‹ L'affaire Dreyfus et ses ressorts secretsChapitre 6 sur 39 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

'In-strixctioir ï>x*éllm.iii.giire.

Il partit avec Cochefert , sur cette noble et généreuse réponse, laissant la malheureuse femme dans un abîme de perplexités et de désespoir.

Dès le lendemain, 16 octobre, elle se présentait à son cabinet, venant aux

L'élève-oflicier Alfred Dreyfus (1881).

nouvelles, espérant une parole d'espoir, au moins un indice sur l'accusation...

Du Paly resta impénétrable, tout en affirmant que les preuves réunies contre le capitaine Dreyfus étaient accablantes €t en laissant entendre qu'au bout du procès criminel en expectative, il y avait la peine de mort.

— Mais, enfin, quelles sont ces preuves. Sur quoi s'appuient-elles ? demandait M™* Dreyfus, en se tordant les mains.

— Sur mon i?îtime conviction ! répondait-il avec sérénité.

Et comme l'infortunée, ne sachant à

quelle pensée s'arrêter, ignorant l'accusalion, ignorant les prétendues preuves, se débattantdans l'inconnu,, prolestaitnéanmoins de sa foi dans son mari et de sa certitude qu'il ne pouvait avoir commis aucun acte répréhensible, cet homme alfreux ne craignit pas d'inaugurer une torture inédite contre celle qui l'implorait, dans la candeur de

sa tendresse

— Yolre mari ! vous défendez votre mari ! dit-il avec une affectation de pitié. C'est que vous no le connaissez pas !.., Votre mari est le dernier des lâches, le dernier desgredi?is... Joueur et débauché, il vous trompe du matin au soir et n'est occupé qu'à trouver de l'argent pour ses ignobles orgies... Il a des maîtresses, il fréquente les courses et les tripots, tandis que vous le croyez au travail. Et c'est que je U ti ouve en lui d'abominable : c'est son hypocrisie , la dissimulation profonde dont il enveloppe une existence criminelle.

Et comme M""* Dreyfus protestait contre l'absurdilé et l'impossibilité matérielle d'une telle hypothèse, montrant que son mari ne quittait son domicile que pour se rendre à son bureau, y passait la journée et rentrait dineren famille, affirmant qu'on devait se trouver devant quelque erreur monstrueuse, ou elle ne savait quelle confusion de personne...

— Je vous dis que vous ne connaissez pas votre mari, reprenait la bète féroce. Personne ne le connait!. . . C'est l'homme le plus dissimulé de la terre ! Il mène une vie en partie double...

chez lui, bon père et bon époux, réguher

LlY. 4 : L'Affaire Dreyfus illustrée.

dans ses mœurs, parfait pour tous les siens, en apparence. Au dehors, un monstre de dissipation et de vice ! . . .

— Je ne le crois pas ! . . . cela n'est pas ! . . . cela ne peut pas être ! . . . disaitelle, inébranlable.

Pendant dix-sept jours que durèrent ces entrevues quotidiennes, car madame Dreyfus ne perdait pas l'espoir d'arracher quelque lueur de vérité, quelque indice utilisable à celui qu elle savait chargé de l'enquête ouverte contre son mari, l'attitude de ce misérable ne changea que pour passer du ton de la commisération pateline à celui de la menace.

— Surtout ne parlez à âme vivante de ce qui se passe!... répétait-il avec des gestes d'halluciné. Il faut que tout le monde ignore oii est passé votre mari... Peut-être à ce prix pourrons-nous épargner sa tête!... Souvenez-vous du Mas-

que de fer!.,. Les crimes d'Etat ne sont pas des crimes ordinaires : ils comportent des châtiments extraordinaires aussi , mais qui ne sont possibles que dans le mystère absolu, — sans quoi, il ne reste que la mort !...

Une autre fois, il criait :

— Ah! nous le tenons bien, allez!...

Son gardien, un officier supérieur, a répondu de lui sur sa tête... Si j'étais à sa place, /'<:?zf;r^2s tellement peur qu'Une m échappe que je me coucherais en travers de sa porte,]' épierais son sommeil!. . .

Etait-ce une invite à quelque tentative d'évasion ou de corruption, comme on a cherché plus tard à en faire naître ? Du Paty espérait-il trouver dans une imprudence de la femme ou du mari la preuve insaississable qu'il se voyait impuissant à établir?... Se livrait-il tout simplement à sa fantaisie mélodromatique? Qui pourrait le dire?

Son attitude avec l'accusé et les moyens qu'il mettait en œuvre contre lui, ou qu'il rêvait de mettre en œuvre, ont été décrits par Forzinetti.

« Du 18 au 24 octobre, dit-il, le com-

« mandant du Paty de Clam vint, muni « d'une autorisation particulière du mi- <( nistre de la guerre, pour interroger « Dreyfus. Avant de le voir, il me de- « manda s'il ne pouvait pas pénétrer « sans bruit dans la cellule, porteur « d'une lampe assez puissante pour « pouvoir projeter un flot de lumière au " visage du capitaine, qu'il voulait sur- (' prendre de façon à le démonter. Je « répondis que ce n'était pas possible. « Il lui fit subir deux interrogatoires et « lui dicta chaque fois des fractions de « phrases puisées dans le document « incriminé, dans le but d'établir 'a « comparaison entre les écritures. >'

Ces phrases ou ces mots sacramentels — manœuvres, pièce de 120, frein hydraulique, troupes de couverture , Madagascar— étaient, aux yeux du commissaire enquêteur, la clé de l'affaire. Et de même que de l'absence de papiers com- |)iomcttaiits dans les tiroirs de l'inculpé, il tirait l'audacieuse conclusion que ces papiers avaient été déruits, — de la différence des écritures sur ces mots caractéristiques du bordereau, il tirait la conclusion non moins extraordinaire que Dreyfus avait modifié la sienne, lout exprès pour dérouter TEtat-Major.

Aussi n'était-il point d'expérience bizarre qu'il ne tentât contre une aussi damnable perversité. Il faisait écrire ces mots à Dreyfus dans les attitudes les plus variées et les plus imprévues, — debout, couché, assis, de la main gauche, de la droite, ganté et non gant.é, avec une plume fine et avec une plume de ronde, s'ingéniant chaque fois à trouver quelque ragoût nouveau, en savourant l'ivresse de tourmenter un juif, à huis-clos, dans le silence d'un cachot et la certitude de l'impunité. Volupté exquise et rare qui rappelait peut-être à cet aliéné les plus suaves traditions de la guerre de Vendée — on lui donnait l'illusion de se croire pour une heure, gouverneur de la Bastille.

Et, de fait, il ne se trompait guère.

Car à quoi bon raser la Bastille si le Cherche-Midi la remplace, pour les vivisections de la haute armée catholique et royale ?

« Pendant cette période de temps, « poursuit le commandant Forzinetli, « la surexcitation du capitaine Dreyfus « était toujours très grande. Du corridor « on l'entendait gémir, crier, parlant à

« haute voix, protestant de son inno- « cence. Il se battait contre les meubles, « contre les murs et paraissait incons- (( cient des meurtrissures qu'il se faisait. « Il n'eut pas un instant de repos et u lorsque, terrassé par les soulfrances, « la fatigue, il se jetait tout habillé sur « le lit, son sommeil était hanlé par u d'horribles cauchemars. Pendant ces a neuf jours d'une véritable agonie, il

« ne prit que du bouillon et du vin sucré, « ne touchant à aucun aliment.

« Le 24 au matin, son état mental, « voisin de la folie, me parut tellement « g-rave que , soucieux de mettre ma « responsabilité à couvert, j'en rendis « compte directement au Ministre, ainsi « qu'au Gouverneur de Paris. Dans « l'après-midi, je me rendis, sur con- « vocation, près du g-énéral de Bois- « délire » ^ue je suivis chez le ministre u de la guerre. Le général m'ayant de-

« mandé mon opinion, je répondis sans « hésitation :

— u On fait fausse route. Cet officier « fi" est pas coupable ! »

Celte intervention n'eut pour elTet que d'exaspérer l'Etat-Major. Du Paty de Clam, qui avait suspendu ses visites à la prison du Cherche-Midi, les reprit le 27 et vint personnellement jusqu'au 9 novembre faire subir à sa victime de nouveaux interrog^atoires, de nouvelles épreuves d'écriture qui n'avaient d'autre

but, chaque fois, que ^'obtenir un aveu, contre lequel Dreyfus ne cessait de protester.

Toujours l'obsession de l'aveu, du confessionnal, de la vieille procédure mise en œuvre par les tribunaux ecclésiastiques contre Jeanne d'Arc • et contre tant d'autres, restée la hantise et l'idéal de tant de juges militaires et civils et dont la trace déshonore encore nos mœurs. Alors qu'en pays anglo-saxon le premier soin du juge et même du policier, par une magnanimité vraiment noble, est de mettre tout inculpé en garde contre sa propre faiblesse et de l'avertir de ne pas dire un mot qui puisse rincriminer ; alors qu'aux assises môme l'accusé est muet et ne parle que s'il le désire, dans ce drame du jugement, tout extérieur à sa personnalité, que jouent devant lui les seuls témoins du f lit, — chez nous, ouest encore à vouloir des aveux, à rechercher les aveux, à escompter les aveux et, par suite, à les supposer ou à les inventer, quand ils manquent. . . Ajoutez le secret, l'irresponsabilité du juge couvert par ce secret : d'emblée, il retourne à la torture, comme le chien à son vomissement évangélique. Ainsi faisait du l'aty^ inconscient et serein dans sa jésuitique ordure.

D'aveux, jamais Dreyfus n'en fit, parce qu'il n'en avait point à faire. Si longue, minutieuse et cruelle que fût l'instruction, il ne pouvait pas croire à sa mise en jugement. Jusqu'au dernier jour, il disait naïvement à Forziuetti, avec cette simplicité des grands enfants que restent les officiers laborieux:

— Quelle compensation vais-je demander? Je solliciterai la croix et je donnerai ma démission. C'est ce que j'ai dit au commandant du Paty qui l'a relaté dans son rapport au ministre. 11 n a pu relever aucune preuve contre moi, car il ne peut pas y en avoir...

Chose inouïe, et pourtant certaine,

pendant ces quinze jours de torture préliminaire, Dreyfus ne put même pas

OBTENIR qu'on LUI FIT CONNAITRE l'aCCUSA- TION QUI PESAIT SUR LUI.

Le bourreau venait le soir, accompagné de l'archiviste Gribelin faisant fonction de greffier, entrait la menace ou l'outrage à la bouche et recommençait ses stupides épreuves d'écriture.

Ses dires fleuraient naturellement la sacristie.

— Vous êtes perdu; il ny a que la Providence poio' vous tirer de là! disait-il k Dreyfus.

Et comme celui-ci reprenait ses sollicitations quotidiennes, voulant au moins connaître son crime, il n'obtenait que des réponses énigmaliques. Parfois le greffier s'invitait à la fête et piquait, lui aussi^ une banderilla au flanc du taureau éperdu.

— Supposez qu'on trouve votre montre dans une poche où elle n aurait pas dû être, disait-il finement.

Et du Paty d'acquiescer du geste à ce mot d'esprit. Ils se mettaient ainsi h deux pour torturer le Juif, avant d'aller au lit, et sans doute n'en dormaient que mieux.

Une facétie fort appréciée de ces bandits consistait à prévenir l'inculpé que « ses complices » allaient être arrêtés ; on les tenait; son arrestation, quoique secrète, étant connue des officines allemandes^ ne pouvait l'être que jidr eux.

Et comme Dreyfus, insensible au charme de ces plaisanteries attiqucs, protestait qu'il était innocent du crime (ju'on ne voulait pas lui nommer, du Paty tournant subitement au tragique, s'écriait d'une voix caverneuse:

— L'abbé Bruneau aussi, disait qu'il était innocent!... Ce qui n'a pas empêché vos amis de l'envoyer à l'échafaud!...

Puis il revenait à son système de questions insidieuses et vagues, destinées à obtenir des réponses non moins vagues, pour les consigner au plumitif et donner

à Dreyfus l'air d'un homme qui se met en contradiction avec lui-même. Que ne savait-il, le malheureux, que le premier soin d'un accusé conscient de ses droits et du danger oii le placent les procédures secrètes, doit être de i^efuser toute réponse ! Que n'avait-il appris ce précepte à l'école des vieux champions des luttes passées ! N'est-il pas toujours temps de s'expliquer en audience publique?

Il est vrai que l'audience publique, il ne devait l'avoir qu'au champ d'exécu-

tion. Qu'importe ! Sa protestation a semé le grain de vérité. C'est pour l'avoir non pas même entendue, mais lue dans un journal, que l'auteur de cette étude en a gardé le frisson et l'a transmis à d'autres hommes.

Le quinzième jour, du Paty de Clam se décida enfin à montrer au capitaine Dreyfus la photographie du bordereau qu'on l'accusait d'avoir écrit. Le lendemain, son rapport était remis au général Mercier, ministre de la guerre.

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