CHAPITRE VI
nVXorcier Ixésxte
Examen fait du rapport déposé par du Paty de Clam, Mercier se montrait moins que jamais convaincu de la culpabilité de Dreyfus. Il ne s'en cacha point et, un instant, la coterie jésuitique crut la partie perdue. Le Juif allait lui échapper!
Les choses semblaient si près de ce dénouement, que du Paty, changeant soudain son fusil d'épaule et voulant se donner les gants d'une mise en liberté qui paraissait très probable, écrivit à jiyjme j)peyfus — à celle-là même qu'il avait associée pendant deux semaines à la torture de son mari — pour lui annoncer une ordonnance de non-lieu comme imminente.
Mais déjà l'Etat-Major s'était ressaisi, en se rappelant quel puissant engin de guerre sont les journaux, pour qui sait et peut utiliser leur concours. A tout hasard, BoisdefTre voulut essayer cet engin, sans en avoir encore mesuré la prodigieuse portée. Du Paty de Clam, plus familier que les autres avec ses etfets, fut sans doute l'instigateur de la campagne. Très certainement, il se mit le premier en route pour la Libre Parole, où il avait des attaches
déjà anciennes. Un autre aborda VEclair. Un troisième s'aboucha au Journal avec son critique militaire attitré, professeur à l'Ecole de Saint-Cyr, et qui allait signer « Montville » ses articles sur ralîaire Dreyfus. Un quatrième et un cinquième s'assurèrent le puissant concours du Petit Journal, de la Croix, du Gaulois, du Figaro.
Et ici, qu'il n'y ait point d'équivoque. De part et d'autre, on a beaucoup parlé de corruption à prix d'argent, on s'est mutuellement jeté à la tête l'accusation de vénalité. Une partie de la presse était, disait-on, aux gages de la haute banque juive et l'autre partie à la solde de l'État-Major, grâce aux fonds secrets dont il dispose pour les « missions ù l'étranger » devenues, à celte occasion, de simples « missions à l'intérieur ».
Les hommes qui ont suivi de près les événements et qui en connaissent le fond, savent ce qu'il y a de réellement peu fondé dans ces accusations réciproques. En général, il n'est pas vrai que les partis disposent d'une caisse noire pour alimenter la presse ; il n'est pas vrai que les fonds secrets soient employés à l'acheter; (bien plus commu-
nément, ils alimentent les besoins et menus plaisirs personnels de ceux qui les détiennent); il n'est pas vrai non plus que les feuilles à grand tirage attendent, pour prendre position, une aussi misérable pitance.
Sans doute, des événements encore voisins de nous ont montré un trop grand nombre de journaux participant à la curée du Panama, sous prétexte de «publicité». Mais ce qui s'est passé alors, au milieu de la dilapidation eiïrénée d'un énorme capital de quinze cents millions, ce ^qui est trop vrai, peut-être, dans la plupart des grosses émissions de sociétés iinancières, n'est pas le cas habituel ou normal dans les grandes commotions publiques. L'action sur la presse s'exerce moins alors par des subsides directs en argent que par des communications exclusives et des nouvelles inédites, lesquelles en réalité équivalent à l'argent, puisqu'elles se monnayent, mais sans rien coûter ni à la caisse de ceux qui les dispensent ni à l'honneur de celui qui les reçoit. Le fait seul d'épouser résolument une opinion tranchée, dans une crise nationale, équivaut parfois à un capital en espèces. C'est souvent l'explication très simple d'un succès que l'argent n'aurait jamais déterminé.
Ici, le cas était, au plus haut degré, de ceux oti l'on peut négliger le nerf de la guerre. Ne s'agissait-il point d'une fonction vitale dans l'organisme de la nation, de la défense nationale elle-même, et d'un officier de l'Etat-Major général, accusé de trahison ? Cerles, c'était plus qu'il n'en est besoin pour passionner,
« Souvenez-vons du Majq-
" {Dessin de COUTURIER,
au premier mot, l'opinion publique.
Il faut song-er, pour bien comprendre ce qui passa alors, que l'arrestation du capitaine Dreyfus était jusqu'à ce jour restée absolument secrète, que M™* Dreyfus, terrifiée par les menaces de l'inquisiteur Du Paty de Clam, n'en avait rien dit à personne et laissait croire son mari en mission.
Tout à coup, le 29 octobre 1894, c'est-à-dire le lendemain du jour où Mercier avait annoncé l'intention de faire mettre le capitaine Dreyfus en liberté, une note de dix lignes, signée Papillaud, paraît en première page dans le moniteur attitré de l'antisémitisme, la Libre Parole (dont le rédacteur en chef, Edouard Drumont, se trouvait à ce moment réfugié à Bruxelles). Cette note était ainsi conçue :
Est-il vrai que récemment une arrestation fort importante ait été opérée par ordre de l'autorité militaire ?
L'individu arrêté serait accusé d' espionnage .
Si la nouvelle est vraie, pourquoi Vautorité militaire gardet-elle un silence si absolu ? Une réponse s'impose.
Ce silence, il n'est pas inutile de le rappeler, avait été l'argument suprême invoqué par l'Etat- Major, le 14 octobre, pour obtenir de Mercier l'ordre d'arrestation du capitaine Dreyfus. On le lui reproche aujourd'hui comme un crime. De qui peut venir le reproche et par conséquent l'information? Ce n'est évidemment ni de Mercier lui-même, ni de M'" Dreyfus. Du Paty de Clam l'a, en personne, apportée à la
Libre Parole. C'est le premier coup de clairon annonnonçant l'insurrection de l'Etat-Major contre le chef de l'armée, ministre de la guerre.
Dès le lendemain, 30 octobre, rÉclair, non moins bien stylé, donne en ces termes la réplique à la Libre Parole :