‹ L'affaire Dreyfus et ses ressorts secretsChapitre 15 sur 39 · CHAPITRE X "V-ers les téxxè!fc>res. — TL^Sk. lettre <5L · texte numérisé non relu

CHAPITRE X "V-ers les téxxè!fc>res. — TL^Sk. lettre <5L

Au milieu de novembre 1894, le ministre de la guerre déclarait que l'instruction de l'affaire Drevfus allait ètn c/ose $ou8 hnit jours, au plus tard.

Or, après un mois, le 15 décembre, elle ne l'était pas encore et le procès ne devait s'ouvrir que le 19. Que s'élait-il passé pendant ce long intervalle, absolument inutile à l'officier chargé de l'instruction, puisqu'il s'en tenait littéralement au rapport déposé à la fin d'octobre par du Paty de Clara?

Il s'était passé des choses peu banales qui contenaient en germe toute la crise. En deux mots, Henry s'était mis à la besogne pour corser, par une première série de faux, le dossier de l'accusation, manifestement trop pauvre pour permettre à T Etat-Major d'espérer raisonnablement une condamnation .

fut-ce devant la plus servile des commissions militaires.

Pour l'Ktat-Major et aussi pour ie ministre de la guerre, la condamnation du capitaine Dreyfus était désormais affaire d'amour-propre autant qu'affaire politique. Ayant fait arrêter Tofiicier juif et déchaîné sur le pays un scandale sans nom, il s'agissait maintenant de justifier l'entreprise et d'établir qu'on n'avait pas agi a la légère dans une aventure aussi exceptionnelle et aussi grave.

Pour Henry, personnellement, l'enjeu prenait un caractère autrement sérieux : c'était une question de vie ou de mort. Ayant dissimulé la connaissance qu'il avait de l'écriture d'Eslerhazy — et par conséquent la connaissance qu'il avait de l'auteur véritable du bordereau soustrait à l'ambassade allemande — il devenait par cela même le complice de l'espion, s'il ne l'était déjà; il pouvait et devait se voir soupçonné d'occuper ses fonctions au 2' Bureau uniquement pour se trouver au premier rang, en ca& d'alerte, et pour mieux étouffer toute surprise dangereuse à son complice ; il {)0uvait et devait se voir accusé d'être .( l'officier appartenant à l'Etat-Major » (|ui renseignait la Triplice(et,pour le dire en passant, qui continua à la renseigner [tendant deux ans, après la condamnation de Dreyfus, jusqu'en 1896).

Or, pour couvrir Esterhazy et se couvrir lui-même contre ces soupçons, il fallait en rejeter le poids sur un autre, il fallait faire frapper cet autre : en d'autres termes, établir contre Dreyfus les preuves qui man(iuaient encore au dossier.

L'entreprise était malaisée, mais non pas sans espoir. Dreyfus se trouvait depuis un moisau secretle plus rigoureux etdans 1 ignorance la plus absolue de ce qui se tramait contre lui. Il avait loyalement

reconnu dos similitudes entre deux ou trois mots du bordereau et sa propre manière d'écrire ces mots. « — On m'a volé mon écriture ! » avait-il dit un jour, comme en lève. Henry lui-même se trouvait aii cœur de rÉtat-Major, avec toute liberté, toute facilité d'agir pour incriminer l'officier juif; sur d'avance, quoi qu'il osât, d'être couvert par ses chefs; sûr de pouvoir mettre d'inépuisables subsides au service des entreprises les plus folles, les plus criminelles ou les plus imaginaires — si elles avaient pour but et surtout pour effet la confirmation, au moins apparente, de la thèse du Gesù. Enfin, llenr}' devait avoir, à cette heure, une très

Mézières.

médiocre opinion de la clairvoyance de son entourage.

Mais le temps pressait et il f;tllait>ecourir aux grands moyens. Henry — ou quelqu'un pour lui — eut l'idée de suggérer cette induction assez plausible, que l'ambassade allemande devait nécessairement, avec (ont Paris, et plus encore que tout Paris, s'occuper de l'affaire Dreyfus. Il en tirait la conclusion qu'elle devait donner une grande place à cette affaire dans sa correspondance avec lierlm et que le moyen infaillible de se procurer des renseignements ou des preuves de première main, était

d'e VIOLEU LE-SKCKKT DE CETTE COKHES- PONDANCE.

A la poste, on ne pouvait pas raisonnablement espérer obtenir de grandes clartés. Mais, dans la valise diplomatique de l'ambassade allemande, c'était une autre affaire!. . , Il fallait jouer le tout pour le tout et visiter la valise entre Paris et Berlin, entre Berlin et Paris.

Henry en faisait son affaire, à la condition qu'il fût seul et qu'on lui donnât <arfe blanche.

il reçut le mandat formel d'agir à sa guise, lit passer les ordres nécessaires, ^'outilla à fond, puis se dég"uisa en employé du chemin de fer du Nord, préposé aux bag'oges de l'express de Berlin, et s'enferma, avec l'attirail convenable dans le wagon où il avait aidé à déposer la précieuse valise.

Il l'ouvrit ou ne l'ouvrit pas, en viola les scellés ou ne les viola pas, peu importe. Le plus sûr, pour lui, était évidemment de ne point la toucher, de peur d'y trouver précisément la preuve contraire à celle qu'il lui fallait, sans compter les autres conséquences possibles el [ir.obables de l'attentat...

Toujours est-il qu'il revint de sa mémorable expéiitiou avec un document aussi probant qu'il fût possible de le souhaiter pour établir la culpabilité de Dreyfus. Il était même trop jirobant, cemmo tous les autres documents de l'Ecole de calligraphie judiciaire instituée à l'Etat-Major ! Ni plus ni moins

(ju'l ni: IMIÉTENDUE LETTRE CHIFFHÉE DE

Guillaume II à son ambassadeur en France, le comte de Munster, lettre où il était fait allusion sans la moindre réserve (par un hasard tout providentiel, comme les jésuites seuls en reiiconlrenl dans les valises profanes), aux demandes réitérées du capitaine Dreyfus pour passer avec son grade dans l'armée allemande. Le Kaiser se donnait la peine d'expliquer à son féal et amé Munster que le capitaine Dreyfus pouvait lui rendre des services beaucoup plus efficaces, en restant provisoirement dans l'armée

Le commandant llenrj et la valise clip' mat'que (Dessin de COUTURIER).

française, jusqu'au moment où la guerre qu'il aurait contribué à préparer permettrait de le récompenser selon ses mérites. Il fallait donc maintenant s'attacher à tirer d'affaire l'excellent serviteur. Sur quoi le Kaiser priait le Dieu des armées de tenir son féal et amé Munster en sa sainte et digne garde.

La crédulité et l'imbécillité militaire et civile sont sans bornes : on l'a trop vu depuis par la teneur même du document désopilant que Cavaignac devait quatre ans plus tard apporter à la tribune avec une patriotique émotion, et faire afiicher à 360,000 exemplaires sur les murailles des 36,000 communes de France, aux applaudissements de oOO représentants du pays le plus spirituel de la terre.

Et pourtant on peut se demander comment des hommes d'intelligence moyenne, ayant usé pendant plusieurs années consécutives les bancs des hautes écoles, purent accepter un seul instant l'idée que Guillaume II, ayant des choses de telle nature à écrire, en clair ou en chiffre, irait les confier à une valise accessible à tout venant, quand il était si simple de les confier au portefeuille du courrier de cabinet chargé de cette valise même. On peut se demander comment ces hommes n'ont point percé à jour, du premier coup d'œil, une fraude si grossière qu'elle s'étalait en tête de la prétendue lettre impériale sous la forme d'une aveuglante erreur d'étiquette : « l'empereur d' Allemagne » pour « l'empereur allemand » , seul titre qu'ait jamais porlé le Kaiser On peut se demander enhn pourquoi la République française, par une exception unique dans l'univers, se donne le ridicule d'entretenir à grands frais un service du Protocole, pourvu de livrées et de casquettes qui lui donnent l'air d'un service de Wagons-Lits, si cette valetaille n'est même pas capable, après l'État-Major, après le ministre de la guerre, après son pro-

pre ministre, de remarquer un tel solécisme, doublant une telle absurdité.

Mais n'oublions pas que nous sommes dans un pays oii la connaissance qu'Alfred Dreyfus avait des langues étrangères constitue un des principaux griefs à sa charge, dans l'acte d'accusation dirigé contre lui. N'oublions pas que le faux endossé plus tard par Cavaignac était assurément plus grotesque encore, dans la conception et dans l'exécution, que la prétendue lettre impériale, et fabriqué avec une négligence qui révèle à elle seule, chez son auteur, une longue habitude de l'impunité. Rendons-nous donc à l'évidence.

Non seulement le flair d'artilleur ne flaira pas la supercherie, mais le « médiocre archiviste » qui dirigeait les affaires étrangère, Ilauotaux, ne le flaira pas davantage.

Car c'est à lui, tout bien posé, que l'État-Major décida de faire vendre la lettre de l'Empereur allemand, afm de lui donner un plus haut caractère d'authenticité et de masquer sans retour la procédure un peu vive de la saisie prétendue dans la valise diplomatique.

Un agent secret apporta donc au quai d'Orsay ce chef-d'œuvre de la collaboration anonyme d'Henry et d ' Esterhazy avec Lemercier - Picard , non sans l'avoir complété, en manière de préface, par sept autres lettres signées Dreyfus, aussi fausses que celle de Guillaume II, et où Tofficier Israélite, s'adressant directement à l'Empereur allemand, lui faisait connaître les motifs qui l'amenaient à vouloir donner sa démission, quitter l'armée française et solliciter un grade dans l'armée prussienne. ILanotaux paya royalement ce fatras 27,000 francs, à prix débattu. Puis, après avoir revêtu sa mirifique emplette de tous les sceaux et paraphes qui pouvaient la rendre historique et avoir constaté ces faits mémorables dans un procèsverbal déposé, sous quintuple cachet, aux

I/AI'l AIHE Ul^EYFUh

archives du ministère, il eu donna olïiciellement connaissance à ses collè.^ues du cabinet Dupuy et Mercier.

Aussitôt, Mercier réclama les pièces pour la justice militaire. Ilanolaiix opposa une noble résistance, alléguant qu'elles appartenaient aux archives de TEtat. Finalement, il fut convenu qu'elles seraient saisies, à la requête du minisire de la guerre, par le commissiure aux délégations judiciaires.

Ainsi fut fait. Et,, de ce jour, Mercier n'eut plus un doute sur la culpabilité de Dreyfus. Le nom n'était-il pas en toutes lettres dans la missive impériale? Depuis lors, Billot, Cavaignac, Zuiliiulen et Chanoine furent tour à tour (ou allectèrent de paraître), aussi sols que Mercier, chaque fois que rÉtat-Major, dépositaire de ce document vraiment libérateur, jugea nécessaire de le tirer du tabernacle pour éclairer les cerveaux ministériels sur le fond de l'affaire Dreyfus. Il y a de gravés raisons de penser que Billot ne crut pas à son authenticité; et sa responsabilité n'en est que plus lourde pour l'avoir implicitement affirmée en parlant de ces faux ridicules comme du « coup de massue » qu'il réservait aux défenseurs de Dreyfus.

L'auteur de cette étude lient les détails qui précèdent et ceux qui vont suivre d'une source étrangère qu'il nesl pas autorisé à spécifier, mais dont il ne lui est pas permis de mettre en doute l'absolue véracité, non plus que l'amilié passionnée pour la France. Il ne se serait pourtant pas décidé à les publier sous sa responsabilité personnelle, si ces -précisions ne se trouvaient conlirmées dans leurs parties essentielles par les indiscrétions de Boisdeflre lui-même, telles (jne Paufhu de Saint-Morel, son chef de cabinet, les apporta ofliciellemenl à Uochefort, lors de sa célèbre visite, telles que Rocheforiles publia deux jours plus lard, le 12 décembre 1897 Voici la version de l'Elal-Major :

« Oui, Dreyfus a été condamné sur «< le vu d'une pièce secrète et même de M plusieurs. Pourquoi le nier? Pourquoi « ne pas l'avoir dit, ne pas l'avoir crié «< par-dessus les toits, au lieu de se ^< taire, ne pas s'en dire glorifié comme (( d'une action d'éclat, au lieu de s'en ca- (( cher comme d'une fauttî?.,. Il est à <( peine besoin de dire que les renseigne- « meiits que nous allons donner ne nous « ont pas é!é fournis par le commissaire « en question (Ilavary), dont la discré- (( lion est au-dessus de tout soupçon.

« Qu'il nous suffise d'affirmer qu'ils (( sont de la meilleure source, qu'on « peut les tenir comme absolument « aulhentiqurs et que, par conséquent, <( une fois connus, les bruyantes proles- « talions de la bande Dreyfus n'auront « plus aucun objet.

« On dit ([u'il y a doute dans l'esprit « d'un certain public : le doute dispa- « raîtra. Les partisans du traître fondenl « quelque espoir sur l'instruction en (( cours : fcspoir s'évanouira.

« Dreyfus élail exaspéré depuis longce temps de la campagne antisémite (( menée par plusieurs joureaux.

« Très ambitieux, il se disait que, juif, <( il ne pourrait jamais atteindre aux « sommets de la hiérarchie, qu'il rêvait.

(( El il pensait que, dans ces condi- « lions, il serait préférable pour lui de (( reconnaître comme définitifs les lé- (( sultals de la guerre de 1870, d'aller (( habiter l'Alsa^^e, où il avait des inté- « rets, et d'adopter enfin la nationalité (( allemande.

« C'est alors (ju'il songea à donner s-a (( démission, à quitter l'armée.

« Mais, auparavant, il écrivit directea )nent à l'cmprvf'ïir fV Allema(jn(', afin « de lui faire part de ses sympathies « pour sa personne et pour la nation (( dont il est le chef, et lui demander <( s'il consentait à. lui permettre d'en- « trer avec son grade dans l'armée alle- (( mande.

« Ciiiillaume ii iil savoir au capitaine Dreyfus, par Fentremise de l'ambassade, qu'il était préférable qu'il servît le pays allemand, sa vraie patrie, dans le poste que les circonstances lui avaient assigné, et qu'il serait considéré à r Etat-Major allemand comme un officier en mission en France. La promesse lui fut faite, en outre, qu'en cas de yuerre il prendrait immédiatement rang dams l'armée allemande.

Dreyfus accepta ces conditions et la

La parade d'exécution (croriuis du Monde illustré).

<( trahison commença ; elle dura jus- « qu'au jour où le traître fut arrêté.

n Ce préambule était nécessaire à ce « qui va suivre :

« Une des kamei ses pièces secrètes

i< EST UNE LETTKE DE l'eMPEREUK d'AlLE-

« MAGNE LUI-MEME. Elle fut dérobée, plio-

t< tographiée et replacée où elle aviiit

c( été prise. Dans cette lettre, adressée

« à M. de Munster, (luillaume II nom-

« mait tout au long le capitaine Dreyfus,

« commentait certams renseig-nements " et chargeait l'ag^ent de l'ambassade i< communiquant avec lui, d'indiquer " au traître les autres renseig-nements « à recueillir, nécessaires à l'Etat-Major i< allemand.

« Telle est l'origine de la principale « pièce secrète. Nous possédions depuis « longtemps une version qui nous avait u été fournie par une personnalité miliu taire des mieux placées pour être ad- << mirablement informée, analogue à H celle que nous publions aujourd'hui

u EN TOUTE CERTITUDE. NoUS aVOnS tCIlU

(( d'ailleurs à nous entourer de toutes les (( garanties possibles avant de livrer ces « importantes révélations au public, « bien, encore une fois, que la source

« d'oU ELLES ÉMANENT SOIT DES PLUS AUTO- « RISÉES. »

On voit que la version directement fournie à Rochefort par Boisdeffre, au moment où son œuvre d'iniquité se trouvait en péril, ne différait de la réalité qutï par certains détails volontairement inexacts. Elle rapportait la prétendue lettre impériale à une date antérieure à l'arrestation de Dreyfus ; elle ne mentionnait pas la valise diplomatique comme son prétendu lieu d'origine ; et, bien entendu, elle acceptait comme article do foi l'authenticité du document : à cela près, elle était conforme à la vérité.

Mais nous n'en sommes encore qu'à Mercier et à l'arrivée de la lettre-talisman au dossier (( ultra-secret. »

Sur ces entrefaites, il advint précisémont que l'ambassade allemande, étonnée de l'acc.'sation dirigée contre un officier dont elle avait jusqu'à ce jour ignoré l'existence, crut devoir affirmer au gouvernement français qu'on faisait fausse route et que ni Tambiissadeur ni ses attachés militaires n'avaient jamas été en rapports avec le capitaine Dreyfus. Cette démarche était parfaitement naturelle et logique. On a peine à compren-

dre qu'elle n'ait pas été appréciée comme elle devait l'être. Outre qu'une puissance civilisée, s'il arrive qu'un de ses agents secrets soit pris sur le fait, ne s'inquiète guère de le couvrir ainsi — il est évident que l'ambassade allemande ne se serait pas exposée , de gaieté do cœur, au nom de l'empereur son maître, à voir opposer une preuve décisive à 'assurance formelle qu'elle apportait.

Son intervention même prouve donc à la fois et sa sincérité et la fausseté de la prétendue lettre impériale, et l'innocence absolue de Dreyfus.

Mais il y avait quelque chose de plus dans la démarche spontanée du comte de Munster. Ayant eu antérieurement à souffrir, dans sou caractère diplomatique, du zèle maladroit que ses attachés militaires apportaient à leur œuvre d'espionnage officiel — il s'était engagé à ne plus la tolérer. Pour ceux qui connaissent l'humeur scrupuleuse du personnage, et la coquetterie chevaleresque qu'il apporte en ses fonctions, il est certain qu'il apprit avec indignation que ses altaciiés n'étaient pas fidèles au pacte souscrit par lui. Non pas assurément qu'il condamnât lespionnage militaire — il n'aurait pas été de sa nation — mais il estimait avec raison qu'il ne convient pas de le couvrir du manteau diplomatique et qu'il y a dans Paris assez d'autres manteaux à cet usage. L'afTaire était donc pour lui une déconvenue personnelle et une sorte de défi à son autorité. Il avait institué dans son entourage une enquête minutieuse et, ayant acquis de Schwarzkoppen lui-même la certitude que personne n'y savait rien du capitaine Dreyfus, il se crut en conscience doublement tenu, et par humanité et dans l'intérêt même de sa mission, de le déclarer au gouvernement auprès duquel il était accrédité.

Sans aucun doute, il ne prit pas une telle résolution sans en avoir référé à son maître, et l'autorisation du Kaiser

donnait encore plus do solennité à sa déclaration. Le hasard voulut qu'il se trouvât pris d'influenza et alité. Il pria Hanotaux de passer chez lui pour affaire urgente, en s'excusanl de ne pouvoir se rendre lui-même au quai d'Orsay, et dit à l'héritier de Richelieu ce qu'il avait à lui dire. Il ajouta qu'il l'affirmait sur l'honneur et que, si le nom de l'Allemagne se trouvait prononcé en justice au sujet du capitaine Dreyfus, il se verrait obligé de prolester hautement contre une allégation démentie à l'avance.

Tout autre que le médiocre archiviste » sans expérience des hommes et des choses, eut senti que l'ambassadeur disait vrai, et qu'il ny avait même pas à en douter un instant. Etait-il admissible qu'il s'engageât ainsi sur une affaire, au fond négligeable potir l'Allemagne, et qu'il mentît de propos délibéré?

Hanotaux plissa son front soucieux et ne dit mot, car il ne parle guère. Sans doute, il se disait que le moment était venu de se montrer digne du grand Cu'dinal. Ou Munster était de bonne foi, et alors, c'est que l'empereur d'Allemagne avait toujours traité directement avec Dreyfus, à l'insu de son ambassadeur lui-môme^ comme Vindupiml d'ailleurs la lettre olographe de 27,0(10 francs, dans laquelle ces explications se trouvaient tout au long; ou Munster savait fort bien à quoi s'en tenir : et, dans ce cas, c'était un démenti qu'il cherchait, un démenti appuyé de la lettre olographe, une querelle d'Allemand?... Il voulait donc la guerre!... Eh bien, il ne l'aurait pas!... Hanotaux allait garder pour lui le redoutable secret qu'il portait sur ses robustes épaules, et une fois encore sauver son pays...

(Si celui-là n'a pas un jour sa statue à Saint-Quentin, d'où il est venu pour notre gloire, c'est à désespérer de la reconnaissance nationale.}

Il se déclara donc }iarfailement satisfait des déclarations de l'ambassadeur

allemand et Lie til qu'un saut au ministère de la guerre pour donner l'alarme, en annonçant à Mercier que le procès du capitaine Dreyfus était impossible. II fallait arrêter immédiatement l'affaire. Sans quoi c'était la guerre avec la ïriplice!... Mais ici, lianotaux se trouve en présence d'un homme coulé en bronze.

Mercier ne veut rien entendre. Arrêter l'affaire!... Ne pas châtier un traître quand on tient enfin, par lianotaux luimême, la preuve de son forfait?... Jamais!... A d'autres ces honteuses capitulations ! Le ministre de la guerre ne connaît pas ce genre d'exercice. Il ne cédera pas ! îl se fera sauter plutôt que Ce se rendre... Si c'est la guerre, eh

lianotaux.

bien, tant pis!... ou tant mieux!... La vérité et la justice avant tout!... Sommesnous lesmaîtres chez nous, oui ou non?.. Avons-nous, ou n'avons-nous pas le droit de frapper les (raîtres?... On se bâtira, parbleu ! Est-ce que les civils ont la jiioindre idée de notre nouveau modèle d'artillerie et de ses foudroyants effets?... ("est le moment de le mettre à l'épreuve. On se battra avec l'Allemagne , avec l'Autriche, avec Fltalie, avec l'Angleterre, avec la Turquie, avec le Japon, avec l'univers!... Mais Dreyfus sera poursuivi.

lianotaux, terrifié, et de plus en plus convaincu qu'il y va du salut de la patrie, avec un pareil foudre de guerre à sa tête, s'enfuit pour aller verser ses

chagrins ingénus dans le sein volumineux de son président du conseil.

Le cabinet est derechef convoqué. Et plus que jamais on chapitre Mercier.

Mais, l'autre jour, c'était parce qu'il laissait poursuivre Dreyfus, et, celte fois, c'est pour arrêter l'affaire. N'est-ce pas à devenir fou ?

Mercier ne voit plus autour de lui que noirs complots, chausse-trappes et campagnes de débarquement. Après deux semaines de calme relatif, le voici de nouveau la proie des nuits sans sommeil et des hideux cauchemars. Oh cieux ! Lui prendrait-on du même coup (?t son portefeuille et sa guerre?... L'empêcherait-on d'aller chercher au delà du Rhin ce bâton de maréchal qu'il croit tenir déjà?

Non. Cette fois encore, Tinsomnie porte conseil. Mercier se souvient d'une expérience récente, qui lui a montré le pouvoir de la presse. A son tour il veut en jouer. Et tout naturellement, c'est à Notre-Dame de i'Etat-Major, c'est à la Liô)'e Parole qu'il s'adresse par du Paty pour faire, à son tour, marcher ses collègues. Le procédé est connu et l'air de musique tout trouvé : Hanotaiix veut arrêter l'affaire Dreyfus ; c'est assez dire ([Il il est conquis à la « Haute Juiverie. » En avant l'orchestre !

Mercier commence par faire clore rinstruction de l'atlaire Dreyfus (3 décembre) et faire signer à Saussier l'ordre de mise en jugement (4 décembre).

Puis, aussitôt, il ouvre le feu.

Lihre Parole, 5 décembre :

u Le gouvernement est maintenant « décidé à arrêter Taifaire Dreyfus. De « longs pourparlers viennent d'avoir lieu ^( entre le ministre des all'aires étrangè- '< res et l'ambassade d'Allemagne. M. lla- " notaux a rendu en personne visite à '( M. de Munster. On a donné comme X prétexte à cette visite, que M. de Muns- « ter était soutirant. C'est une explica- « lion pour la galerie. La vérité, c'est

« que M. llanolaux est allé à l'ambassade « d'Allemagne, parce que l'ambassadeur « d'Allemagne l'y avait appelé. (Vêtait « déjà ainsi du temps de Ferry. M. Ila- « notaux et M. de Munster sont, tout <( d'abord, tombés d'accord sur un point : « dans l'état actuel de l'opinion, il csl " impossible de juger Dreyfus à buis <( clos. Mais, si les débals sont publics, le « pays connaîtra le rôle exact des alla- « chés militaires allemands, et le moins <( qu'il en puisse résulter, c'est une telle « tension de nos rapports diplomatiques « avec le g'ouvernement de (niillaume, <( qu'il faudrait s'attendre à tout. Devant « ces conséquences, exposées avec fer- « mêlé par M. de Munster à M. llano- <( taux, nos ministres, toujours prêts à « s'incliner devant la volonté de l'Alle- « magne, ont décidé de jouer au Conseil « de guerre la petite comédie suivante : « les débats seront publics, mais on ne <( retiendra des faits reprochés à Dreyfus « que le minimum, et il ne sera pas « question de ses rapports plus ou moins

*< directs avec l'ambassade d'Allemagne.

« On n'acquittera pas le traître, car per- « sonne ne peut prévoir les suiles que <( déterminerait un pareil défi à notre <( patriotisme; on le condamnera à la « prison ou à la déportation dans une « enceinte fortifiée, et on le fera évader <( quelque temps après, comme Bazaine.

« Tel est le plan auquel ont abouti tou- « tes les intrig-ues de la juiverie inter- « nationale. 11 suffira, nous l'espérons, « de jeter ce cri d'alarme pour que le « gouvernement s'arrête dans la voie « infâme où il s'est engagé, pour qu'il « recule devant une trahison qui serait (' plus épouvantable que celle de Drey- « fus lui-même. Jamais peut-être les « juifs n'ont osé concevoir un plan aussi « machiavélique que celui-là. S'il réus- « sissait, ce serait à désespérer de tout, « car, je vous le demande, où s'arrêtera « après cela l'audace des enfants d'is- « raël? »

.Même journal. 7 décembre :

« Il existe au dossier une lettre trouvée dans les papiers d'un attaché militaire d'une puissance de la Triple- Alliance, qui est accablante pour Dreyfus. Si on produit cette lettre aux débats, il faudra aussi expliquer comment cette lettre a pu tomber aux mains de la police française. i*our tout autre gouvernement moins aplati que le nôtre devant les menaces de l'étranger, la difficulté serait vile tranchée. On PRODUIKAIT r.ETTE LETTRE. NoS

hommes d'l]tat ne sont pas de taille à prendre cette attitude! Ai ssi est-u.

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