‹ L'affaire Dreyfus et ses ressorts secretsChapitre 19 sur 39 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

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A l'heure où le capitaine Dreyfus allait comparaître devant le 1" conseil de guerre du gouvernement militaire de Paris, il était depuis deux mois et cinq jours au secret absolu. Ce secret n'avait été levé que pour son défenseur, Démange, et seulement dans la dernière semaine. C'est uniquement par ce défenseur qu'il connaissait le détail de l'accusation portée contre lui. Depuis les derniers jours d'octobre, il savait que cette accusation reposait sur la lettre-missive, ou bordereau, dont on voulait qu'il fût l'auteur. Pas un instant, ainsi que cela ressort de toutes les déclarations officielles, il n'avait cessé de protester contre cette accusation; pas un seul fait, parmi les allégations des témoins assignés par l'officier-rapporteur, ne la corroborait directement.

On peut donc imaginer avec quelle confiance il abordait enfin un débat contradictoire, même si ce débat n'était pas public, ainsi que Démange avait dû le lui faire prévoir. Comment croire que, devant ses explications loyales, devant le tableau de sa vie, devant l'inanité des preuves, des officiers pourraient hésiter à reconnaître son innocence et à la proclamer?

Le capitaine Dreyfus se refusait à l'admettre. C'est en vain que son défenseur lui parlait des passions déchaînées, des outrages prodigués depuis six semaines à sa race et à lui-même, des monstrueuses calomnies entassées par les journaux de toute couleur contre un soldat obscur, ignoré trois mois plus tôt de l'univers, et qui ne se connaissait pas an ennemi personnel. Il lui était impossible de croire que tout cela dut prévaloir contre son innocence.

A la vérité, trois experts, sur cinq, admettaient comme une possibilité que le bordereau fût de sa main ; lui-même il reconnaissait entre l'écriture de ce bordereau et la sienne, au moins sur deux ou trois mots, des analogies incontestables. Mais il devait lui apparaître, il lui apparaissait invraisemblable que, sur des ressemblances aussi partielles, aussi fugitives, une condamnation fût échafaudée. La passion sauvage apportée par du Paty de Clam, flanqué de son acolyte Gribelin, dans l'enquête préliminaire, était à ses yeux une exception morbide qui expliquait peut-être sa mise en accusation, mais qui ne pouvait aboutir qu'à un acquittement.

Comment aurait-il deviné, comment aurait-il soupçonné que son arrestation et son procès étaient en dernière analyse une machine de guerre dirigée par le parti catholique contre l'institution républicaine ou, pour mieux dire, contre le personnel républicain?

Ayant manqué leur coup avec le boulangisme, les Jésuites avaient trouvé dans l'écriture d'un espion encore anonyme (et qui devait se révéler ancien soldat du pape) l'occasion propice pour placer la République française dans cette alternative : Trahir la vérité et la justice, c'est-à-dire se déshonorer en perdant sa raison d'être, ou heurter de front la haute armée, secrètement travaillée et excitée, dans un conflit où le Juif allait incarner l'ennemi de la patrie.

La conception, certes, était habile, et peu s'en est fallu qu'elle ne réussît. II s'est, par bonheur, trouvé des hommes qu'elle n'a pas trompés une minute — • l'auteur de cette étude peut en attester

et ses collègues de la Chambre et ces lignes qu'il écrivait, le 12 mars 1871, il y a vingt-huit ans, sur les véritables auteurs de Teffondrement national :

« Trochu est l'élève des Jésuites, «poussé, hissé au pouvoir par ces « maîtres patients qui restent les con- « fesseurs de leurs disciples et qui

« ONT FAIT l'éducation d'uN TIERS AU « MOLNS DES OFFICIERS DE NOTRE ARMÉE, DES « MEMBRES DE LA DIPLOMATIE ET DE L^AD-

« MiNisRTATiON FRANÇAISE; quî reçoivcut « un enfant et en font un cadavre am- « bulant dirigé par leur volonté, le sui- « vant dans la vie, le mariant de leur « main, le protégeant, le conseillant,

Delcassé.

« l'extrême-onclionnant et le déposant « au tombeau, après l'avoir constammen l « gouverné... Régnant par la femme, « régnant par tout ce qui est riche et « puissant, ces robes noires tiennent (( dans leurs mains les destinées du pays. « Et qu'on ne l'oublie pas : pour elles, « la Patrie, c'est la Société de Jésus! »

Le capitaine Dreyfus ne songeait pas à ces choses. 11 se sentait pris dans l'engrenage d'une machine aveugle et sourde qui pouvait le broyer, mais no comprenait pas encore quelle force impitoyable le poussait à rabime et quels desseins devait servir son supplice.

Il croyait donc à Facquiltement. Ceux qui le virent, le 19 décembre 189 i-,

monter d'un pas élastique et ferme les degrés du tribunal militaire, ont porté témoignage de la confiance naïve que marquait son énergique physionomie.

Accompagné dulieutenant chef de poste, escorté de six gardes républicains, fusil sur l'épaule et baïonnette au canon, il était en petite tenue de service, irréprochablement sanglé dans son dolman, les mains gantées de blanc, la jugulaire au menton.

Peu de monde au dehors; le temps est pluvieux et le huis clos probable ; aussi les curieux ne sont-ils pas nombreux. Dans la salle aux murs nus où siège le 1" conseil de guerre une trentaine de personnes forme le public, séparé du prétoire par une barrière à claire-voie. Parmi ces spectateurs, pour la plupart journalistes, quelques officiers en bourgeois et le frère de Taccusé, Mathieu Dreyfus, accouru de Mulhouse à la première nouvelle du désastre, pour défendre celui dont il n'a jamais douté, le sachant au-dessus du soupçon comme patriote, comme soldat et comme homme. Derrière la table à tapis vert réservée aux juges militaires, trois dames eu noir, spectatrices privili-giées du cirque où le Juif va être torturé. Dans le parterre étroit, la trihuno du défenseur, derrière le banc de l'accusé , la tribune du commissaire du gouvernement; des banquettes réservées aux témoins, mais qui ne leur serviront guère qu'un instant, pour l'appel, car le conseil les entendra séparément et sans leur laisser le droit de suivre les débats.

Ces témoins sont au nombre de 29, assignés par l'accusation, et de 12, assignés par la défense.

Parmi les premiers se retrouvent tous les acteurs du premier acte. Ils s'appellent Boisdetîre, Gonse, Fabrc, d'xVboville, Gribelin, Henry, Bcrtin-Mourel, Bertrand , Bresse , Mercii r - Michon , Boullonger, Collard, Braull, Sibille, Gendron, Meslre, Tocanne, Dervicu,

Roy, Cuny, Maton, tous soldats, tous jésuites ; ,plus Gochefert, le chef de la sûreté et Bertillon, le photographe de la préfecture de police ; plus les « experts » Gobert, Pelletier, Teysonnières, Charavay.

Les témoins cités par la défense s'appellent Dreyfus, Kœchlin, Vaucaire, Bruhl, Amson , Jeanmaire , capitaine Meyer, commandant Ruffey, capitaine Devaux, commandant de Barbarin, commandant Lemoine, colonel Clément.

Une heure. La porte de la salle des délibérations s'ouvre sur l'estrade. Le colonel Maurel, président, s'assoit au fauteuil. A ses côtés prennent place, par rang de grade ou d'ancienneté, les juo-es militaires : lieutenant-colonel Echemann, du 154' de ligne ; commandant Florentin, du 113'; commandant Patron, du 154' ; commandant Gallet, du 4' chasseurs à cheval ; capitaine Roche, du 39* de ligne ; capitaine Freyslaetter, de rinfanterie de marine.

Le Commissaire du Gouvernement, chargé de soutenir l'accusation, est le commandant Brisset, assisté du greffier Vallecalle.

Trois juges suppléants vont suivre les débats, sans y prendre part : le lieutenant-colonel Altmayer, du 13' d'artillerie ; le commandant Carré, du 74* de ligne, et le capitaine Thibaudin, du 131' de ligne.

— La séance est ouverte, dit le président. Huissiers, faites introduire l'accusé.

Un silence profond se fait, tandis qu'on va chercher le capitaine Dreyfus, qui attend depuis six heures du malin, dans une salle basse de l'infirmerie, l'ouverture des débats.

Le voici. Il s'avance sans embarras, escorté du lieutenant de service, il s'incline en passant devant le Conseil et prend place à son banc, à côté de l'officier de garde, après avoir serré la main à son défenseur. Démange.

De taille haute et svelte, le visage anx

trais anguleux, le nez busqué, blond, les cheveux courts et grisonnants sur les tempes, le crâne prémalurément dégarni, une petite moustache à la lèvre supérieure et les yeux très myopes, voilés par un pince-nez, il a bien le type de sa race, le type affiné et la tenue correcte de l'officier savant, avec une pointe de hauteur qu'il puise dans le sentiment de son innocence et que des ennemis sans vergogne lui reprocheront, chose étrange, comme un crime de plus. Ils voudraient le voir ailaissé, écrasé sous le poids de son forfait imaginaire et s'indignent de le voir regarder ses juges en homme et en soldat qui n'a point à baisser les yeux.

— Accusé, levez-vous. Vos nom et prénoms?

R. Alfred Dreyfus.

D. Votre âge?

R. Trente-cinq ans.

D. Votre lieu de naissance?

R. Mulhouse (Alsace), mon colonel.

D Votre domicile avant d'entrer au service?

R. Ecole polytechnique.

D. Votre grade?

R. Capitaine d'artillerie breveté.

D. A quel corps appartenez-vous?

R. Au 14' régiment d'artillerie; détaché comme stagiaire au 1" bureau de rÉtat-Major général.

D. A quel titre servez-vous?

R. A titre volontaire.

Le président :

— Soyez attentif à la lecture des pièces qui va être faite... Greffier, donnez lecture de l'ordre de mise en jugement et de la convocation du conseil.

Vallecalle fait cette lecture. Il est procédé à l'appel des témoin». Puis, Brisset se lève :

« En vertu de l'article 13 du Code de justice militaire, bredouille le commissaire du gouvernement (en lisant le papier qu'il tient à la main), article disant que, si la publicité paraît dange-

reuse pour l'ordre ou pour les mœurs, le conseil ordonne que les débats aient lieu à huis clos, j'ai le devoir de requé-

Un militant {Dessin de GAVER^'I)

rir le huis don, la publicité des débats étant de nature a être dangereuse pour l'ordre... Vous connaissez, monsieur le président, le» pièces qui sont dans le

dossier. Je n'ai pas besoin d'insister et je sais qu'il suifira de faire appel à votre patriotisme. »

Démange demande la parole.

Le président. — En donnant la parole au défenseur, je le prie instamment de ne pas sortir de la question du huis clos qui, seule, doit nous occuper en ce moment.

Démange. — J'ai l'honneur de déposer les conclusions suivantes. . .

Le préambule de ces conclusions, dontle défenseur donne lecture, examine les textes légaux relatifs au huis clos; il fait observer qu'aucun cas particulier n'ayant été visé par le législateur, il est indispensable , toutes les fois que la question du huis clos se pose, de rechercher, par l'examen des circonstances de la cause, s'il existe une de ces circonstances de nature à donner aux débats publics un caractère dangereux pour les bonnes mœurs ou pour l'ordre.

Il continue comme suit :

« En fait, au point de vue de la charge relevée, attendu que

Vuntque pièce »

Aussitôt le président l'arrête brusquement :

— Je rappelle au défenseur mon in-

vitation pressante de ne pas parler d'un document relatif à l'affaire.

Démange. — Je viens lire des conclusions pour formuler mon opinion sur le huis clos. Dans ces conclusions, non plus que dans mes observations complémentaires, il n'y aura de ma part aucune divulgation de documents ; mais il me parait nécessaire d'indiquer

Le président. — Je ne crois pas qu'il soit nécessaire d'indiquer aucune pièce.

Pour cela^ la demande du Commissaire du Gouvernement deviendrait illusoire.

Démange, insistant. — Je pose les conclusions et je prie le Conseil d'exammer certaines pièces. Ce n'est pas révéler le contenu de ces pièces. Je me renferme dans ce qui est mon droit, en précisant les faits et les circonstances sur lesquels les membres du Conseil doivent être fixés pour savoir si le huis clos est nécessaire .. Vous verrez que je ne nommerai rien...

Et il reprend :

« Attendu que V unique pièce... »

Le président. — Je ne peux pas admettre- que vous continuiez ainsi!...

Vous ne pouvez pas parler ànï unique pièce.

Le Commissaire du Gouvernement Brisset (avec la profonde connaissance du droit qui caractérise en général le ministère public devant les tribunaux militaires) :

— La défense, sur le huis clos, est admise à présenter des observations et

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