‹ L'affaire Dreyfus et ses ressorts secretsChapitre 35 sur 39 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

T jigt cSLéixiissxon. de CIÎa<siin.ii:*-I

'^rxei*

Le î) janvier 189^, l'ambassadeur d'Allemagne se présentait à l'Elysée après avoir demandé audience au Président de la République pour affaire grave. Il savait de source certaine que le pacte conclu avait ét('' violé, que le procès du capitaine Dreyfus avait uniquement roulé sur l'Allemagne et que les pièces officiellemeni supprimées diin commun accord avaient été sinon montrées, au moins mises à la disposition du conseil de gueiTe, en chambre du conseil.

Comment le savait-il? Ce ne peut avoir été que par les auteurs mêmes des faux papiers, seuls intéressés à leuisuppression définitive, après qu'ils s'en étaient servi poui- ohtenir la condamnation. Il faut songer qu'Meniy, et siiilout Esterhazy, ne pourraient pas vivre tranquilles tant que les photographies apocryphes restaient au portefeuille de

lîoisdellre ou de Gonse. Tout accident, toute expertise les perdaient sans retour 1...

D'autre part, Esterhazy n'avait jamais avou('' à Schvvarzkoppen la saisie du bordereau : en style de police, il eût été désormais <( brûlé » chez rattaché allemand, puisqu'il eût nécessairement paru dangereux. On sait par l'attaché allemand lui-même qu'il apprit seulement le fait en 189(j, au moment de la publication du Matin et de la fameuse visite de l'espion, venant le menacer de le tuer ou de se tuer chez lui s'il ne le tirait dalfaire. Selon toute apparence, une copie du bordereau décalqué lui était revenue sans qu'il eut soupçonné ses aventures.

I^ilin, il avait i/ien fallu qu'I^sterhaz) lui donnât des renseignements sur l'affaire Dreyfus cl, comme il était mieux placé qu'un autre pour les donner complets, il en tira plusieurs moutures. D'à-

bord, les préliminaires du procès (débarrassés du précieux bordereau) et où force détails exacts se mêlaient à force mensonges; si bien que Schwarzkoppen put rentrer en grâce auprès de ses chefs, d'abord furieux contre lui, expliquer qu'il y avait méprise absolue et que les Français se trompaient du tout au tout ; se faire, en un mot, honneur de Fimbroglio même, par les informations qu'il avait, et rester à Paris, ce qui était l'essentiel à ses yeux. Puis,, le procès bouclé, l'affaire du manquement à la parole donnée, autre précision, de nature à faire vivement goûter les renseignements de Schwarzkoppen, encore qu'on désapprouvât plus que jamais l'espionnage diplomatique, au moins pour la forme. Mais un ambassadeur est un homme, après tout, même s'il est homme d'honneur : et quand des faits de telle nature viennent à sa connaissance sans qu'il en ait provoqué Tachât, toute la vertu du monde ne pourrait pas lui faire blâmer celui qui les apporte, avec noms et preuves à l'appui.

Ces noms et ces preuves, le comte de Munster, en loyal et galant homme,, les donnait à Casimir-Perier, qui ne put pas révoquer les faits en doute et promit de s'en enquérir, ajoutant qu'il en était personnellement atteint, après la parole donnée.

Et. en effet, la situation qui lui était faite devenait intolérable.

Élevé à la présidence de la République, six mois plus tôt, par la coalition de toutes les forces réactionnaires, des deux Chambres, Casimir-Perier avait apporté dans sa fonction des visées et des habitudes impérieuses qui devaient nécessairement le conduire au naufrage.

Il ne pouvait se faire à l'idée que son, r6le constitutionnel fût purement inécanique et rêvait de le transformer en pouvoir personnel. Or, dans cette tentative même, il se heurtait chaque jour à des humiliations qui eussent dû lui en

faire apercevoir le néant et qui ne lui e laissaient que la rancœur.

Les ministres, en qui il voulait à tout prix voir ses ministres, ne jugeaient pas toujours utile de l'informer des affaires de leur département, et la puérilité même qu'il mettait à s'en mêler obstinément les froissait comme un manque de goût.

; Il avait la faiblesse de se plaindre qu'on lui donnât à signer des décrets sur lesquels on n'avait pas pris son avis. Très sensible aux attaques de la presse, il exigeait des poursuites qui avaient ré-

, gulièrement pour résultat des acquittements et soulignaient ainsi l'outrage en lui donnant le contreseing du jury natio;nal. Il voulut les « lois scélérates «, qui soulevèrent à la Chambre une résistance héroïque, pour aboutir à l'avortement du Procès des Trente. II venait, il est vrai, d'obtenir la condamnation de Gérault-Richard, dans uo véritable procès en lèse-majesté; mais le fulgurant plaidoyer de Jaurès était allé atteindre, par-dessus la personne du Président, la dynastie même des Perier et, par-dessus les Perier, la ploutocratie tout entière, avec l'exploitation de l'homme par l'homme. Pour comble, le peuple de Paris endossait le plaidoyer de Jaurès en envoyant le condamné siéger à la Chambre!

Malchanceux dans la vie publique, Casimir Perier ne l'était pas moins dans le secret de sa conspiration latente contre les lois de l'État et n'y trouvait point de compensations suffisantes aux déboires qui ulcéraient déjà son âme vaniteuse.

A droite, les ralliés, qui l'avaient fait président, ne lui cachaient pas qu'à leurs yeux il n'était qu'un pis-aller provisoire et sa magistrature un pont vers la monarchie. A gauche, il sentait une répugnance insurmontable à prendre au sérieux son républicanisme de fraîche date. Et quant au grand projet, formé avec Dupuy (son concurrent d'hier), de

I/AFFAIRK IHiEYFU^

Après le verdict (Dessin de COUTURIER).

procéder à une épuration parlementaire en frappant à la fois le vieux parti panamisle, grâce aux scandales récents ou en cours, et le jeune parti socialiste, grâce aux lois d'exception — force était bien de s'avouer qu'il s'en allait à la dérive.

Dupuy n'était plus d'humeur à travailler pour son chef de file. Constans, qui le tenait par des dossiers anciens, en attendant qu'il se fit nommer ambassadeur par lui — l'obligeait à ruer dans les [brancards du fiacre réactionnaire.

Le président du Conseil avait dû venir humblement l'avouer au président de la République : le pacte ne tenait plus et l'entreprise était impossible... Il poussait même l'incorrection jusqu'à avertir Raynal et consorts d'une perquisition projetée chez eux pour l'affaire des Chemins de fer du Sud. Et cette rupture d'alliance, prenant aux yeux de Gasimir- Perier le caractère d'une trahion, venait

de donner lieu à l'Elysée — entre Dupuy et lui — à une scène de violence tragicomique dont les échos étaient arrivés jusqu'aux couloirs du Parlement.

Casimir Perier se trouvait donc dans un accès de découragement aiguisé, s'il fallait en croire les bruits de la ville, par des difficultés d'ordre domestique et la menace d'un divorce imminent.

C'est en ce mode moral que le trouvait la démarche de M. de Munster, qui lui révélait ce qui se passait au ministère de la guerre et lui montrait tout à coup un gouffre ouvert sous ses pas.

Sorti de ses attributions constitutionnelles en prenant un engagement formel au sujet d'un document judiciaire (et quel document !) dénoncé comme apocryphe au nom du souverain même dont iljportait la signature contrefaite — il n'avait même pas réussi à faire respecter sa promesse ! Et, chose plus terrifiante encore, la puissance intéressée lui révélait elle-même, par son ambassadeur, la violation du pacte — comme

elle lui avait, un mois plus tôt, révélé le fait même de l'existence du document apocryphe ....

Il se voyait entouré de trahisons et de pièges, aux prises avec une énigme aussi menaçante pour la patrie que pour son propre honneur. Était-ce le Président de la République, était-ce le pays, ou les deux ensemble, que visaient les soldats félons? Il ne savait plus. Mais, par le désordre moral qui dénonçait la félonie, en montrant l'espionnage au cœur même de la défense nationale, de quels désastres sans nom n'était-elle pas l'avant-courrière ?. ..

Vainement, au cours d'une enquête hâtive et fiévreuse, le président du Conseil et le ministre de la guerre plaidèrent la désobéissance de leurs subordonnés et les excès d'un zèle qu'ils n'auraient pu contenir — c'en était trop, et la coupe d'amertume débordait!...

Vainement, au premier signal d'alarme, Barthou avait abandonné le radeau ministériel (13 janvier) et, dès le lendemain, le cabinet tout entier se laissait choir sous le premier prétexte venu : le IS janvier, à la première heure, Casimir-Perier manda le président du Conseil, lui-même démissionnaire de la veille, et lui signifia son intention formelle de résigner le pouvoir. Dans la journée, il allait en personne la notifier à M. de Munster, comme gage de sa sincérité.

La lettre de démission lue le lendemain 16 aux deux Chambres invoquait des motifs un peu différents, mais paraît aujourd'hui plus claire qu'elle ne pouvait l'être alors :

« Je ne me résigne pas, disait Casimir-Perier, à comparer le poids des )'espo7isabiUtés morales qui pèsent sur moi et Y impuissance à laquelle je suis condamné... Peut-être me comprendrat-on si j'affirme que les fictions constitutionnelles ne peuvent faire taire les exiyences de la conscience politique;

peul-èlie, en me démellant de mes fonctions, aiirai-je tracé leur devoi?- à ceux qui ont le souci de la ditpiité du pouvoir et du bon renom de la France dans le inonde... ie, demeure convaincu que les réformes ne se feront qu'avec le concours actif d'un gouvernement résolu à assurer le respect des lois et à se faire obéir de ses subordonnés... J'ai foi, malgré les tristesses de l'heure pré-

sente, dans un avenir] de [^progrès et de justice sociale... »

Et le lendemain, tous les journaux de Tunivers] cherchaient, sans la trouver, la cause de cette hrusque démission ; seule, la Germa/iia, mieux informée que les autres, disait :

« Il est inadmissible que M. Casi- « mir-Perier ait exposé son pays aux « aventures, rien que sous Finiluence

Le port de la Rochelle.

« d'une coupable susceptibilité. Il doit « avoir des raisOiNs puissantes pour jusce tifier sa conduite. »

Cette détermination devait, d'ailleurs, être rendue publique dans la soirée.

La journée se passa tout entière en efforts tentés pour amener Casimir-Perier à renoncer à sa résolution. Tous les ministres démissionnaires étaient venus successivement renouveler les instances ([u'avait faites Dupuy.

A une heure et demie Casimir-Perier reçut Challemel-Lacour, président du Sénat, qu'il avait fait appeler, sous le prétexte apparent de le consulter, comme dans toutes les crises ministérielles, sur la situation. Mais, en réalité, le président de la République fil connaître à Challemel-Lacour sa résolution de se retirer. ... Le président du Sénat essaya de le faire revenir sur celte décision.

L'entrevue ne dura pas moins d'une heure et demie, mais, comme les précédentes, elle fut sans etïet.

Durant tout l'après-midi, les députés s'étaient rendus 1res nombreux dans les couloirs de la Chambre pour recueillir quelques informations sur la crise qu'on croyait purement ministérielle. Les formations do cabinet allaient leur train, se faisant et se défaisant alternativement, comme dans toutes les circonstances analogues, mais sans aucune donnée sérieuse, car personne ne se doutait qu'une crise présidentielle allait éclater comme un coup de théâtre.

Toutefois, les personnes initiées aux choses parlementaires étaient frappées (le la série de visites des ministres démissionnaires faites dans la matinée à l'Elysée, contre tout usage.

Une autre chose commençait à préoccuper les esprits*: on apprenait avec surprise que le président de la (ihambre, qui était resté toute la journée dans son cabinet, s'attendant à être appelé en consultation par le président de la République, n'avait reçu aucune invitation à se rendre à l'Elysée. On s'étonnait de cette abstention à l'égard de Brisson.

Les conjectures se donnaient carrière, et les plus diverses comme les plus invraisemblables étaient formulées. Mais l'idée n'était venue à personne que Casimir-Perier songeât à se retirer.

Pendant ce temps, les visites s'étaient succédé durant tout l'après-midi à l'Elysée. Les dernières furent, entre sept et huit heures du soir, celles de Poincaré et Leygues, puis celle de Dupuy.

A huit heures et quart le président du conseil rentrait au ministère de l'intérieur, mais le secret était encore gardé

formellement. On pensait qu'une dernière teiitalive, faite par la mère du président de la République pourrait peut-être avoir un résultat.

Enfin, à neuf heures et demie, Dupuy recevait un billet de quelques lignes, où Casimir-Perier lui disait que sa résolution de se retirer était irrévocable, en le priant d'aviser les présidents des deux Chambres.

En conséquence, Challerael-Lacour et Brisson fuient informés de la nouvelle, et le Parlement convoqué pour le lendemain mercredi, puis V Agence Havas communiqua aux journaux la note suivante :

« M. le président de la République a pris la résolution de résigner ses fonctions.

« La séance et le vote d'hier ne sont, à ses yeux, qu'un incident secondaire.

Une lutte est engagée contre le régime parlementaire et contre les libertés publiques. Il avait espéré que la présidence de la République, dépourvue de moyens d'action, demeurerait hors des atteintes des partis, que la confiance politique de tous les républicains lui don- ' nerait force et autorité; il avait espéré que ceux qui l'avaient, malgré lui, placé à un poste où il ne peut se défendre luimême, prendraient la défense de la première magistrature de l'Etat.

« Il a prié les ministres de reprendre provisoirement leur démission pour assurer la transmission des pouvoirs,

« M. Ch. Dupuy, président du Conseil, a fait connaître la détermination du président de la République au président du Sénat et au président de la Chambre, qui vont convoquer le Parlement d'urgence. »

OGTiJ-lB^

Le jeudi 17 janvier 1895, à l'heure même oii le nom du nouveau président, Félix Faure, venait de sortir des urnes du Congrès et d'obtenir, à quelques voix près, les mêmes votes qui avaient six mois plus lot placé Casimir-Perier à l'Elysée, — une voiture cellulaire emportait Alfred Dreyfus de la prison de la Santé à la gare d'Orléans, en route pour l'île de Ré.

Dès l'arrivée du véhicule et aussitôt la levée d'écrou signée, il avait été remis par les geôliers entre les mains des gendarmes.

A la gare d'Orléans, Dreyfus était dirigé, par l'entrée de la petite messagerie, «ur le quai de départ, où se trouvait le wagon spécial des prisonniers. Il montait en ce wagon et, quelques instants après, quittait Paris.

En gare de Poitiers, ce wagon changeait de train pour être dirigé sur la Rochelle, où il arrivait à midi o7.

Aucune mesure d'ordre n'avait été prise, les autorités de la Rochelle ne soupçonnant pas que des manifestations pourraient se produire.

Cependant, une foule nombreuse stationnait devant la gare — foule de curieux et d'indifférents, désireuse seulement de voir débarquer les détenus en partance pour Tile de Ré — très calme naturellement.

Et, pourtant, le singulier manège des gardiens de la prison l'intriguait, ils allaient, venaient, se parlaient à Toreille et prenaient des allures mystérieuses.

Ils avaient à coup sur la garde d'un très important pi-isonnier.

Bientôt une indiscrétion futcommise :

« Dreyfus est là ! » dit quelqu'un.

Cette nouvelle causa dans toute la

ville une vive émotion et des groupes nombreux se massèrent aussitôt autour de la prison. Tous croyaient que le condamné serait conduit cà cet endroit.

Pouj- donner le change, les postes furent doublés, les soldats fii'ent la haie, baïonnette au canon.

De tous côtés, on entendait déjà des cris de mort contre le condamné.

Aux environs de la gare, des milliers de personnes stalionnaienl. Le puldic mainteaant était houleux et surexcité.

Dreyfus, dans sa voiture, entendait les clameurs de la foule. Le transfert devenait dangereux.

Pour éviter toute attaque, on décida de faire passer Dreyfus par la cour du départ et non parla cour d'ari'ivée.

Il descendit do wagon. La nuit était complètement tombée.

Au dehors, les habitants do la Rochelle, d'instant en instant plus nombreux, s'énervaient et poussaient d'effroyables clameurs: « A l'eau! A moj't le traître! A mort le Juif! »

Dreyfus marchait entre plusieui's agents de la sûreté qui le conduisirent d'al)0]'d à la galerie de rÉconomat. La porte, un peu déi-obée, était fermée : on la força.

Dreyfus sortit. Une barrière seule le séparait du public. Immédiatement une poussée énorme se pi'oduisit et la foule se porta de son côté. Les clameurs redoublèrent et devinrent etïVoyahles. Des personnes allumèrent des allumettesbougies afin de voir la figure du condamné.

« A mort, à mort! à l'eau! » criaientelles.

Dreyfus, enveloppé dans un grand caban, ne disait lien. Sous le capuchon

qui laissait le visage dans l'ombre, on voyait, aux faibles lueurs des allumettes, ses traits contractés, son teint pâle.

La barrière ne put être ouverte. Dreyfus fit demi-tour et revint à la salle d'arrivée.

Alors, il y eut une effroyable bousculade. Le malbeureux, un instant, se trouva presque seul au milieu de la foule. « A Feau ! A mort le traître ! » criait celle-ci toujours, et des mains se tendaient pour empoigner Dreyfus. ».

Les gendarmes, du mieux qu'ils purent, s'efforcèrent de le défendre et de le proléger. Dure besogne.

La situation devenait critique. Il fallait prendre une mesure énergique.

Alors, les deux gendarmes empoignèrent aux épaules l'ex-capitaine d'artillerie et ils le traînèrent jusqu'à un omnibus de la gare, où ils le jetèrent.

La foule cependant ne désarmait pas.

La voilure était partie au grand galop ; des furieux la suivirent en courant, ramassant des pierres et les jetant sur les carreaux de l'omnibus qui volèrent en éclats.

Enfin le véhicule put arriver au port de La Pallice, et là Dreyfus fut embarqué sur le vapeur le Nénuphar, qui le conduisit immédiatement à l'ile de Ré.

Mais sur les quais la foule stationna longtemps encore et le bateau était déjà loin qu'elle continuait à crier : « A mort! à mort le traître ! »

A la citadelle de Saint-Martin-de-Ré, il allait attendre son départ pour la Guyane. Le lendemain de son arrivée, il écrivait à sa femme :

(( 19 janvier 1895.

« Ma chérie,

« Jeudi soir, vers dix heures, on est venu me réveiller pour m'emmener ici, 011 je suis seulement arrivé hier soir. Je ne veux pas te raconter mon voyage pour ne pas t'arracher le cœur; sache seulement que j'ai entendu les cris légi-

times d'un peuple vaillant et généreux contre celui quil croit un traître, c'està-dire le dernier des misérables. Je ne sais plus si j'ai un cœur.

« Ah! quel sacrifice vous ai-je fait en vous promettant , le soir de ma condamnation , de ne pas me tuer !

Quel sacrifice fais-je au nom que portent mes pauvres chers petits, pour supporter tout ce que je subis! S'il y a une justice divine, il faut espérer que je serai récompensé de cette longue et effroyable torture, de ce martyre de toutes les minutes et de tous les instants. L'autre jour, ton père me disait qu'il eût préféré être mort. Et moi donc! Je préférerais cent mille fois être mort. Mais ce droit, nous ne l'avons ni les uns ni les autres; plus je souffre et plus cela doit activer votre courage et votre résolution pour trouver la vérité. Cherchez donc, sans trêve ni repos, en proportion de toutes les souffrances que je m'impose. Veux-tu être assez bonne pour demander ou faire demander au ministre les autorisations suivantes que lui seul peut accorder : 1° le droit d'écrire à tous les membres de ma famille, père, mère, frères et sœurs; 2° le droit d'écrire et de travailler dan-i^ ma cellule. Actuellement je n'ai ni papier, ni plume , ni encre. On me remet seulement la feuille de papier sur laquelle je t'écris, puis on me retire plume et encre ; 3'' la permission de fumer.

« Je ne te conseille pas de venir avant que tu ne sois complètement guérie.

Le climat est très rigoureux et tu as besoin de toute ta santé pour nos chers enfants d'abord, pour le but que tu poursuis ensuite. Quant à mon régime ici, il m'est interdit d'en parler.

« Je te rappelle enfin qu'avant de venir ici, il faut que tu te munisses de toutes les autorisations nécessaires /;oz<;' me voir, demander le droit de m'embrasser, etc.

I/AFFAIRE DREYFUS

« Quand serons-nous réunis, ma chérie ? Je vis clans cet espoir et dans

celai bien plus grand de la réhabilitation future; mais que je soutire mo-

c:v"*^--*':''i.?^rf"--

La bagarre,

ralement!... Dis à toute la famille qu'il faut travailler sans trêve ni repos, car tout cela est épouvantable et tragique. Ecris-moi bien vite. Je t'embrasse comme je t'aime.

« Alfred. »

21 juivier 1895.

(Mardi, 'J heures du matin.)

« Comme tu dois soafl'rli- !... Le drame dont nous sommes les victimes -est certainement le plus épouvantable de ce siècle. Avoir tout pour soi, bonheur,

avenir, intérieur charmant, et puis, tout îï coup, se voir accusé et condamné pour un crime monstrueux!

« Ah! le monstre qui a jeté ainsi le déshonneur dans une famille, aurait mieux fait de me tuer, au moins il n'y aurait que moi qui aurait souffert.

«Vois-tu, ce qui me torture, c'est cette pensée du mot infâme qui est accolé à mon nom. Si je n'avais à supporter que des souffrances physiques, ce ne serait rien, les soulTrances supportées pour

une noble cause vous grandissent ; mais souffrir parce que je suis condamné pour un crime infâme, ah! non, vois-tu, c'est de trop, môme pour une énergie comme la mienne.

« x-Vh pourquoi ne suis-je pas mort, je n'ai même pas le droit de déserter de mon plein gré la vie ; ce serait une lâcheté, je n'aurai le <lroit de mourir, de chercher l'oubli que lorsque j'aurai mon honneur.

(( L'autre jour, quand on m'insultait

Le fort Boyard et Saint-Martin-de-Ré.

à la Rochelle, j'aurais voulu m'échapper des mains de mes gardiens et me présenter la poitrine découverte à ceux pour lesquels j'élais un juste objet d'indignation et leur dire : « Ne m'insultez « pas, mon âme que vous ne pouvez pas « connaître est pure de toute souillure, « mais si vous me croyez coupable, « tenez, prenez mon corps, je vous le « livre sans regrets. » Au moins alors, sous l'âpre morsure de souffrances ph}siques, quand j'aurais encore crié :

« Vive la France ! » peut-être qu'alors eùt-on cru à mon innocence !

« Enfin, qu'est-ce que je demande nuit et jour? Justice, justice ! Sommesnous au xix' siècle ou faut-il retourner de quelques siècles en arrière? Est-il possible que l'innocence soit méconnue dans un siècle de lumière et de vérité? Qu'on cherche, je ne demande aucune grâce, mais je demande la justice quon doit à tout être humain. Qu'on poursuive les recherches ; que ceux qui possèdent

Liv. -20 : L'Affaire Dreyfus illustrée.

de puissants moyens d'investigation les utilisent dans ce but, c'est pour eux un devoir sacré d'humanité et de justice. Il est impossible alors que la lumière ne se fasse pas autour de ma mystérieuse et tragique affaire.

« 0 Dieu ! qui me rendra mon honneur qu'on m'a volé, qu'on m'a dérobé ?

« Ah ! quel sombre drame, ma pauvre chérie ! Il est certain qu'il dépasse, comme tu le dis si bien, tout ce qu'on peut imaginer.

« Je n'ai que deux moments heureux dans la journée, mais si courts. Le premier, quand on m'apporte cette feuille de papier afin de pouvoir t'écrire ; je passe ainsi quelques instants à causer avec toi. Le second, quand on m'apporte ta lettre journalière. Le reste du temps, je suis en tête à tète avec mon cerveau, et Dieu sait si mes réflexions sont tristes et sombres.

« Quand cet horrible drame finira-lil? Quand aura-t-on enfin découvert la vérité? Ah, ma fortune tout entière à celui qui sera assez habile et adroit pour déchiffrer cette luguble énigme ! »

Alfred.

Le 25 janvier 1895. (Vendredi.)

« Ma chère Lucie,

« Ta lettre d'hier m'a navré, la douleur y perçait à chaque mot.

« Jamais, vois-tu, deux infortunés n'ont souffert comme nous. Si je n'avais foi en l'avenir, si ma conscience nette et pure ne me disait pas qu'une pareille erreur ne peut subsister éternellement, je me laisserais certes aller aux plus sombres idées. J'ai déjà, comme lu le sais, résolu une fois de nie tuer; j'ai cédé à vos remontrances, je vous ai promis de vivre, car vous m'aviez fait comprendre que je n'avais pas le droit de déserter, qu'innocent je devais vivre. Mais, hélas! si tu savais comiiicn parfois il est plus difficile de vivre que de

mourir

« Mais sois tranquille, ma chérie, malgré toutes mes tortures, je ne démentirai pas vos g-énéreux efforts, je vivrai... tant que mes forces physiques et surtout morales le permettront.

« Toute la nuit j'ai pensé à toi, mon adorée, j'ai souffert avec toi. Je t'ai écrit chaque jour depuis samedi dernier, j'espère que mes lettres te seront parvenues à l'heure qu'il est.

« Je ne sais ni sur qui ni sur quoi fixer mes idées. Quand je regarde le passé, la colère me monte au cerveau, tant il me semble impossible que tout me soit ainsi ravi; quand je reg^arde le présent, ma situation est si misérable que je pense à la mort comme à l'oubli de tout; il n'y a que lorsque je regarde l'avenir que j'ai un moment de soulagement, car, comme je le disais déjà plus haut, l'espoir seul me fait vivre.

« Tout à l'heure, j'ai regardé pendant quelques instants le portrait de nos chers enfants; mais je n'ai pu supporter leur vue longtemps tant les sanglots m'étreignaient la gorg-e. Oui, ma chérie, il faut que je vive, il faut que je supporte mon martyre jusqu'au bout pour le nom que portent ces chers petits. Il faut qu'ils apprennent un jour que ce nom est digne d'être honoré, d'être respecté, il faut qu'ils sachent que je mets l'honneur de beaucoup de personnes au-dessous du mien, je n'en mets aucun au-dessus.

« Ah ! mais il serait vraiment grand temps que cet horrible martyre que nous subissons tous prît fin. Je n'ose y penser, tout en moi se gonfle, prêt à éclater.

(( Alfked. »

Vendredi, 4 heures.

« On me remet ta lettre d'hier vendredi dans laquelle tu m'annonces avoir reçu ma première lettre. Tu es priée de t^bstenir de faire aucune réflexion sur les mesures prises à notre égard. Je n mirai plus dorénavant le droit de t'écrire que' deux fois par .v^mr/me. Tu pourras

m'écrire chaque jour; fais-le, ma chérie, carjc'est la seule chose qui me donne le courage de vivre. Si je ne sentais pas ta chaude affection, celle de tous les miens, lutter avec moi pour mon honneur, je n'aurais pas le courage de poursuivre cette tâche presque surhumaine. De même on ne me donne aucune lettre d'aucun membre de la famille, et je lï ai pas le droit de leur écrire.

« Le ministre seul peut modifier cet état de choses.

« Tu ne peux te figurer, ma pauvre enfant, comme je suis malheureux; nuit et jour je pense à cet horrible mot accolé à mon nom, mon cerveau parfois se refuse à admettre pareille chose. Je me demande dans mes nuits agitées si je suis réveillé ou si je dors. Avec cela, aucune occupation qui me permette de me distraire de mes sombres pensées.

(( Alfred. »

Et cependant les haines acharnées contre le capitaine Dreyfus ne désarmaient pas. Tandis qu'il attendait à Saint-Martin-de-Ré le navire qui devait l'emporter à l'ile du Diable, les mêmes intluences qui avaient si activement travaillé à obtenir sa condamnation, travaillaient maintenant à hâter son départ et à lui faire appliquer contre la loi, contre la justice et l'humanité, un régime d'exceptionnelle rigueur, de secret absolu.

La loi sur la déportation est très nette : elle n'assimile nullement le condamné à un forçat, ne lui impose aucun travail, lui laisse toute la liberté compatible avec la garde de sa personne, stipule pour sa famille le droit de le rejoindre et de s'établir avec lui au lieu de son internement.

Grâce aux excitations forcenées de la presse antisémite, cette loi allait être outrageusement violée. A peine Alfred Dreyfus avait-il quitté la prison de la .Santé, que la Libre Parole mettait en

circulation et cultivait assidûment chaque jour, par des articles réitérés, un prétendu projet d'évasion combiné par la « haute juiverie » et les amis du condamné. La bagarre même de la Rochelle, si navrante et si honteuse, était transformée en tentative de coup de main pour enlever le prisonnier. La tentative a échoué, disaient les jésuites, mais c'est par hasard ou parce que les juifs n'ont pas eu le temps d'organiser l'enlèvement projeté :

« Il y eut commencement d'exécution, et les prétendues manifestations hostiles de la Rochelle étaient provoquées par les amis du juif, qui se ruaient sur lui, non pour le lyncher, comme il apparaissait, mais bien pour l'arracher aux mains des gendarmes. » [Libre Parole, 19 février 1895.)

Et sous ce prétexte fantastique, les antisémites faisaient campagne à nouveau pour que le départ du condamné ne fût pas ajourné et que des mesures exceptionnelles fussent prises à son égard. Vit-on jamais pareil acharnement contre un condamné, et cet acharnement même ne montre-t-il pas à quel point ses bourreaux craignaient la lumière? Chaque jour amenait un incident nouveau. Tantôt c'était un ami de la famille Dreyfus qui se voyait expulsé du ministère des colonies sous prétexte qu'il y poursuivait l'œuvre du « traître », tantôt celte famille elle-même était prise à partie, parce qu'elle osait faire des démarches pour obtenir un sursis, en alléguant (ce qui était, certes, assez évident) que la présence du condamné pouvait être indispensable pour prouver son innocence, comme elle en avait le ferme espoir...

Ur, c'est précisément ce que la coterie jésuitique de l'Etat-major ne voulait à aucun prix. Elle agit avec tant d'ardeur, qu'un mois à peine après son transfert à l'île de Ré, Alfred Dreyfus était embarqué pour la Guyane.

Dans ce séjour à la forteresse de Saiiit-Marlin, il avait donné à tous ses gardiens, comme au directeur de la prison de la Santé et au commandant

du Cherche-Midi, Timpression très nette d'un homme injustement condamné, victime d'une fatalité inexplicable.

Le 21 février, Alfred Dreyfus, sur

L'e.ubuniucinciU [Djasia de ( OUJURlEn).

l'ordre formel, du minislrj ^v TinlcM iciir, Uibol, était embarqué à bor.l du la ] ille de Saint-Naznirt', transport .spéciale-

ment améiiag-.'" pour le i forçats à destination de Cayenne. Ainsi qu'on l'avait fiil jus; n'a ce jour, ainsi qu'il devait

en être jusqu'au terme de sonatroce captivité, on l'isolait au secret, dans une des cages de fer du navire. De Gayenne, il allait être transféré à l'île du Diable, dans le petit groupe des îles du Salut, où une installation spéciale se préparait pour le garder à vue. Car, déjà, l'organe officiel de la Société de Jésus annonçait « que tout serait tenté pour son évasion », et ce prétexte commode servait pour le bâillonner, après le verdict comme avant.

Ainsi se consommait, sous la présidence de Félix Faure, ex-ministre du cabinet Dupuy, et sous le ministère llibotjle crime abominable perpétré sous Casimir-Perier, Dupuy, Mercier, Ilanolaux et consorts, sur la personne d'un officier alsacien, innocent de toute trahison et même de toute imprudence —

par le seul motif qu'il était israélite et qu'il avait été livré en pâture, par les véritables traîtres, aux passions jésuititiques de TÉfat-Major catholique e royal.

Ce crime, prémédité par les éternels ennemis de la raison et de l'esprit moderne contre toute une classe de citoyens, ne pouvait pas rester impuni.

La Nation française, coupable de l'avoir toléré et subi, en laissant violer, dans la personne d'Alfred Dreyfus, les principes élémentaires de son droit public, devait logiquement en porter la peine. Une crise humiliante et ruineuse allait en sortir. On en fera ultérieurement l'histoire ; on dira au prix de quels efforts la Vérité et la Justice ont fini par triompher de tous les obstacles amoncelés pour arrêter leur marche victorieuse.

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L'auteur de la présente étude a adressé lettre suivante au Proci près la Cour de Cassation

la lettre suivante au Procureur général

Paris, le 4 janvier 1899.

Monsieur le Procureur général^

Le dossier officiel de l'affaire Dreyfus est enfin communiqué à la Cour suprême, après des résistances qui seraient outrageantes pour elle, si elles n'étaient avant tout frauduleuses et destinées à donner le change à l'opinion sur les dangers chimériques allégués depuis quatre ans pour couvrir le pire des crimes.

Une pièce essentielle manque à ce dossier ; la fausse lettre de l'empereur allemand.

Pour l'honneur de la Nation devant le monde civilisé, il faut que cette pièce apocryphe soit produite ou que la police militaire en fournisse le procèsverbal régulier d'entrée et de sortie. Car

le monde civilisé en sait l'existence éphémère. Affecter de l'ignorer serait ajouter une honte suprême à tant d'ignominies, en infirmant d'avance un arrêt qui doit être définitif.

Le moment est donc venu, pour quiconque détient à cet égard une parcelle de vérité, de la faire connaitre publiquement.

Personnellement convaincu dès la première heure, par les circonstances générales de la cause, qu'il y avait, dansla mystérieuse condamnation ducapitaine Dreyfus, — présomption d'erreur ou d'injustice — j'ai poursuivi depuis lors une enquête assidue, en France et à l'étranger. Comme citoyen et comme député, j'ai le devoir d'apporter au parquet de la Cour les résultats de cette enquête. Je viens remplir ce devoir.

Les faits que je vais énumércr sont connus d'un certain nombre de personnages européens, parmi lesquels il suf-

fira de nommer : le tsar, la reine d'Ang-leterre, l'empereur d'Autriche, le roi d'Italie et leurs conseillers immédiats, le pape Léon XIII, le roi des Belges, plusieurs membres du corps diplomatique français et étranger, Tex- impératrice Eug-énie, la duchesse d'Orléans. C'est pourquoi les membres des anciennes familles rég-nantes et leurs représentants attitrés se sont abstenus de participer à une souscription réconte qui a •été comme la revue générale des forces <le réaction.

Avant de publier les circonstances qui me sont venues de deux sources distinctes, également sûres, également amies de la France, j'ai voulu les contrôler dans la mesure de ce qui m'était possible. Je parlerai eh premier lieu des confirmations que j'ai pu en obtenir à Paris même.

Tout d'abord je citerai le témoignage notoire de M. Louis de Turenne, corroboré par un député de la droite, qui a reçu de M. de Munster, ambassadeur d'Allemagne, l'assurance suivante :

— Je vous donne ma parole d'honneur, comme je l'ai donnée à M. Casimir- Perier, que ni moi ni personne, à l'ambassade ou au gouvernement allemand, n'avoîis jamais connu l'existence du capitaine Dreyfus avant son arrestation.

Je citerai ensuite l'affirmation non moins notoire de M. Henri Rochefort, ancien membre du gouvernement de la Défense nationale, parlant, les 13 et 17 décembre 1897, au nom de M. de Boisdefîre, de la lettre attribuée k l'empereur allemand. Je rappellerai qu'à la veille du 31 octobre 1870, il avait, de même, connu par le général Trochu et annoncé le premier à Gustave Flourens la trahison de Bazaine.

Puis sont venus deux faits plus ré- ■cenls : les paroles de M. Charles Diipuy dans la séance du 12 décembre à la -Chambre et les paroles plus significa-

tives encore d'un de ses collègues au ministère de 1894-9o.

Le 28 novembre dernier, M. Poincaré « libérait sa conscience » à la tribune en parlant des abus intolérables qni s'éiaient commis en 189'i dans les bureaux de la guerre. Le lendemain, il complétait, dans la salle Casimir-Perier, ses déclarations pul)liqucs, on contant comment il avait appris par les journaux l'arrestation du capitaine Dreyfus.

C'était, au milieu d'un groupe de trente à quarante députés de toutes les opinions, à deux pas du haut-relief de Dalou, une sorte de petite séance après la grande. J'en étais et, j'écoutais avec u:i vif intérêt les délails fournis par M. Poincaré. Quand il s'arrêta^, je lui dis :

— Mon collègue, voulez-vous me permettre une question ?

— Volontiers.

— .N'y répondez pas si elle vous gêne en quelque façon, car je ne voudrais pas vous surprendre... A'est-il pas à votre connaissance qu'il y eut, dans les derniers jours du cabinet Dupuy (janvier 1895), un très gros incident diplomatique !

M. Poincaré n'hésita qu'une fraction de seconde, prit son parti et, très loyalement :

— C'est vrai ! dit-il. Il y eut alors une heure d'anxiété, ou pour mieux dire une nuit — ma nuit historique à ?noi — que je passai avec M. Charles Dupuy à attendre une dépêche, puisa essayer de la déchilTrer, comptant les groupes (de signes), cJtercluuit à démêler ce qu'ils apportaient, car nous n'avions pas la clef.

Je n'insistai pas; c'était la confirmation formelle du fait matériel, confirmation que M. Charles Dupuy devait donner de son côté par deux interventions successives dans le débat relatif aux menées anlinationales de certains fonctionnaires du département de la guerre.

A noter qu'en janvier 1895, M. Hanotaiix était absent et se trouvait en villégiature dans le Midi, chez M. Paul liourge,t. Ce qui explique comment MM. Charles Dupuy et Poincaré avaient la charge des affaires étrangères dans la « nuit historique ».

Donc, le gros incident diplomatique de janvier 1895 n'était pas un mythe : il est désormais reconnu, consacré par deux membres du gouvernement d'alors.

Cet incident, j'aurais pu en préciser la date, 9 janvier 1895, quatre jours après la parade de la dégradation du capitaine Dreyfus. La nuit historique fut celle du 9 au 10 janvier.

Historique, elle devait l'être en plus d'un sens. Dans les trois jours qui la suivirent on vit tour à tour :

1° M. Barthou abandonner le radeau ministériel à propos des garanties d'intérêt des Compagnies d'Orléans et du Midi (13 janvier) ;

2° Les autres membres du cabinet Dupuy tomber le lendemain sur la même affaire, à la façon des athlètes de foire qui se laissent choir au moment opportun (14 janvier):

3" M. Casimir-Perier se démettre de ses fonctions de Président de la République, à la stupéfaction de l'univers (15 janvier).

Tels étaient les contre-coups immédiats et successifs de l'incident du 9 janvier. Et quèUe en fut la cause? Je réponds : l'existence au dossier de l'affaire Dreyfus d'une lettre apocryphe de l'empereur allemand, soi-disant adressée à son ambassadeur, et où le capitaine Dreyfus était nommé comme son agent secret. Fausse lettre aussitôt connue par M. de Munster et au sujet de laquelle il s'était déjà personnellement expliqué avec M. Casimir- l'erier. D'un commun accord, il avait été convenu qu'elle serait supprimée, qu'elle n'existait pas, qu'il n'en serait point fait compte au

procès du capitaine Dreyfus, si ce procès suivait son cours.

Or, cette pièce apocryphe^ et reconnue telle avait été apportée, sous pli scellé, le 23 décembre 1894, dans la chambre des délibérations du premier conseil de guerre et mise à la disposition du colonel Maurel. Celui-ci ne l'avait pas, il est vrai, montrée aux membres du tribunal militaire, mais il la leur avait décrite en ajoutant que le pli scellé « contenait la guerre », qu'il s'offrait à l'ouvrir devant ses collègues si leur conviction n'était pas faite. Sur quoi, le conseil, à l'unanimité, avait décliné la communication, puis condamné le capitaine Dreyfus.

Et le 9 janvier 1895, moins de deux semaines plus tard, le fait était connu de M. de Munster, qui venait s'en plaindre à l'Elysée comme d'une violation positive de la parole donnée !

L'émotion de M. Casimir-Perier se comprend de reste. D'une part, il était sorti de ses attributions constitutionnelles, en prenant un engagement personnel au sujet d'un document judiciaire dénoncé comme faux par l'ambasdeur allemand, au nom de son maître.

D'autre part, l'engagement avait été violé par les bureaux de la guerre.

Enfin la puissance intéressée connaissait aussitôt le fait de la violation de promesse, comme elle avait connu aussitôt l'existence même du document apocryphe.

M Casimir-Périer, déjà profondément ulcéré par de graves mécomptes, se voyait subitement entouré de trahisons et de pièges. Il se trouvait aux prises avec une énigme aussi menaçante pour la Patrie que pour son propre honneur.

Etait-ce le Président de la République, était-ce le pays, ou les deux ensemble, que trahissaient des soldats félons, portés aux grades dirigeants par ceux-là mêmes qui avaient mis Casimir-Périer à l'Elysée et qui ne lui cachaient pas dans quel but?... Il ne savait plus...

I;AFFAIRE DREYFUS

Mais la décomposilion morale que révélait la félonie — en monlrant Tes-

pionn.ige au cœur do la défense nalionale — de quels désastres sans nom

En route {Dessin de COUTURIER).

n'était-elle point ravant-courrièro?. . , Vainement, au cours d'une enquête ra-

pide et liévreuse, le ministre Mercier plaida la désobéissance de ses subor-

donnés, les excès d'un zèle qu'il n'avait pu contenir... c'en était trop. La coupe d'amertume débordait!...

Le 15 janvier, à la première heure, M. Casimir-Perier annonçait sa démission au président du Conseil, lui-même démissionnaire de la veille. Dans la journée, il allait en personne la notifier à M. de Munster, comme la rançon de sa parole violée. Le soir, il la rendait publique. Et le lendemain, il la faisait officiellement déposer sur le bureau des deux Chambres, par une lettre bien connue.

Ce message ne donnait point les motifs réels de sa démission. Et pourtant, à le relire, aujourd'hui, quelles indications on y trouve !

« Je ne me résigne pas, disait le président démissionnaire, à comparer le poids des responsabilités morales qui pèsent sur moi el l'impuissance à laquelle je suis condamné. Peut-être me comprendra-t-on, si j'affirme que les fictions constitutionnelles ne peuvent faire taire les exigences de la conscience politique ; peut-être, en me démettant de mes fonctions, aurai-je tracé leur devoir à ceux qui ont le souci de la digjiité du pouvoir et du bon renom de la France dans le monde... Je demeure convaincu que les réformes ne se feront qu'avec le concours actif d'un gouvernement résolu à assurer I le respect des lois et à se faire obéir de ses subordonnés... »

Le lendemain, toute l'Europe cherchait les motifs de celte retraite inopinée, sans les démêler. Seul, l'organe féodal allemand, la Germania, disait :

« Aucune de ces raisons n'est la bonne, et le véritable motif doit être autrement impérieux. »

Au demeurant, quel était le mot de l'énigme? Pourquoi la fausse lettre de lempereur allemand était-elle entrée au dossier de l'affaire Dreyfus? Pourquoi en est-elle sortie ? Le voici :

Le bordereau est un décalque fait

après l'arrivée de C original au ministère de la guerre.

La pièce initiale de l'affaire était le bordereau soustrait à l'ambassade allemande. Ce bordereau, autographe du commandant Esterhazy, fut aussitôt reconnu pour tel par un officier au moins du deuxième bureau, qui connaissait l'écriture de l'auteur et connivait à ses rapports criminels avec l'ambassade allemande. L'un et l'autre avaient à l'Etal- Major général un complice plus élevé en grade, car ils ne pouvaient avoir accès direct à des pièces de première importance, livrées par eux de 1893 à 189(i.

Le bordereau allait ruiner l'œuvre de trahison au ministère de la guerre, si le véritable auteur en était découvert.

D'autre part, la saisie même de la pièce, si elle était connue à l'ambassade allemande, y « brûlait » sans retour le commandant Esterhazy.

Il s'agissait donc à la fois pour les traîtres de détourner les recherches sur une fausse piste et de donner le change à l'Allemagne sur la véritable pièce interceptée.

Le capitaine Dreyfus, dont l'écriture, par son inclinaison particulière et par ses caractères généraux, n'était pas sans ressemblance avec celle d'Esterhazy, fut choisi comme bouc émissaire, en raison même de sa religion. 11 suffisait de le désigner à l'antisémitisme d'un Sandherr, d'un Fabre ou d'un Dupaty pour lancer toute la meute sur le juif. Et, le bordereau n'étant connu encore que d'un nombre restreint de confidents, il était possible de le reprendre, pour introduire dans la pièce accusatrice des falsifications presque insensibles à première vue.

Il fallait qu'elles fussent telles pour no pas trahir la retouche et néanmoins suffisantes pour dénoncer deux écritures artificiellement agglutinées.

Esterhazy était là et possédait des pro-

visions de papier « de la même cuvée ». Il refît le bordereau de manière à lui laisser l'apparence de l'origiual, mais en y réservant cinq ou six blancs où furent décalqués des chiiïres, lettres et syllabes empruntés à l'éctiture du capitaine Dreyfus. L'opération accomplie, on avait désormais au deuxième bureau, au lieu du bordereau primitif, un bordereau en apparence identique et de la même main, mais portant à la fois les caractères d'une écriture courante et, par endroits, les indices d'un décalque, avec deslracesdel'écriture d'Alfred Dreyfus...

Enfin, l'original était renvoyé à M. de Schwarzkoppen; aussi ignora -t-il la soustraction jusqu'en 1896, au moment de la publication du fac-similé par le journal le Matin.

Les chiffres, lettres et syllabes empruntés au capitaine Dreyfus sont les suivants: 3 de ISO (cinquième ligne); S" (septième ligne) ; cier dans officier (dix-huitième ligne) ; z dans vouliez (vingt-septième ligne); in exte dans in ea^^e/iso vingt- huitième ligne); œuvres dans manœuvres (ving t-qualrièmeligne).

Tous ces chiffres, lettres et syllabes se superposent exaclementà des chiffres, lettres ou syllabes provenant authentiquement, soit des documents saisis chez Dreyfus, soit des dictées qui lui furent imposées au cours de l'instruction. Et la superposition parfaite est une preuve de décalquage, aucun individu dans le monde n'écrivant deux fois dans sa vie le même mot, et surtout la même série de mots, exactement de la môme façon.

Le commandant Esterhazy pouvait désormais plaider le décalquage de deux écritures; il n'y manqua point à l'occasion. Et pourtant sa main se décèle, même au bordereau frauduleux, par deux ou trois tics caractéristiques et que tout autre copiste aurait négligés : par exemple, sa manière toute personnelle de barrer les doubles t, en écrivant d'abord le premier /, puis la barre, puis le se-

cond t à cheval sur la barre (particularité qui ne se retrouve pas deux fois sur cent millions d'hommes) ; par exemple encore sa manière d'écrire texir pour tenb\ par déformation de \n.

La fausse lettre de Guillame II. Les altérations introduites au bordereau original par les faussaires étaient nécessairement trop peu importantes pour entraîner conviction absolue contre le capitaine Dreyfus. Les experts se trouvaient en désaccord. Aucune preuve morale ne venait s'ajouter à ces cinq ou six syllabes, pour corroborer la culpabilité de l'officier Israélite. Le général Mercier hésitait à ouvrir le procès :

C'est alors que les traîtres eurent l'idée géniale d'introduire au dossier une prétendue lettre de l'empereur allemand, expliquant benoîtement à son ambassadeur que le capitaine Dreyfus était depuis longtemps déjà à. son service personnel et joignant à cet aveu plein d'àpropos un certain nombre de prétendues lettres du capitaine lui-même.

On aurait peine à croire qu'une fable aussi grossière ait pu trouver créance, si l'on n'avait entendu M. Cavaignac lire à la tribune, aux applaudissements de la Chambre, le billet immortel qu'il attribuait, avec deux ou trois couches successives de ministres, au colonel Panizzardi. Toujours est-il que l'imposture fut acceptée d'enthousiasme non seulement par les bureaux de la guerre, mais par les spécialistes les plus galonnés du quai d'Orsay. Plus tard, on devait aller jusqu'à créer pour ces misérables documents un état civil artificiel, par la désignation d'un parrainage de diplomates chargés de présider à leur naissance posthume et par de fausses confidences faites à l'honorable M. Gabriel Monod, de l'Institut, pour lui donner à penser que cette lloraison de pièces apocryphes fut postérieure au procès Dreyfus. Peut-être, au surplus, les avait-on retouchées aussi, car il est impossible do dire, en cette

l^f-lLeh

Prions pour ce mallieureux Dreyfus, mon Révérend Père ! [Dessin de H. -G, IBELS)

aiïaire, où s'arrèle le faux moral, après le faux matériel.

Mais il ne suffisait pas aux imposteurs d'avoir placé à beaux deniers comptant leur dossier apocryphe, et fait éclater aux yeux du général Mercier la culpabilité de Dreyfus. Il restait à en tirer une seconde mouture et du môme coup à empêcher l'examen des pièces dans un débat public. Il n'y avait, à cet effet, qu'à en dénoncer l'existence à l'attaché allemand, contre monnaie sonnante.

La nouvelle venait à point pour le justifier auprès de son ambassadeur, très mécontent des bruits qui couraient sur Taffaire Dreyfus, en violation des engagements pris par lui depuis l'incident Borup. M. de Schwarzkoppen démontra victorieusement à M. de Munster que les espions avaientdu bon, puisqu'ils le mettaient en possession d'un aussi fin morceau. M. de Munster courut chez M. Casimir-Perier, qui n'eut pas de pein^ à démontrer la fausseté des prétendus documents ; d'accord formel il fut convenu qu'ils seraient supprimés.

Mais le double objet des faussaires une fois atteint par la condamnation du capitaine Dreyfus, il fallait empêcher à jamais la divulgation et l'examen (les pièces. Et pour cela il suffirail encore de dénoncer à l'ambassade allemande l'usage qui en avait été fait, à rencontre d'une promesse formelle.

D'où la crise. D'où la suppression provisoire du dossier « ultra secret ». Tout cela Jiest'il do7ic pas bràlé ? deman-

dait un jour le général de Boisdeffre au commandant Henry. (Procès Zola.)

Les choses fussent restées à ce point, si plus tard, à la suite de l'enquête ouverte par le colonel Picquart, de la publication du fac-similé et des révélations partielles apportées par la presse, la police militaire n'avait jugé indispensable de couvrir à tout prix Eslerhazy.

S'il se voyait acculé, il allait parler et n'en faisait point mystère. D'où la protection acharnée qui lui fut accordée, les nouveaux faux, le document libérateur, la dame voilée et le reste. En un mot, Esterhazy dit vrai quand il affirme avoir éiè l' Jiomme de l' État-Major. Il fut, à coup sur, rhomn:e d'une coterie jésuitique et criminelle, coalisée, à l'Etat- Major, pour masquer la trahison en la rejetant sur un officier innocent.

A cette phase de l'affaire, le gouver nement allemand aurait pu parler. Il se crut lié par la promesse commune et se contenta de faire dire par ses organes qu'il ne voyait, pour son compte, aucun inconvénient à la divulgation pleine et entière de la vérité. Aussi bien, il ne pouvait lui déplaire de voir l'Alsace- Lorraine journellement outragée dans la personne des meilleurs et des plus purs de ses fils. Le général de Boisdellre put donc librement lantôt évoquer le spectre du dossier ultra-secret et tantôt le faire rester dans l'ombre, selon les besoins de son exécrable cause.

P ASCII AL GrOUSSET, député de Paris.

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