au début, c'était Sandher qui en détenait et en dispensait sa tranche propre. Plus tard, ce fut un autre — contre qui la haine d'Henry (veuf désormais de la protection personnelle de 3Iiribel), devait se manifester d'ardente et éloquente façon.
Pour y mordre, il fallait compter sur des missions secrètes ou sur des présentations de documents. Or, dans toutes les police's, civiles et militaires, quand le document est larg-ement rémunéré et payé comptant, il foisonne et pullule par une véritable g-énération spontanée. Car c'est un principe d'administration publique de toujours appliquer les fonds disponibles à leur destinaiion, jusqu'au dernier centime, afin de ne point introduire dans le budget de l'État des éléments d'incertitude qui en troubleraient l'équilibre et surtout la stabilité.
Pour se mieux documenter, Henry s'était cantonné dans la modeste fonction qui consistait à recevoir chaque jour, dans un cornet, les balayures allemandes, à les trier, à les classer, à les « reconstituer » en les collant sur papier transparent; après quoi, il avait la satisfaction de les payer de la main à la main, sans quittances, et à prix variés, aux ag^ents secrets qui apportaient ou étaient supposés apporter les susdites balayures.
Ce petit jeu n'exige point la connaissance approfondie du calcul différentiel et intégral. II explique jusqu'à un certain point la place que Miribel avait faite à un officier de troupe, parmi les beauxfils de son entourage, probablement moins aptes ou moins préparés à ces besognes domestiques. Henry régnait donc sans partage dans le domaine des boites à fumier.
Il était même très jaloux de sa prérogative, et non pas à tort. C:ir un hasard
malencontreux voulut que les deux documents décisifs de sa carrière — le bordereau d'Esterhazy et le « petit bleu »
adressé plus lard au même Esierbazy par le major Schwarzkoppen — fussent précisément arrivés au 2' bureau en l'absence d'Henry, » et n eussent yoint jiassé par ses mains.
Sans quoi, il les eût assurément supprimés et, pour son malheur, ce pays n'aurait pas plus eu d'affaire Picquart que d'affaire Dreyfus. Pour son malheur, car si l'aventure ne l'éclairait pas à jamais sur les fonds secrets, sur les attachés militaires, sur les Etats-Majors jésuitiques, sur les tribunaux d'exception et sur divers autres sujets d'importance, ne seraitce point à désespérer de son bon sens et de son avenir?
C'est ici le cœur de la question. Parmi plusieurs points encore obscurs de la ténébreuse existence d'Henry , certains fail3 sont hors de doute.
1° Henry connaissait Esterhazy de longue date et presque depuis l'enfance. Son écriture lui était familière.
2° Henry était, en 1894, lo débiteur personnel d'Eslerha/.y — le seul débiteur connu d'Esterhazy — qui avait plulôl des créanciers,
3" Henry était absent quand le bordereau d'Esterhazy soustrait à l'ambassade allemande, arriva au deuxième bureau de rÉlal-Major, fut aussitôt photographié par Lauth et mis à l'étude pour l'auteur en être découvert, s'il était possible.
4° Dès son relour, Hem y e:it sous les yeux roriginal ou la
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Premières iieures J. 'i""
;civl (Omi;/ de COUTURIER).
photographie du bordereau. Il EN coNNAissArr l'écriture et par CONSÉQUENT l' AUTEUR. Et pourtant il n'en dit rien à personne.
5° Peut-être essaya-t-il d'abord d'écarter le document comme pièce apocryphe, ou de le faire oublier par ses chefs — ce qui expliquerait la lenteur des premières enquêtes. Mais, une fois le bureau lancé sur la fausse piste du capitaine Dreyfus (probablement par Henry lui-même, aidé de Du Paty), il fut le plus ardent, le plus acharné à la suivre. C'est lui qui emmena Dreyfus au Cherche-Midi et le consigna au secret hermétique; lui, qui se fit déléguer au Conseil de guerre comme représentant de TEtat-Major, et qui chargea Taccusé avec une rage de sanglier acculé à sa bauge — alors qu'il le savait parfaitement innocent et en raison même de cette innocence.
Plus tard, c'est ce même Henry qui ne reculera devant rien pour masquer et étouffer la vérité. C'est lui qui foncera sur Picquart comme il a foncé sur Dreyfus. C'est lui qui sera finalement contraint de s'avouer l'auteur du faux apporté par Cavaignac à la tribune de la Chambre et par elle affiché sur toutes les murailles de France. C'est lui qu'on trouvera dans sa cellule du Mont- Valérien la gorge ouverte de DEUX coups de rasoir et les carotides béantes — suicide ou assassiné...
Le problème du rôle capital d'Henry dans la genèse de l'afaire se résume donc comme suit :
Pourquoi Henry, ne pouvant méconnaître récriture d'Esterhazy au bordereau apporté en son absence (car cette écriture lui était familière), na-t-il pas immédiatement dénoncé cette écriture comme celle d'Esterhazy?
Il n'y a qu'une réponse possible :
Henry avait un intérêt personnel dos plus graves à dissimuler ses rapports avec Tauleur du bordereau et la connaissance qu'il avait de son écriture.
Ou bien il était le complice d'Esterhazy et collaborait à sa trahison en lui fournissant des renseignements, monnayés aussitôt à l'ambassade allemande.
On bien Henry s'est condamné à couvrir Esterhazy — soit que celui-ci le tînt à sa discrétion par quelque secret redoutable (comme il arrive entre gens de cette sorte), soit qu'il lui eût simplement livré par mégarde et bêtise une des pièces vendues à Schwarzkoppen, et qu'il sût son homme parfaitement capable, s'il était pris, de l'entraîner dans sa ruine en l'accusant de complicité.
(On peut négliger une troisième hvpothèse, attribuant à l'Etat-Major le dessein préconçu de faire condamner l'oflicicr juif, en commandant le bordereau pour le mettre ensuite à sa charge. Il est évident que dans ce cas l'écriture même d'Alfred Dreyfus, et non point une écriture présentant avec la sienne de vagues analogies, eût été trouvée sur le bordereau.)
La première hypothèse prête à de sérieuses objections. Si Henry, fonctionnaire considérable à TEtat-Major français, avait voulu vendre des rensignements à l'Allemagne, il l'aurait pu aisément sans recourir au ministère d'Esterhazy, avec plus de secret et de profit qu'en se servant d'un tel intermédiaire. El, d'autre part, sachant mieux personne l'attaché allemand étroitement surveillé par le service de contre-espionnage, il ne se serait pas exposé à voir une indi-
cation aussi dangereuse tomber en d'autres mains que les siennes.
A quoi on répond qu'aucun criminel n'a jamais tout prévu — qu'Henry pouvait se croire certain par sa fonction même de recevoir le premier tous les cornets provenant de l'ambassade allemande, et qu'étant seul h connaître récriture d'Esterhazy, il l'utilisait précisément à masquer sa propre trahison.
Il importe, d'ailleurs, de ne pas perdre de vue que des « fuites » positives avaient été constatées à l'Etat-Major, qu'il y avait certainement un Irai Ire dans les bureaux et qu'Henry lui-même, en l'affirmant dans une circonstance mémorable, refusa de dire de qui il tenait sa certitude, alléguant celle raison bizarre que « le képi d'un officier doit oublier ce qui lui a été confié ». Enfin, il résulte d'une pièce très importante du dossier que les attachés de la Triplice repoussaient tout d'abord les propositions d'Esterhazy, parce qu'elles émanaient d'un officier de troupe, mais avaient fini par les accepter, sur ce qu'il était doublé d'un officier de l'Etat- Major.
Quoi qu'il en soit, et quelle que fût la raison d'Henry pour couvrir Esterhasy — le fait indéniable, fondamental, est qu'il voulut à tout prix le couvrir. Et, no le pouvant qu'en lançant l'Etat- Major sur une fausse piste, il choisit ou accepta celle d'Alfred Dreyfus, qui devait paraître spécialement vraisemblable, autant que séduisante, à toute la coterie antisémite.
S'il était permis, en pareille matière, de rien abandonner ù l'hypothèse, volontiers on se laisserait aller à penser, avec les anciens camarades d'Henry, qu'une conception aussi finement machiavélique ne pouvait pas être de son crû. Mais il avait près de Iui,gSoit à l'Étal-Major, soit chez les Révérends Pères, assez d'artistes en ce genre pour ne pas être à court de suggestions op-
portiines. Le confessionnal d'un jésuite esl à cet égard un téléphone miraculeux.
Quant à Esterhazy lui-même, aujourd'hui réfugié aux rives britanniques, hors de la portée des juridictions françaises, on peut, sans prétendre à la double vue, annoncer qu^l sera son système de défense dans l'apologie imprimée qu'il a entreprise. Sans nul doute, il dira que le dessein préinédilé de lElal-
Major français était d'en finir avec les menées des attachés allemand et italien, fût ce au prix de la g^uerre, que désire et veut tout parti militaire. Il allég'uera que ses relations avec Schwarzkoppen étaient connues du service de contre-espionnage, qu'il était lui-même un agent secret de ce service, préposé à « l'amorçage » ; qu'il a fait le bordereau par ordre et l'a expédié au su d'Henry, de Gonse et de BoisdelFre, et cela, dans le
1! aiïon des Jétuite^.
Lliijiuoiid 'ancienne rue des Pos;u?;
but exprès d'oblenir une preuve matérielle de l'espionnage auquel se livraient les attachés étrangers, en dépit des promesses formelles de leur ambassadeur et à l'insu même de cet embassadeuf.
Mais, s'il est à la rigueur admissible qu'Henry et ses chefs fussent entrés dans une telle voie, toutes les suites de l'affaire sont la négation môme de cette pétition de principe. Non seulement l'Etat-Major ne s'est pas servi du bordereau comme d'une pièce dont il aurait connu l'origine, l'ayant commandée à
Esterhazy; non seulement il l'a faussement attribuée à Alfred Dreyfus; mais il ne l'a jamais opposé à l'attaché allemand, qui en ignora l'existence jusqu'en 1896; il ne s'en est même pas servi comme base d'une réclamation à M. de Munster!... Au contraire, sa thèse constante, à partir du moment où la procédure fut entamée, a été que toute publicité donnée à l'alfairc deviendrait fatalement, nécessairement une cause de conflit international.
Les allégations prévues d'Esterhazy
n'auront donc pas d'autre base que les efiorls, désespérés de l'Etat-Major pour le couvrir plus tard; comme si de tels efforts ne s'expliquaient pas surabondamment par l'impérieux besoin de dissimuler une erreur monstrueuse et les honteux ressorts de cette erreur! Elles sont démenties d'avance, ces allégations, par l'attitude même d'Esterhazy au moment où la vériié a éclaté lors de la publication du bordereau, par sa terreur manifeste, et finalement par sa fuite. ^Si elles pouvaient soutenir l'examen, pourquoi irait-il les publier en Angleterre? L'histoire écartera à prio?'i, comme entachés de mensonges, tous les dires de l'espion.
Ce qu'elle ne peut pas écarter, c'est la certitude que le bordereau fut, à son arrivée au 2* bureau, une surprise et un problème pour tout TEtat- Major — Henry excepté — et que celui-ci mit tout en œuvre, jusqu'au crime, jusqu'à la plus atroce accusation sciemment portée contre un innocent, jusqu'aux faux réitérés et très probablement jusqu'au meurtre, pour en couvrir le véritable auteur, connu de lui. Toutes choses, encore un coup, parfaitement inutiles et superflues, si le bordereau avait été commandé à Esterhazy dans un but « d'a-
morçage ».
Au plus pourrait-on admettre qu'Henry et Esterhazy s'étaient réservé ce prétexte en cas de surprise. Mais, tout compte fait, Mis trouvèrent plus sûr de mettre le bordereau sur le dos du Juif. Et l'affaire une fois engagée de la sorte devint si promptement pour eux une mine inépuisable de profits, qu'ils ne l'auraient pas cédée pour le meilleur claim du Klondyke. S'il faut croire une parole récente, attribuée au colonel Bingcr, qui ne l'a point démentie, l'ensemble des manœuvres criminelles ou frauduleuses destinées, dès ce moment ou plus tard, soit à établir, soit à corroborer la culpabilité de Dreyfus, n'aurait pas coûté
moins de 700,000 francs au fonds de la défense nationale. Dans cette riche dotation, Henry s'était, naturellement, taillé le plus large domaine. On le retrouvera bientôt à l'ouvrage.
Aussitôt que le renvoi du capitaine Diej'fus devant le premier conseil de guerre fut annoncé, dès le 8 novembre, sa noble femme s'était rendue chez le ministre de la guerre. Elle venait protester contre les allégations calomnieuses mises en circulation contre son mari par la presse de l'État-Major, et spécialement contre l'accusation d'être « joueur, archi-joueur », qui avait eu
Barthou.
un si grand et si périlleux retentissement. Elle apportait la preuve que le capitaine Dreyfus n'était nullement joueur, ni aux courses ni aux cartes ; qu'il administrait très prudemment sa fortune et avait gardé absolument intact, depuis son mariage, le capital appartenant à la communauté.
On apprenait en même temps que M' Démange s'était chargé de la défense de l'accusé devant le premier Conseil de guerre, etquelqutis détails commençaient à transpirer sur le régime qui lui était assigné à la prison militaire :
« Le capitaine Dreyfus occupe au Cherche-Midi une chambre éclairée sur la cour intérieure par deux fenêtres à barreaux de fer. Les repas lui sont servis par un restaurant du voisinage.
sa
Tous les jours le prisonnier est invité à prendre une heure d'exercice dans la cour; il a jusqu'ici refusé de profiter de cette faculté.
« L'instruction est très rapidement menée par le rapporteur Boxon d'Ormescheville, assisté de l'officier d'administration Vallecalle , remplissant les fonctions de greffier.
« Le capitaine Dreyfus a été extrait plusieurs fois de sa prison pour être conduit au greffe du 1" Conseil de guerre. Il lui faut, dans cette circonstance, traverser obliquement la rue du Cherche- Midi et franchir sous l'œil des passants les quarante mètres qui séparent le poste de la prison de l'hôtel des conseils de guerre. Ce trajet s'opère très rapidement : le capitaine, en bourgeois, vêtu d'un veston foncé et d'un chapeau melon rabaissé sur les yeux, est accompagné d'un huissier - appariteur , vieux sous-officier décoré et médaillé, qui a la responsabilité de sa personne. 11 est vrai que deux factionnaires sont placés à peu de distance et surveillent les mouvements. L'un monte la garde devant la prison, l'autre devant l'hôtel des conseils de guerre. »
Que l'intention des instigateurs du procès eut été d'abord de la mener tambour battant et de l'expédier au plus vite, c'est ce qui ressort de l'ensemble des notes communiquées à la presse par l'Etat-Major. Mais, après quelques'jours, il y eut un temps d'arrêt manifeste. Les preuves de la culpabilité de l'accusé semblaient de plus en plus insuffisantes à ceux qui étaient admis à les examiner : Boisdeflre, Gonse et Renouard, revenus de leur première ferveur, commençaient à craindre un acquittement et se disaient qu'ils s'étaient embarqués dans une mauvaise affaire. Henry et du Paty de Clam, définitivement entrés dans la peau de leur personnage, travaillaient donc sans relâche à corser le
dossier. Et, par un curieux effet en retour de sa lâche adhésion au système de l'Etat-Major, Mercier était désormais le plus ferme soutien de l'accusation. Contre toute convenance, contre tout respect des droits du malheureux officier juif qu'il venait de livrer aux jésuites, le ministre de la guerre se laissait ou se:
^ |Un soldat de l'armée noire.
faisait « interviewer » et livrait à la •presse le précieux résultat de ses méditations; le 15 novembre, dans le Matin et le Journal ; quelques jours plus tard' dans le Figaro. Voici les versions qu'il donnait de l'aflaire :
« Des notes que j'ai eues en ma possession, disait-il, m'ont révélé qu'un officier des bureaux de lEtat-Major avait communiqué à une puissance étrangère
des documents dont il avait connaissance en vertu de ses fonctions. Je l'ai fait immédiatement arrêter Mon devoir n'étaitil pas de le garder sous la main, tant pour éviter toute révélation ultérieure que pour procéder à une enquête rendue nécessaire par ses dénégations? Celte incarcération provisoire et cette enquête préliminaire ont été tenues rigoureusement secrètes et nul n'en a eu le soupçon pendant deux semaines. Mon devoir n'était-il pas aussi de ne pas déshonorer un officier en l'accusant publiquement d'un crime dont il affirmai I êlre innocent?
« Une indiscrétion a été commise. Par qui ? Je l'ignore. Mais /affirme qu'elle n'émane certainement pas de l'un des officiers qui ont été mêlés, en vertu de leurs attributions, aux débuts de l'affaire. La preuve en est que leurs camarades de bureau n'en savaient absolument rien et qu'ils en ont eu connaissance par les journaux. Et vraiment, leur appartenait-il de révéler l'accusalion portée contre un homme revêtu de leur uniforme? »
Tel est le degré d'abjecte soumission où le chantage de la Société de Jésus avait déjà fait descendre ce soldat. 11 couvrait l'effroyable bombardement de presse dirigé contre lui par son Etal- Major insurgé, en alléguant cette preuve imbécile que Du Paly et ses camarades « ne savaient rien » et « avaient tout appris par les journaux ! ... »
« Sur la nature des documents communiqués par le capitaine Dreyfus aune puissance étrangère, poursuivait-il, vous comprendrez que je garde le plus complet silence. Cet officier en était-il à son coup d'essai? Avait-il déjà livré d'aulres pièces? C'est à l'instruction de faire le jour, et son œuvre est des plus ardues; car il lui fan! se renseigner minulieuscmenl sur le genre de vie do Tinculpé, sur ses habitudes, sur ses mœurs, sui' ses fréquentations. Toutes ces diflicullés
se compliquent encore par les dénégations persistantes de l'officier, qui maintient son innocence. Ausssi a-l-on dû faire procéder à des expertises et il n'y a pas eu moins de cinq experts en écritures consultés sur les notes que le capitaine Dreyfus affirme n'avoir pas rédigées. Dans ces condilions, je ne serais pas surpris que Finslruction judiciaire durât encore une huitaine de jours (ceci est dit le 16 novembre).
« En attendant des conclusions (]ui, (Tailleurs, n'apparaîtront guère que sous forme d'une ordonnance de non-lieu ou d'un ordre de mise en jugement, l'opinion publique ne saura rien que par les hypothèses des journaux. J'en ai démenti une hier, parce quelle avait pour base un fait dénaturé, je le veux bien, mais un fait indéniable. Je ne peux passer mon temps à démontrer rt'xaclilude des renseignements fournis chaijuejour par la presse.
« Ainsi, on m'allribue linlenlion d».' taire reconduire à la frontière deux anciens officiers allemands, l'un pensionné, l'autre déserteur, dont l'arrestation a été opérée sur mon ordr.'. Si nous voulions nous en tenir là, n'élail-il pas plus logique de prendre tout de suite un arrêté d'expulsion?
<( Du reste, comment démentir des suppositions, car il n'y a, dans les journaux, que des suppositions et il ne ]huI y avoir autre chose : comment admettre un instant , en elîet , qu'un seul de mes officiers soit dans les bureaux de i'État-Major, soit au parquet du conseil de guerre, ait consenti à dire un mol de l'accusation de l'enquête, de l'instruction?
« Assurément, le champ reste ainsi ouvert à toutes les inventions. Mais je suis impuissant à les arrêter, l-I, du reste, c'est à l'instruction judiciaire qu'incombe le soin d'établir la vérité Toutefois, cl pour rassurer l'opinion publique, je n'hésile pas à vous affirmer
qu'il n'y a pas eu une seule pièce détournée et que les renseignements livrés n'ont pas l'imporlance qu'on leur attribue.
« Le capitaine Dreyfus, au cours de son stage préalable à l'admission délinilive dans le service d'Etal-Major, n'a eu entre les mains ou sous les yeux que des documents d'ordre secondaire, car son emploi était celui d'un expéditionnaire, de rang plus élevé que d'ordinaire, mais d'un simple expéditionnaire, comme ses camarades de stage, puisque les uns et les autres font leur apprentissage.
c( Quant aux dossiers précieux, d'une
Munster.
haute valeur, les colonels qui remplissent les fonctions de chefs à l'un des quatre bureaux de l 'Etat-Major de l'armée, les tiennent enfermés dans des coffres-forts, où ils les placent soigneusement dès qu'ils les ont consultés, modifiés ou complétés^ et nul autre n'y touche, ayez en l'assurance. »
Et, comme le journaliste demandait au ministre quelle serait la peine appliquée à Dreyfus, au cas où sa culpabilité serait démontrée :
— Je pense que les articles 76 et 80 seraient visés comme répondant au crime dont il est accusé, répliqua Mercier.
— Ce serait alors la peine de mort?
— Non. Elle a été abolie par un décret de 1848 S'il est condamné, ce serait à la déportation dans une enceinte fortifiée.
(jes déclarations, que toute la presst reproduisit, sansychangerun mot, étaient • •omplétées plus tard dans le Figaro, par une nouvelle « interview ;> qui semble avoir été assez infidèlement rapportée, car elle provoqua un démenti du ministre de la guerre.
-' J'ai soumis au président du Conseil et à mes collègues, aurait dit le général Mercier à fauteur de farticle (Léser, rédacteur militaire du journal el en rela îions fréquentes avec divers services du ministère de la guerre), les rapports accablants qui m'avaient été communiqués, et, sans aucun retard^ l'arrestation du capitaine Dreyfus a été ordonnée. On a écrit, à ce sujet, beaucoup d^inexaclitudes ; on a dit^ notamment, que le capitaine Dreyfus avait otïert des documents secrets au gouvernement italien. C'est une erreur. Il ne m'est pas permis d'en dire davantage, puisque l'instruction n'est pas close. Tout ce que l'on peut répéter, c'est que la culpabilité de cet officier est absolument certaine et qu'il a eu des complices civils.
'( Je puis ajouter qu'à l'Étal-Major général de farmée on sait, de source certaine , que Dreyfus était , depuis trois ans, en relations avec les agents d'un gouvernement étranger, qui n'était ni le gouvernement italien, ni le gouvernement austro-hongrois. Mais, si l'on a les preuves matérielles de son infamie, ou n'a pas réussi jusqu'à présent à démontrer qu'il ait été payé.
<( Alors, dis-je à un haut fonctionnaire du ministère de la guerre ;poursuit Léser), pourquoi cet individu a-t-il trabi?
— u Pourquoi? me fut-il répondu; c'est très simple à comprendre, etjjourtant très difficile à expliquer. Il y a, à Paris, toute une société cosmopolite qui
Liv. 8 : L'Affaire Dreyfus illustrée.
vit plus ou moins de subsides de l'étranger. Suivant le rang-, la qualité des personnages, ces subsides sont distribués d'une façon plus ou moins brutale. Tout le monde ne passe pas à la caisse à la fin du mois; tout le monde n'accepte pas le chèque vulgaire. Les diplomates s'entendent à merveille à rétribuer certains concours, sans avoir l'air de les payer. Ce sont des parts dans des spéculations, des options dans certaines émissions ; c'est toujours de l'argent, mais, suivant l'étiquette de l'enveloppe, il a plus ou moins, ou même plus du tout d'odeur.
« On rencontre, dans cette société, des Français qui ne soupçonnent pas le piège qui leur est tendu, et môme des hommes politiques. Tout est bon pour les attirer, le jeu et les femmes. D'ailleurs, toutes les précautions sont prises pour que le secret soit bien gardé ; la plupart des espions se fout naturaliser Français, et ceux qui n'y réussissent pas tout de suite paient d'audace. C'est ainsi qu'un sieur H..., qui était aux g-ages de l'Allemagne, se fit recommander au général Boulanger, eu 1887, par un sénateur influent. Pour toute réponse, le ministre de la guerre pria le sénateur de lui rendre visite et lui fit parcourir lé dossier de son protégé.
« La plupart de ces espions sont, d'ailleurs, des escrocs ou des grecs.
Mais il en est d'autres, et ce ne sont pas les moins inquiétants, qui aiment à rendre service à quelques officiers et à d'autres fonctionnaires. Au besoin, ils achètent des créances, offrent des facilités de paiement, entrent on relations, et lâchent ou de faire causer, ou de lire par-dessus l'épaule quelque papier qui les intéresse. »
Cet article fut suivi, le soir même, d'une note officieuse dont voici le texte :
« Un journal du matin publie un article intitulé : « Espionnage militaire ') dans lequel on atliihue certains
propos au ministre delà guerre. Le mi~ iiistre ?ia pas terni ces propos. Il ne pouvait émettre un avis sur la solution d'une cause déférée à la justice militaire. D'autre part, il n'a pas pu parler de complices civils, puisque cette complicité, si elle est exacte, eut rendu la cause justiciable de la cour d'assises et non plus du conseil de guerre. »
A quoi Léser répliquait aussitôt :
« Je n'ai rien attribué du tout au général Mercier, ministre de la guerre ; j'ajoute même que je n'ai point coutume d'attribuer un langage quelconque à quelqu'un, et qu'en seize ans de journalisme, je ne l'ai jamais fait. C'est assez dire que j'ai fidèlement rapporté, non pas tout, mais partie des propos que M. le ministre de la guerre avait bien voulu me tenir, au cours d'une conversation qui n'a pas duré moins d'une heure et demie. Toutefois, en consultant les notes très détaillées que j'avais immédiatement prises, j'ai constaté que j'avais, en effet, commis une erreur de rédaction. M. le général Mercier ne m'a point dit que le capitaine Dreyfus avait « des complices civils ». Il est seulement vrai que quelques personnes civiles ont été mêlées à cette affaire, mais non impliquées, au moins jusqu'à présent, dans les poursuites.
« En ce ({ui concerne la culpabilité de Dreyfus, le langage de M. le ministre de la guerre n'a pas été moins net avec moi qu'il n'avait été dans une précédente interview. D'ailleurs, sur ce point — j'entends la culpabilité ou Tinnocer.ce de l'officier accusé, et non mon simple récit, qui a été et qui demeure exact — il est très facile de faire la lumière et il est très désirable qu'elle soit faite le plus complètement et le plus tôt possible. ))
Sans prendre à la lettre les déclarations échangées en cette occasion, il n'est pas douteux que ces deux " interviews » refiètenl fidèlement
l'incertilude cl l'incohérence des opinions exprimées vers le milieu de novembre, au ministère de la guerre, soit par le ministre lui-même, soit par les officiers de l'Élat-Major. On n'a rien de certain sur Dreyfus. On en est réduit à des hypothèses et à des accusations va-
gues. On parle de ses « complices civils ». Et ce mot se rattache directement à une des idées les plus ridicules qui eussent hanté le cerveau de l'inquisiteur du Paty de Clam. C'est que le capilaine Dreyfus, pour dissimuler sa personnalité f'ans ses rapports prétendus
Le Général des Jésuites.
avec l'ambassade allemande, avait pu emprunter^ en certains mots de sa lettre (!), l'écriture de son frère, Mathieu Dreyfus, ou celle de M'"' Dreyfus.
Comme si un homme, voulant dissimuler sa propre écriture, va demander des succédanés partiels précisément aux personnes de son entourage immédiat — au lieu d'adopter la première écriture
venue, la plus inconnue, la plus anonyme !
Cette idée sUipide avait fait pendant quinze jours les délices de TEtat-Major. La considération seule invoquée par Mercier empêcha qu'on lui donnât une suite : c'est que des complices civils entraînaient nécessairement pour le capitaine Dreyfus la juridiction civile. Or,
l'Etat-Major avait de bonnes raisons pour vouloir garder le monopole exclusif de cette instruction et du jugement. Mathieu Dreyfus et M""' Dreyfus, qui avaient commis le crime impardonnable de croire à l'innocence de l'accusé et de l'affirmer hautement, ne durent
qu'à cette circonstance de ne pas être impliqués dans l'affaire.
Au demeurant, Henry travaillait avec ardeur à compléter le dossier, selon le mot vraiment génial du ministre de la guerre, qui ne croyait assurément pas si bien dire.