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CHAPITRE XVIII

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Le jour même, Alfrad Dreyfus était transféré du Dépôt de la Préfecture de police à la prison de la Santé. Et aussitôt il écrivait la lettre suivante à son défenseur :

« A Maître Démange.

« (Prison de la Santé.) Samedi, 5 janvier 1895.

« Cher Maître,

« J'ai tenu la promesse que je vous avais fai!e.

« innocent, j'ai alfronté le martyre le plus épouvantable qu'on puisse infliger à un soldat ; j'ai senti autour de moi le mépris de la foule ; j'ai souffert la torture la plus terrible qu'on puisse imaginer. Et que j'eusse été plus heureux dans la tombe! Tout serait fini, je n'entendrais plus parler de rien, ce serait le calme, l'oubli de toutes mes souffrances.

« Mais, hélas ! le devoir ne me le per-

met pas, comme vous me l'avez si bien montré.

(( Je suis oblig-é de vivre, je suis oblig^é de me laisser encore martyriser pendant de long'ues semaines pour arriver à la découverte de la vérité, à la réhabilitation de mon nom.

« Hélas ! quand tout cela sera-l-il fini, quand serai-je de nouveau heureux ?

<( linfin, je compte sur vous, cher Maître. Je tremble encore au souvenir de tout ce que j'ai enduré aujourd'hui, à toutes les souffrances qui m'attendent encore.

« Soutenez-moi, cher Maître, de votre parole chaude et éloquente ; faites que ce martyre ait une fin, qu'on m'envoie le plus vite possible là-bas où j'altendrai patiemment, en compagnie de ma femme, que l'on fasse la lumière sur cette lugubre affaire et qu'on me rende mon honneur.

« Pour le moment, c'est la seule grâce que je sollicite. Si l'on a des doutes, si l'on croit à mon innocence, je ne demande qu'une seule chose pour le moment : c'est de Tair, c'est la société de ma femme, et alors j'attendrai que tous ceux qui m'aiment aient déchiffré cette lugubre affaire. Mais qu'on fasse le plus vite possible, car je commence à être à bout de résistanc. C'est vraiment trop tragique, trop cruel, d'être innocent et d'être condamné pour un crime aussi épouvantable.

« Pardon de ce style décousu, je n'ai pas encore mes idées à moi, je suis profondément abattu physiquement et moralement. Mon cœur a trop saigné aujourd'hui.

« Pour Dieu donc, cher Maître, qu'on abrège mon supplice immérité.

« Pendant ce temps, vous chercherez et, j'en ai la foi, la conviction intime, vous trouverez.

« Croyez-moi toujours votre dévoué et malheureux

« A. Dreyfus. »

D'autre part, il écrit :

« A Madame Alfred Dreyfus.

« Prison de la Santé, samedi 5 janvier 1875.

« Ma chérie,

« Te dire ce que j'ai souffert aujourd'hui, je ne le veux pas, ton chagrin est déjà assez grand pour que je ne vienne pas encore l'augmenter.

« En te promettant de vivre, en te promettant de résister jusqu'à la réhabilitation de mon nom, je t'ai fait le plus grand sacrifice qu'un homme de cœur, qu'un honnête homme, auquel on vient d'arracher son honneur, puisse faire.

Pourvu, mon Dieu, que mes forces physiques ne m'abandonnent pas! Le moral tient, ma conscience qui ne me reproche rien me soutient, mais je commence à être à bout de patience et de forces. Avoir consacré toute sa vie à l'honneur, n'avoir jamais démérité et me voir où je suis, après avoir subi l'affront le plus sanglant qu'on puisse infliger à un soldat ! . . .

« Donc, ma chérie, faites tout au monde pour trouver le véritable coupable, ne vous ralentissez pas un instant, c'est mon seul espoir dans le malheur épouvantable qui me poursuit.

Pourvu que je sois bientôt là-bas et que nous soyons bientôt réunis ! Tu me redonneras des forces et du courage, j'en ai besoin. Les émotions d'aujourd'hui m'ont brisé le cœur, ma cellule ne me procure aucune consolation.

« Figure-toi une petite pièce toute nue, de 4*", 20 peut-être, fermée par une lucarne grillée.. . un \\i replié contre le mur, etc., non, je ne veux pas t'arracher le cœur, ma pauvre chérie.

« Je te raconterai plus tard, quand nous serons de nouveau heureux, ce que j'ai souffert aujourd'hui, combien de fois, au milieu de ces nombreuses pérégrinations parmi de vrais coupables, mon cœur a saigné. Je me demandais

ce que je faisais là, pourquoi j'étais là... il me semblait que j'étais le jouet d'une hallucination; mais, hélas! mes vêtements'^déchirés, souillés, me rappelaient brutalement à la vérité, des regards de mépris qu'on me jetait me disaient trop clairement pourquoi j'étais là.

« Ah! hélas! pourquoi ne peut-on pas ouvrir avec un scapel le cœur des gens et y lire ! Tous les braves gens qui me voyaient passer y auraient lu, g'ravé en lettres d'or : « Cet homme est un homme d'honneur. » Mais comme je les comprends ! A leur place je n'aurais pas non plus pu contenir mon mépris à la vue d'un officier qu'on leur dit être traître... Mais, hélas! c'est là ce qu'il y a de tragique, c'est que ce traître, ce n'est pas moi !

« Ecrivez-moi vite tous, faites tout au monde pour que je vous voie bien vite, car mes forces m'abandonneront, et il me faut du soutien, fais enfin que nous soyons réunis le plus tôt possible et que je retrouve dans ton cœur les forces qui me sont nécessaires.

« Je t'embrasse comme je t'aime,

« (Samedi, après-midi.)

« Alfred. »

« Janvier 1895, samedi 6 heures.

« Dans ma pauvre cellule, dans les tortures de mon âme qui se refuse à comprendre pourquoi je souffre ainsi, pour quelle cause enfin Dieu me punit ainsi, c'est toujours vers toi que je reviens, ma chère femme, c'esf vers toi qui, dans ces tristes et terribles circonstances, a été pour moi d'un dévouement sans bornes, d'une affection sans limites.

« Tu as été et tu es sublime ; dans mes moments de faiblesse, j'ai honte de ne pas être à la hauteur de ton héroïsme. Mais ce chagrin finit par ronger les âmes les mieux trempées, le chagrin de voir tant d'efi'orts, tant d'années d'honneur, de dévouement à son

paysiperdues par une machination qui procède bien plus du fantastique que du réel. A certains moments je ne puis y croire; mais ces moments, hélas ! sont rares ici, car, soumis au régime cellulaire le plus strict, tout me ramène à la sombre réalité.

« Continue à me soutenir de ton profond amour, ma chérie, aide-moi dans cette lutte épouvantable pour mon honneur, que je sente ta belle âme vibrer près de la mienne.

« Quand pourrai-je te voir?

« J'ai cependant besoin d'affection et de consolation dans ma triste infortune.

«Hélas! j'ai bien l'âme courageuse du soldat, je me demande si j'ai l'âme héroïque du martyr !

« Mille bons baisers pour toi, pour nos chéris !

« Que ces derniers soient ta consolation.

(( A. DllElTUS.

« Ecrivez-moi souvent et beaucoup.

Songez qu'ici je suis seul du malin au soir et du soir au matin ; pas une âme sympathique ne vient adoucir mon sombre chagrin. Aussi me tarde-t-il d'être là-bas avec toi, ma chérie, et d'attendre dans la paix et la tranquillité que l'on me réhabilite, qu'on me rende mon honneur. »

« 5 janvier 1895. (Samedi 7 heures, soir.)

« Je viens d'avoir un moment de détente terrible, des pleurs entremêlés de sanglots, tout le corps secoué par la fièvre. C'est la réaction des horribles tortures de la journée, elle devait fatalement arriver ; mais, hélas ! au lieu de pouvoir sangloter dans les bras, au lieu de pouvoir m'appuyer sur toi, mes sanglots ont résonné dans le vide de ma prison.

« C'est fini, haut les cœurs ! Je concentre toute mon énergie. Fort de ma

conscience pure et sans tache, je me dois à ma famille, je me dois à mon nom. Je n'ai pas le droit de déserter tant qu'il me restera un souffle de vie ; je lutterai avec l'espoir prochain devoir la lumière se faire Donc, poursuivez vos recherches. Quant à moi, la seule chose que je demande c'est de partir au plus vite, de te retrouver là bas, de nous installer, pendant que nos amis, nos familles, s'occuperont ici de rechercher le véritable coupable, afin que nous puissions un jour rentrer dans notre chère patrie, en martyrs qui ont supporté la plus terrible, la plus émouvante des épreuves. »

« Samedi, 7 heures et demie.

« C'est l'heure à laquelle il faut se coucher. Que vais-je devenir? Que vais-je faire dans mon lit qui se compose d'une paillasse portée par des tringles de fer. Les souffrances physiques ne sont rien, tu sais que je ne les crains pas, mais mes tortures morales sont loin d'être finies. 0 ! ma chérie, qu'ai-je fait le jour oii je t'ai promis de vivre ! Je croyais vraiment avoir l'âme plus forte. Etre résigné toujours quand on est innocent, c'est facile à dire, mais dur à digérer.

« Ecris-moi bien vite, ma chérie, tâche de me voir, j'ai besoin de puiser de nouvelles forces dans tes yeux chéris.

« Mille bons baisers,

« Alfred. »

« 6 Janvier 1895. (Dimanche 5 heures.)

« Pardon, mon adorée, si dans mes lettres d'hier j'ai exhalé ma douleur, étalé ma torture. Il fallait bien que je les confie à quelqu'un ! Quel cœur est plus préparé que le tien à recevoir le trop-plein du mien! C'est ton amour qui m'a donné le courage de vivre; il faut qus je le sente vibrer près du mien. Montrons que nous sommes dignes l'un

de l'autre, que tu es une femme noble et sublime.

« Courage donc, ma chérie. Ne pense pas trop à moi, tu as d'autres devoirs à remplir. Tu te dois à nos chers enfants, à notre nom qu'il faut réhabiliter. Pense donc à toutes les nobles missions qui t'incombent; elles sont lourdes, mais je le sais capable de les entreprendre à condition de ne pas te laisser abattre, à condition de conserver tes forces.

« Il faut donc lutter contre toi-même, rassembler toute ton énergie et ne penser qu'à tes devoirs.

« Quant à moi, ma chérie, tu sais si j'ai beaucoup souffert hier; plus encore que tu ne peux te l'iniagitier. Je te raconterai cela quelque jour, quand nous serons de nouveau réunis et heureux.

« Pour le moment, je ne souhaite qu'une chose. Puisque je vous suis inutile ici, que, d'autre part, les recherches pour trouver le coupable seront, je le crains, longues et minutieuses, c'est d'être envoyé le plus tôt possible et dans les meilleures conditions possibles làbas, et d'y attendre avec toi que les recherches combinées de toutes nos familles aient abouti. Le régime cellulaire m'épuise beaucoup et je ne demande qu'une chose : c'est d'être expédié au plus tôt là-bas.

« J'étais très navré ce matin de n'avoir pas encore reçu de lettres. A deux heures, heureusement, M. le Directeur de la prison est venu m'apporter un paquet de bonnes lettres qui m'a bien fait plaisir; elles ont été le rayon de joie de ma triste cellule.

«Veux-tu être assez bonne pourm'envoyer une couverture de voyage ; il fait, en effet, très froid dans nos cellules.

« Tâche d'obtenir le plus tôt posible la permission de me voir.

« Je t'embrasse mille fois.

« Bons baisers à ces pauvres chéris!

« Alfred. »

« 7 heures du soir.

« Mon Dieul que mon âme est triste.

Qu'ai-je donc fait dans la vie pour être puni ainsi? Le misérable qui a commis ce crime de trahir et de me perdre, mérite, s'il y a un Dieu, un châtiment épouvantable. Il mérite d'être puni dans tous les siens. Au nom de mes pauvres enfants, je le maudis. »

Toutes ces lettres, il est à peine besoin de le dire, sont revêtues du visa du directeur de la prison, elles ont passé sous ses yeux, sous les yeux du directeur des services pénitentiaires, sous ceux du ministre de l'intérieur Dupuy, et du ministre de la guerre Mercier, soit en original, soit en copie, avant d'arriver à leur adresse.

De même, le ministre de la guerre avait eu communication de toutes les lettres antérieures datées du Cherche-Midi.

Il ne pouvait donc y avoir dans son esprit aucun doute sur les prétendus aveux attribués par la Libre Parole à Dreyfus. Mieux que personne il connaissait les véritables déclarations que le condamné pouvait avoir faites à l'officier de la garde républicaine, le capitaine Lebrun -Renaud, qui le gardait dans la salle d'attente, avant la parade d'exécution; car ces déclarations étaient la reproduction exacte de la thèse propre à Mercier lui-même, apportée de sa part et obstinément suggérée par du Paty de Clam, thèse formulée comme suit :

« Le ministre de la guerre est co?ivaÎ7icu que, si vous avez livré des documents, d'ailleurs peu importants , c'est dans un but d'amorçage et pour vous en procurer de plus importants. »

Cette opinion, attribuée à tort ou à raison, par le tortionnaire du Paty de Clam, au général Mercier, d'abord au cours de l'enquête, puis au moment de la dernière visite qu'il avait faite à sa victime, le 31 décembre, était la perche

apparente de salut qu'il lui tendait sans cesse, pour l'amener à s'en saisir.

Et toujours Alfred Dreyfus s'y était refusé. Constamment — avant le procès comme après, avant la condamnation comme après, pendant la parade d'exécution comme après — il avait hautement affirmé son innocence absolue et refusé d'entrer dans la voie qui lui était perfidement ouverte.

Comment admettre un instant qu'au moment même où il raidissait toutes les énergies de son être pour crier au peuple assemblé cette innocence qui restait désormais son seul bien et sa seule raison de vivre, comment admettre qu'à ce moment même il se fût démenti d'avance pour dire au capitaine Lebrun- Renault :

« Le ministre de la guerre sait que ^i j'ai livré des documents, d'ailleurs peu importants à l'Allemagne, c'est dans un but d'amorçage et pour m'en procurer de plus importants. . . »

Il est aussi clair que le jonr qu'Alfred Dreyfus n'a rien dit, n'a rien pu dire de tel.

Ce qu'il est possible d'admettre, ce qui est parfaitement vraisemblable et conforme à la nature des choses, encore que cela ne soit nullement établi, c'est que seul avec le capitaine Lebrun-Renault et causant de son propre cas, il a pu dire à cet officier de gendarmerie (présentement commandant à Melun, par un avancement tardif, mais sans nul doute justifié) :

« Le ministre de la guerre croit que j'aurais livré des documents, d'ailleurs peu importants, à l'Allemagne, dans un but d'amorçage et pour m'en procurer d'autres. »

Cela se tient, eela s'accorde avec la constante attitude du condamné, cela s'adapte exactement à la lettre même qu'il adressait le 31 décembre, jour du rejet de son pourvoi en revision au ministre de la guerre.

Prison militab'e du Cherche-Midi, 31 décembre lS9i.

Monsieiir le ministre y

J'ai reçu par votre ordre la visite du commandant du Paty de Clam^ (tuquel j'ai déclaré encore que fêtais imiocent et que je }iavaii même jamais commis la moindre i^nprudence . Je suis co))damné,

je nai aucime ghace à demander, ?nais, au nom de mon honneur qui^je V espère, me sera rendu tm jour, j'ai le devoir de vous prier de vouloir bien continuer vos recherches.

Moi parti , qu'an cherche toujours, c'est la seule (irace que je sollicite.

Alfrfb Dreyftjs.

Vive la France 1... Messieurs, je suis innocent!... (Dessin de COUTURIER]

il résulte, d'ailleurs, de celte lettre même que du Patj de Clam offrait à rinfortuiié, eu même temps que l'iiy- ])Othèse miuistérielle et la suggestion d'une u imprudence » commise, Fappât d'une grâce possible ou d'un adoucissement de sa condamnation. Le mot ORACE, répété par deux fois dans cette réponse si lière, si décisive, ne peut être que la contrepartie d'une proposition directe apportée pai- du l*afy.

Devant cette évidence^ on aurait peine à comprendre comment la légende des prétendus aveux faits par le condamné au capitaine de gendarmerie Leb. un-Renaud a jamais pu prendre une importance quelconque dans les polémiques ultérieures — s'il n'était certain que les défenseurs même de Dreyfus se sont trompés sur un point de première importance.

Ils ont cru et admis jusqu'à ce jour

Pi'ison de la Santé.

que l'allégation relative à ces prétendus aveux avait été mise en circulation le 5 janvier au soir par le journal /<?J^>/i/y.v, puis reproduite le lendemain par (l'autre s journaux.

Or c'est là une erreur positive.

Le véritable auteur de l'allégation est « le commandant » dont parle la Libre i^rt/'o/e, qui assistait, avec son rédacteur, à la parade d'exécution ; on a noté et souligné le fait ci-dessus, dans le récit même.

Or, la Libre Parole, paraissant le matin, ne pouvait, naturellement, imprimer son récit que le lendemin, G janvier (SOUS la date du 7), et son rédacteur s'empressa de faire part de la prétendue nouvelle à soncollèg-ue du Temps, qui la nota le 5, au soir. C'est ainsi qu'elle arriva d'abord au public, pour être, d'ailleurs, immédiatement démentie par 1'^gence Ilavas :

« Le ministre de la g-uerre a interrogé

Livr. 19 : L'Affaire Drej-fug illustrée.

le capitaine de la garde répuljlicaine Lebrun-Renaud sur les affirmations qui lui sont attribuées par certains journaux relativement à une conversation avec l'ex-capitaine Dreyfus. L<' capitaine Lebrun-Renaud a certifié au ministre qu'il n'avait fait aucune communication à aucun organe ni représentant de la presse. «

Note officielle que le Figaro, (parfaitement informé à ce sujet, par la raison qu'on donne ci-après), faisait suivre des lignes suivantes :

(( C'est absolumentexact et le capitaine a dit la vérité en affirmant à son ministre qu'il n avait fait aucune communicalion à aucun org-ane ni représentant de la presse. Ce qui est vrai, c'est qu'il va eu seulement une conversation t'^nue par ce brave officier, de la meilleure foi du monde, devant des personnes qu'il ne soupçonnait pas devoir la rapporter. ^) Mais quel était donc ce ^' commandant » qui, cinq minutes après la parade, avait déjà un renseignement précis sur les prétendus aveux faits par Alfred Dreyfus, qui les tenait, disait-il, de Lebrun-Renaud lui-même, et qui les apportait aussitôt au rédacteur de la Libre Parole, aux abords du champ d'exécution? Quel était ce ^< commandant » dépositaire instantané d'un fait important, dont le général Darras, nj aucun officier supérieur en fonction n'avait eu connaissance?

C'était évidemment un officier répondant à cette double définition : il avait accès d;'.ns les coulisses de la lugubre cérémonie, puisqu'il y avait déjà vu Lebrun-Renaud, et il savait où retrouver aussitôt le rédacteur île la Libre Parole pour lui apporter sa nouvelle.

Ce « commandant » était le commandant du Paty de Clam.

Non seulement lui seul répondait à cette double définition, mais lui seul pouvait à ce moment avoir aux lèvres le motd' « amorçage », avecles mots « docu-

ments peu importants livrés pour en obtenir d'autres » qu'il avait cinq jours plus tôt apportés à Dreyfus dans sa prison. Lui seul avait déjà introduit ce mot dans l'acte d'accusation de Boxon-d'Ormescheville, sans qu'il y correspondît à rien; lui seul avait la monomanie jésuitique de la confession, de l'aveu qu'il tentait vainement depuis trois mois d'arracher à Dreyfus. . .

L'auteur de la nouvelle, c'est lui. L^at-il basée sur une simple altération de verbe : <( le ministre sait)), au lieu de <> ministre croit?)) Avait-il suggéré d'avance à Lebrun-Renaud quelque question de nature à amener aux lèvres du condamné une réponse dont il fut possible de tirer un parti frauduleux ? ou plus simplement l'avait-il inventée de toutes pièces? Peu importe. Il suffit, pour annuler le témoignage, qu'il soit venu de cette. source enn)oisonnée.

Mais la troisième hypothèse est de beaucoup la plus vraisemblable, si l'on se rapporte au témoignage, si important à cet égard, d'Eugène Clisson, rédacteur du Figaro. Les faits sont notoires et il suffit de les rappeler, Eugène Clisson, se trouvant le soir même du .3 janvier 1895 dans un bal public de Montmartre, eut l'occasion d'y rencontrer le capitaine Lebrun- Renaud, qu'il ne connaissait pas et qui lui fut présenté comme <( l'officier qui avait, le malin », conduit Dreyfus au supplice.

Le capitaine n'était pas avare de détails et contait par le menu tout ce qui s'était passé. Il ignorait d'ailleurs la qualité de Clisson, qui s'empressa, en bon journaliste, et comme il l'a dit luimême, en l>on « phonographe », de reproduire la conversation dans le Figaro. Il n'y est en aucune façon question des prétendus aveux.

« Dreyfus, dit-il, d'après le capitaine Lebrun-Renaud, fut conduit dans une des salles de l'Ecole miiitaire et laissé sous la garde du capitaine Lcbrun-Re-

naud. C'est là dans celte pièce, que la conversation suivante s'engagea :

« — Vous n'avez pas songé au suicide, Monsieur Dreyfus? demanda le capitaine Lebrun-Renaud.

« — Si, mon capitaine, répondit Dreyfus, mais seulement le jour de ma condamnation. Plus tard, j'ai réfléchi.

Je me suis dit qu'innocent comme je suis, je n'avais pas le droit de me tuer. On verra, dans trois ans, quand justice me sera rendue.

« — Alors, vous êtes innocent?

« — Voyons, mon capitaine, écoutez :

on trouve dans un chiffonnier d'une ambassade un papier annonçant l'envoi de quatre pièces. On soumet le papier à des experts : trois reconnaissent mon écriture, deux déclarent que l'écriture n'est pas de ma main, et c'est là-dessus qu'on me condamne !

« A dix-huit ans, j'entrais à TÉcole Polytechnique, j'avais devant moi un magnifique avenir militaire, 300,000 fr.

de fortune et la certitude d'avoir dans l'avenir 50,000 francs de rentes. Je n'aj jamais été un coureur de filles. Je n'ai jamais touché une carte de ma vie, donc je n'ai pas besoin d'argent. Pourquoi aurais-je trahi? Pour de l'argent? Xon, alors quoi ?

« — Et qu'est-ce que c'était que ces pièces dont on annonçait l'envoi?

« — Une très confidentielle^ et trois autres moins importantes.

« — Comment le savez-vous?

« — Parce qu'on me l'a dit au procès. Ah! ce procès à huis clos, comme j'aurais voulu qu'il fut public et qu'il eût lieu au grand jour! il y aurait eu certainement un revirement d'opinion.

« — Lisiez-vous les journaux en prison?

« — Non, aucun ; on m'a bien dit que la presse s'occupait beaucoup de moi, et que certains journaux profitaient de cette accusation ridicule pour se livrer

à une campagne antisémite. Je n'ai rien voulu lire.

<( Puis, raide et comme insensible, il ajoute : A présent , c'est fini. On va m'expédier à la presqu'île Ducos ; dans trois mois ma femme viendra m'y rejoindre.

« — Et, reprit le capitaine Lebrun- Renaud, avez-vous l'intention de pren dre la parole tout à l'heure?

(( — Oui, je veux prolester publiquement de mon innocence. »

Devant cotte déclaration nettement formulée, le capitaine fit informer le général Darras de la résolution de Dreyfus. Elle avait d'ailleurs été prévue, et un roulement de tambours devait lui couper la parole en cas de besoin. Il était neuf heures moins dix lorsque quatre artilleurs entrèrent dans la salle.

« — Voici les hommes qui viennent vous prendre, monsieur, dit le capitaine Lebrun-Renaud .

^( — Bien, mon capitaine, je les suis, mais je vous le répète, les yeux dans les yeux, je suis innocent.

« Et il suivit les soldats. »

Au moment où il parut, ce récit si visiblement véridique sembla définitif à tout le monde. Personne, pas même la Libre Paro.e, ne parla plus des prétendus aveux de Dreyfus. Pour ressusciter cette fable, il ne fallait rien moins que l'incroyable aveuglement et l'insondable inconscience de Cavaignac.

Or, ici encore, faut-il remonter à la source et rechercher l'inspiration?

Du Paty de Clam est le cousin germain et familier de Cavaignac.

La légende des aveux est donc jugée.

Il importe néanmoins de signaler un même fait qui a son importance à plus d'un titre.

Au lendemain de la parade, le capitaine Lebrun-Renaud ne fut pas seulement interrogé par ^e ministre de la guerre, comme le disait la note officielle

L'AFFAIRE DREYFrS

de V Agence Havas. Il fut appelé chez le ministre de l'intérieur, Dupuy, et rudement tancé pour son indiscrétion, «indigne d'un officier de gendarmerie ■>^.

Pense-t-on qu'il s'agit des prétendus aveux de Dreyfus et de son innocence ou de sa culpabilité? Pas le moins du monde, et Dupuy n'en avait cure. Ce qui l'épouvantait, ce qui l'avait mis hors des gonds et lui dictait celte algarade insolite, avant de lui dicter la note de y Agence Havas, c'était le nom de l'Allemagne, énoncé tout au long dans les prétendues paroles attribuées à Alfred Dreyfus, et qu'on supposait communiquées à la presse par Lebrun-Renaud.

De quoi s'avisait donc ce gendarme, après qu'on était convenu de ne pas prononcer le nom de la puissance élran-

gère en cause? Allait-il donc, par sa sottise, rouvrir l'incident diplomatique si péniblement fermé, et remettre sur le tapis les soustractions de pièces officiel lemenl enterrées?

Oncques officier ne fut si près du Cherche -Midi que Lehrun-Kcnaud en cette mémorable circonstance.

Mais, tout bien pesé, on lui tint compte de sa docilité, et c'est ainsi qu'au lieu de la prison militaire, il iinit par avoir le commandement d'un escadron, près de Paris.

Au demeurant, Dupuy allait avoir d'autres alTaires, et à son tour, être bousculé comme il avait bousculé le gendarme. Moins heureux que Lebrun- Renaud, il devait perdre son portefeuille à la bataille.

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