A FAIT DES AVEUX
A toi, Mercier : « Il faudra bien que le mystère dont on a voulu entourer cette affaire s'éclaircisse I »
Aussitôt, la Libre Parole (1" novembre) rappelle sa question de Tavanlveille et reproduit l'article de V Eclair ; puis elle ajoute :
« Telle était la question que nous posions le hmdi 29 et à laquelle le
MINISTÈRE de LA GUERRE s'eST BIEN GARDÉ DE RÉPONDRE. »
« Dès dimanche, nous étions avisés, (( au journal, de cette arrestation ; mais '( étant donné la gravité des accusa- « tions, le nom et la qualité du cou- « pable, nous voulions, et on comprcn- « dra notre réserve, attendre le résulte lat de l'instruction... Aujourd'hui « nous n'avons plus les mômes raice sons... h' Eclair a parlé. Oui, le fait « est vrai. Il est vrai également, comme « le dit VEclair, qu'il est sans précé- « dent. Ce n'est qu'une monstrueuse « exception... Le crime de cet homme « se flétrit de lui-même. Et c' est pour- « quoi rarmée appelle une expiation « qu'elle veut éclatante. »
En présence de ces indiscrétions soudaines, Mercier s'inquiète et sindigne, sans soupçonner encore d'oii le coup es t parti. La presse n'en fait jamais d'autres ! Elle exagère tout. Il faut remettre les choses au point. L'officieuse Agence llavas n'esl-elle point là, pour recevoir les effusions ministérielles?
Le 1" novembre, à minuit, elle apporte aux journaux la dernière pensée de Mercier :
« Bes PRÉSOMPTIONS sérieuses ont mo- « tivé l'arrestation provisoire d'un offi- « cier de l'armée française, soupçonné « d'avoir communiqué à des étrangers « quelques documents peu importants, c( 7nais confidentiels. L'instruction se a poursuit avec la discrétio)ique compor- « tent les affaires de ce genre et une solu- '■ tion pourra intej'venir à très bref délai. »
Tout y est, et la pensée de Mercier est bien claire, l'insuffisance des preuves réunies contre Dreyfus bien évidente :
Si'im^]es présomptio)is ; soupçonné d'avoir
communiqué documents ])eu importants; solution à très bref délai. Aux yeux du ministre de la guerre, il n'y a pas, dans le cas du capitaine Dreyfus, de quoi fouetter un chat.
Visiblement, il ne croit pas que la bordereau soit de lui. S'il ne tenait qu'à Mercier, Dreyfus serait déjà libre ou n'aurait jamais été arrêté. Mais il y a rÉtat-Major qui insiste !... Il insiste même de sa plus grosse voix, l'Etat- Major catholique et royal, dans YÉclair du lendemain 2 novembre, en reproduisant la note officieuse :
u Qui trompe-t-on?.... que se passe-
« t-il ? A QUELLE INFLUENCE OBÉIT- ON DÉJÀ,
« que l'on ose ainsi travestir la vérité ?
« Que veut dire « arrestation provi- « soire », quand l'arrestation a été faite « il y a plus de quinze jours, après une <c enquête approfondie et qu'oN a reçu « des aveux? Quoi, le traître qui avoue « peu donc n'être pas maintenu en état « d'arrestation? Serait-ce la prime de sa « complaisance à parler?
« Loin de songer à l'élargissement de « ce misérable on songe à la pénalité « qui le frappera. Le ministre de la « guerre voudrait qu'il fût fait un exem- « pie terrible. Aussi sommes-nous bien « certains que l'étrange note publiée par « l'Age/ice Havas n'a pas eu et n'aura « pas l'agrément du ministre.
« Pour se l'expliquer, il faut croire (( que l'on cherche à influencer et le « gouvernement et l'opinion.
«'L'accusé, qui est Israélite, se nomme <( Alfred Dreyfus. Il était capitaine au « 14^ d'artillerie, stagiaire au 1" bureau u (mobilisation) au ministère de la « guerre.
« Cet officier n'aura pas à invoquer « la détresse. Il est riche, bien appa- « rente. Son beau-père est marchand de « diamants. U est marié, il a deux en- « fants. Sa femme ignorait les motifs de « son absence ; elle s'est depuis réfugiée » chez son père.
« Ce ne sont point des difficultés pé- (( cuniaires qui font poussé à commettre « son abominable forfait. Jusqu'à pré- " sent on a en vain cherché à deviner à « quel mobile il a pu obéir. Les débats, « s'ils étaient publics — mais le huis- « clos sera très certainement ordonné « — révéleraient un caractère étrange,
« BIEN FAIT pour DÉCONCERTER. C'eST UN « BIZARRE SUJET d'ÉTUDES POUR LE PHYCHO- « LOGUE, QUE CET HOMME.
« Le crime est formel. Il a été accom- « pli. Quelle importance a-t-il au point « de vue de la défense nationale ?
« Nous croyons que l'opinion peut se « rassurer. Comme nous le disions hier: « l'œuvre patiente de la mobilisation « reste intacte. »
Du Paty de ÇA^vnfecit.
Et de son côté, la Libre Parole :
v( Hier soir nous recevions confirma « tion de ce crime inouï. L'officier arrêté « pour trahison est attaché à TEtat- « Major du ministère de la guerre. Il « passe pour être en mission. \^ affaire u sera étouffée parce que cet officier est « juif. Cherchez parmi les Dreyfus, et u les Mayer ou les Levi, vous trouverez. « Arrêté depuis quinze jours, il a fait ^< DES AVEUX COMPLETS ct OU a la preuve « absolue qu'il a vendu nos secrets à i< l' Allemagne . Quoi qu'on dise, il est au u Cherche-Midi, mais pas sous sou nom.
« On veut le faire réfugier à Mulhouse^ (( où réside sa famille. »
Ainsi, la guerre est nettement déclarée au chef de l'armée par TEtat-Major.
D'où pourraient venir, sinon de lui, tant de détails précis, mêlés à tant de mensonges systématiques ? On parle à'aveux complets, de preuves absolues, quand on n'a rien de tel, pas un mot d'aveu, pas l'ombre d'une preuve. Et l'on donne le nom de l'accusé, sa qualité, la circonstance caractéristique du nom sur le registre d'écrou, connu du seul Etat-Major, tandis que le ministre fait prévoir, annonce une ordonnance
lie non-lieu résultant de l'inanité des charges. Certes, en pareille affaire, il n'est pas un patriote sincère qui ne ^oive la souhaiter. Qui donc, sauf l'Etat- Major catholique, pourrait hurler, à la pensée que la victoire menace de lui «chapper : Va/faire sera étouffée parce «<iUE l'officier est juif?
Eh! oui, dès ce moment, dès cette
-première heure, c'est ainsi que la ques-
lion se pose. L'officier incriminé l'a été
parce qu'il est juif. Il est arrêté parce
jqu'il est juif, L'Etat-Major veut sa perle
parce qu'il est juif. Il n'y a pas, en réa-
iité, d'autre charge contre lui. Cela
i-résulte à la fois de la note officieuse de
Mercier et des informations frauduleuses
^e rÉlat-Major papiste. Et c'est sous
prétexte que les « influences juives »
■sont à l'œuvre pour sauver le Juif,
qu'ayant mis dans le domaine public les
noms et qualités de l'accusé, la coterie
jésuitique va travailler désormais,
d'abord à obtenir le maintien de son
•arrestation et sa mise en jugement,
■puis à obtenir le huis clos, puis à obte-
aiir la condamnation.
Car déjà l'opinion est violemment ragitée par la sinistre nouvelle : un officier des bureaux de la guerre poursuivi pour avoir livré à l'étranger les plans -de mobilisation! Comment admettre un instant qu'une telle arrestation ait pu se faire sans preuves écrasantes? C'est une idée qui ne se présente même pas à l'esprit. Le grand public sait confusément l'étroite confraternité qui règne entre les officiers de la haute armée, et spé- 'Cialement entre les élèves de l'Ecole Polytechnique. Qu'il puisse y avoir, en pareil cas, affaire de parti et de fanatisme religieux, personne n'en a le soupçon.
On croirait plutôt les « chers camarades ^> capables de vouloir, sauver un traître avéré. Le pays ne sait pas que •l'Etat-Major n'est qu'une « jésuitière », -comme le dira demain Billot. Le pays jne connaît pas le but visé par la Com-
pagnie de Jésus, depuis le jour où elle a institué en France, par le ministère direct de son fondé de pouvoirs Odelin, l'organe officiel de l'antisémitisme, la Libre Barole d'Edouard Drumont. Le pays ne peut pas croire les jésuites de l'Etat-Major capables de vouloir la condamnation d'un innocent, par la seule raison qu'il est juif. Le pays ne peut même pas apercevoir les moteurs catholiques de l'affaire, dissimulés qu'ils sont par le concert unanime de vingt journaux jusqu'à ce jour réfractaircs aux inspirations de l'Eglise romaine.
Telle est pourtant la vérité. Pour la première fois, depuis un siècle, le Vatican a mis la main sur un miracle authentique, en trouvant le mot d'ordre qui peut, au moins pour un temps, enrôler sous sa bannière l'unanimité de la France de 89. A bas le traître! crie le pays tout entier. Et c'est le Gesii qui a inventé le prétendu traître, qui le poursuit, qui va le juger et l'enchaîner, Prométhée moderne, sur le rocher de file du Diable.
Déjà les nouvellistes sont à l'œuvre, el notent d'un crayon inconscient et artiste, ces détails d'intérieur, tragiques en leur familiarité.
« A la première nouvelle, nous nous « sommes rendus au domicile de roiTi- « cier accusé, 6, avenue du Trocadéro.
« La concierge, surprise, nous lé- (( pond, très troublée, que le capitaine « Dreyfus demeure au deuxième étage « au-dessus de l'entresol, qu'elle ignore (( s'il y a du monde ; réponses évasives u et très embarrassées. Dans la loge un « personnage quelconque, qui semble apu partenir à la police de sûreté, se cache « derrière un journal qu'il tient à la main.
u Au domicile du capitaine, une jeune « bonne, à l'accent alsacien très pro- (( nonce, nous reçoit et nous répond « que le capitaine est absent, que ma- « dame dîne chez ses parents. La pauvre u fille est navrée, cela se voit.
Sur la table, dans le fumoir, un indi- « cateur d'u chemin de fer de l'Est ; « tout est en ordre ; on sent que la (( police a dû passer par là : il n'existe « pas un seul papier sur la table qui <( devait servir de bureau de travail au < capitaine.
« Nous n'insistons pas, car nous com- « prenons combien notre mission est « délicate. Nous repassons par l'anti- « chambre, éclairée faiblement, et nous « apercevons dans un coin un de ces « petits ballons de bébé, dont la vue « nous serre le cœur. »
Et le reporter poursuit :
« Nous nous adressons à la concierge.
— Jamais je n'aurais cru cela du capitaine, nous dit-elle. C'était un homme plutôt aimable, malgré son ( air renfermé. Une chose m'a frappée en lisant les journaux, ce matin : c'est qu'il fût si jeune I A le voir déjà grisonnant, on lui aurait donné dix ans de plus que son âge. Il semblait très bon pour sa femme, à qui il apportait souvent des fleurs. — Est-ce qu'il ne s'absentait pas fréquemment? — Rarement, au contraire. Avant les grandes manœuvres, je me souviens qu'il fit avec son ordonnance un voyage de cinq ou six jours. C'est sa seule absence un peu longue, depuis des années. Il semblait mener une vie très régulière. Tout l'été — trois mois environ — M™' Dreyfus est restée à la campagne. Il allait la retrouver le samedi et revenait le lundi.
Le reste de la semaine, il rentrait tous les soirs de bonne heure. — Le train de vie ne vous paraissait pas exagéré? — Non, monsieur. L'appartement est de trois mille francs environ. Mettons que le ménage dépensait vingt-cinq mille francs par an, c'est le maximum à mon avis. — On ne se doutait de rien dans la maison?
— ; Si, depuis une quinzaine de jours, j'avais cru remarquer que M"** Drey-
« fus était très préoccupée. J'ai su que, « chez elle, souvent elle pleurait. Mais « je n'avais pas attaché d'importance à» « ces détails, d'abord parce que cela ne « me regardait pas et puis parce que « j'étais à cent lieues de croire le capi- « taine coupable de quoi que ce fût. Un- (( homme qui paraissait si sérieux, qui « était si bon avec ses enfants... La « pauvre femme !... Les pauvres en- « fants ! . . . »
Tel est le tableau d'après nature du milieu familial que vient de visiter non pas la police toute seule, mais la police escortant le Gesù. Tel est le début de l'ourag'an qui va se déchaîner sur la France.
Et maintenant, si l'on veut connaître l'opinion officielle de Mercier sur les auteurs de la première bourrasque et sur les adversaires qui l'accusaient de vouloir sauver l'officier juif, cette opinion se trouve consignée au compte rendu sténographique de la cour d'assise de la Seine, audience du 9 février
M^ Labori — M. le génér.il Mercier pourrait-il nous dire s'il a fait une enquête relativement aux indiscrétions commises en octobre et en novembre 1894 au profil de certaines personnes, notamment au profit de la Libre Parole et de VEclalr ?
M. LE GÉNÉRAL MeRCIER. — ... Je Cl'ois
que ceux qui ont fait la publication ne connaissaient nullement mes intentions.
Cette publication ne pouvait pas venir du ministère... Elle pouvait ve)iir de la famille Dreyfus.
De la famille Dreyfus, dieux immortels!... C'est elle, d'après Mercief, qui aurait inspiré fabominable campagne d'indiscrétions voulues et de mensonges perfides par laquelle s'ouvre l'œuvre du parquet militaire, dirigé par le Gesù ! On peut juger par cet exemple du courage moral et de l'honnêteté qui allaient
présider aux décisons du ministre de la guerre, devint l'évidente révolte de rÉtat-Major. Après quatre ans écoulés,
il n'osait môme pas la constater; il imputait bassement ses sommations à la victime elle-même, ou à ses proches.
CHAPITjRE VII
^Vloloiles a,tti'iloiiés sfut. <:*sijp±tsi±xi.e
Tce-yf-VL'.
u Jusqu'à présent on a vainement cherché à quels mobiles a pu obéir le traître » faisaient dire par leurs journaux, deux ans plus tard, les ennemis jurés du capitaine Dreyfus.
De fait, il n'était pas aisé de voir dans quel but un officier savant, graduellement arrivé par son seul mérite en tête de sa promotion, nécessairement destiné aux hauts grades et pourvu d'ailleurs d'une large aisance personnelle, aurait livré à une puissance étrangère non pas même « le plan de mobilisation » (ne l'ayant jamais eu), mais de misérables informations de détail sur Torganisation de l'armée.
Ce mobile, Paul de Cassagnac crut l'avoir trouvé. Sur la foi d'on no sait quels renseignements, il affirmait que le capitaine Dreyfus était joueur, et cette affirmation devait se retrouver, au Conseil de guerre, dans les dires sans preuves du ministère public.
« Le capitaine Dreyfus, écrivait-il « le 2 novembre 1894, était connu, archi- « connu comme un joueur effréné. Et il « ne faut pas connaître le cœur humain, « il faut être vaniteux et bête comme le « ministre de la guerre Mercier, Thom- « me au llair d'artilleur, pour conserver « dans un tel poste un officier joueur. « Tout joueur peut, dans un moment « donné, devenir soit un voleur, soit un « traître ^11 n'y a pas de passion au « monde plus dégradante et qui puisse < mieux conduire à tous les crimes, on
« ne doit rien confier, rien, à un joueur : « surtout pas la sécurité, la défense do « la patrie... etc., etc. »
Ce raisonnement, excellent en luimême, péchait par la base. Le capitaine Dreyfus n'était pas joueur et no l'avait
Alfred Drejl'us (l.SSt)).
jamais été. Les renseignements de police qui le signalaient comme tel étaient l'ordinaire roman des agents à court de copie, il suffit, pour s'en assurer, de recourir à l'acte d'accusation dressé < contre l'inculpé:
« Bien que le capitaine Dreyfus nous « ait déclaré n'avoir jamais eu le goid (( du jeu, il appert cependant des ren- « seignements que nous avons recueillis « à ce sujet qu'il aurait fréquenté plu- « sieurs cercles de Paris oii l'on joue
ET SP]S RESSORTS SECRETS
AO
beaucoup. Au cours de son iaterro- ' gatoire, il nous a bien déclaré êlro t< allé au Cercle de la Presse — une u seule fois — mais comme invité, pour . y diner : il a affirmé n'y avoir pas « joué. Les cercles-tripols de Paris, tels « que le Wasbinglon-Club, le Bolling- '< Club, les cercles de TEscrime et de la < Presse n'ayant pas d'annuaire et leur (< clioirtèle élanl en gcnér.il pou recom-
1>E Bruxelles. — Allôl... La Libre Parole? Mercier est évidemment le complice du Juif!... [Dessm de G. -II. luELs).
<( mandable, les témoins, que noits aii- <( lions pu trouver auraient été très K suspects; nous nous sommes par suite H dispensés d'en entendre. »
Est-il besoin de dire que si l'accusation renonçait si aisément à ces témoins, c'est qu'elle n'en avait pas trouvé de recommandables ou non. Le capitaine Dreyfus était allé une sfulf fois dans un cercle, huit a/is plus tôt, et pour y diner.
Il n'en fréquentait aucun, n'était pas joueur, ne Tavail jamais été. Mais c'est à huit clos seulement qu'il allait pouvoir le dire, et cependant la calomnie faisait son chemin. l*our beaucoup de gens, la preuve était faite : juif et joueur, Dreyfus devait nécessairement devenir un traître.
Du Paly lie Clam, lui, avait deuxautres théories en réserve, pour le cas où celle de la passion du jeu chez l'accusé paraîtrait insuffisamment établie.
H voyait le mobile de la trahison prétendue dans une intrigue féminime doublée d'un désappointement d'ambition.
Voici comment il enroule ses anneaux jésuitiques autour de ces deux thèses, dans son rapport du 31 octobre au ministre de la guerre :
« Le ménage du capitaine Dreyfus dispose de 25 à '^0,000 francs de revenus; il est ordonné et mène un traiu de vie apparent proportionné à ses ressources; la fortune, y conqiris la dot de Mme Dreyfus (et les 23.'),t)00 francs appartenant en propre à Alfred Dreyfus), est employée, à 40,000 francs près, dans la filature de Mulhouse. D'aj)rès les renseignements recueillis, le capitaine Dreyfus est intelligent, doué d'une mémoire remarquable ; il a le sentiment de sa valeur, il est ambitieux. Il concourt pour l'Ecole de guerre, il est admis et vise la première place. Un déboire cruel l'attend à sa sortie de l'Ecole ; il n'est pas le premier, il n'est pas le second, il n'est pas le troisième : le capitaine Dreyfus est rejeté au neuvième rang. La blessure lut profonde, cruelle, elle saigne encore, elle est incurable. Mme Dreyfus déclare, en présence de l'archiviste Gribelin, que son mari avait été malade de cette déception, il en a eu des cauchemars, (c C'est bien la peine, disait-il, de travailler da)is cette armée, on, quoi qu'on fasse, on n'arrive pas selon son mérite ; » lui-même parlait de ce qu'il appelait une infamie.
Livi". b : L'Affaire Dnnfus illMsIrpr
« Quoi qu il en soit, le capilaine Dreyfus obtint d'être employé comme stagiaire à r Etat Major de l'armée. L'année 1894 arrive. Le capitaine Dreyfus fait la connaissance d'une femme mariée, avec laquelle il échange une correspondance dont la dernière lettre se termine ainsi : « A la vie, à la mort. ■• Jusqu'où a été cette liaison? Le capitaine Dreyfus déclare que, s'élant aperçu que cette femme en voulait plus à sa bourse qu'à son cœur, il a rompu. La bourse a-t-e!le résisté aussi bien, d"après lui, que le cœur? En tout cas, il avoue des liaisons intimes passagères.
Dans un ménage ordonné comme le ménage Dreyfus, un trou au budget ne saurait passer inaperçu, si ce trou a existé, et comment la jeune fenuue victime auriiit-elle pu l'ignorer?... »
Ainsi, c'est sur la simple hypothèse d'une liaison coûteuse et dont on ne trouve pas de Irare dans les comptes du ménage, que repose le système!... Et cette hypothèse même se présente sous le bénéiice d'un point d'interrogation!... Toujours le grand procédé jésuitique, toujouis l'insinuation sans preuve, substituée aux réalités. Les maris (jui trompent leur femme ont-ils donc pour habitude d'inscrire les frais de ces peccadilles sur leurs livres de ménage?...
S'il fallait voir des agents de la Triplice dans tous ceux qui manquent à celle complabililé, la Triplice pourrait se targuer de posséder une belle armée despionsl... Est-il d'ailleurs si malaisé pour un officier de Irenle-quatre ans, aussi bien rente que l'élaiLle capilaine Dreyfus, de donner à son budget l'élasticilé que comportenl des liaisons passagères, sans en inquiéter la compagne de sa vie et sans recourir à la caisse de Schwarzkoppen?
L'ineptie d'une telle argumenlation était si évidente, quelle finit par éclater aux yeux de son auteur lui-même el par être abandonnée, comme l'avait été la
prétendue passion du jeu, d'abord attribuée à Dreyfus. Il fallut se rabattre sur une autre hypothèse et du Paty s'arrêta bientôt à celle d'une ambition déçue, amenant l'officier alsacien à déserler moralement le service de sa patrie d'option. Cette thèse est indiquée et prépcU'ée par l'exagéralion voulue des sentiments de colère et de rancune que son numéro de classement, à la sortie de l'J'^cole de guerre, aurait inspirés au jeune capitaine breveté. « La blessure fut profonde, — cruelle, — elle saigne encore, — elle est incurable... ('/est bien la peine, disait-il, de travailler dcms cette (innée, etc., etc.. »
Ici encore, la cause est manifestement disproportionnée avec l'effet : à tenir pour exacts les propos perfidement placés sur les lèvres du capitaine Dreyfus
— propos à coup sûr légitimés pur l'injustice de ses chefs et de ses collègues,
— qui pourrait ignorer que les officiers en tiennent souvent (on pourrait dire toujours), de semblables dans toutes les armées du monde, dans tous les pays et dans tous les temps? Entre ces explosions de colère provoquées par un passe-droit, par l'inutilité de l'effort soutenu, par le spectacle de lintrigue triomphante — el la pensée la plus lointaine de déserter ou de se vendre à l'étranger — il y a nu abinie el, certes, jamais personne, avant du Paty, ne s'avisa de confondre un grognard avec un traître.
Mais, faute de mieux, il fallait bien se contenter de cette maigre explication.
On la verra germer, grandir, prendre un corps frauduleux, mais tangible, sous la forme d'un faux en écritures diplomatiques et d'une correspondance prétendue entre l'empereur d'Allemagne et son ambassadeur à Paris. Pour le présent, elle se réduisait encore à une insinuation, et celle insinuation avait trop d'invraisemblance pour se faire aisément accepter.
Aussi , Mercier la repoussait-il très nettement, en s'obstinant à répéter :
— Prouvez-moi que cet officier a trahi et montrez - moi pourquoi il a trahi ! . . .
Or, c'est précisément ce que Boisdeffre, ni (lonse, ni Sandehr, ni du Paty, ni personne, n'était arrivé à établir. Et c'est pourquoi, renonçant à convaincre le ministre de la guerre, ils ne pensèrent plus qu'à lui forcer la main.
Le 2 novembre^ la Libre Parole, ouvrait le feu.
« // est avéré, ajourd'hui, disait-elle, que si l'arrestation du capitaine Dreyfus a été gardée secrète pendant près de quinze jours , c'est que le misérable est Juif. Le gouvernement n'a cédé à aucune préoccupation patriotique on donnant aux fonctionnaires de tout ordre, sous peine de révocation immédiate, la consigne de se taire. C'est la jtdverie tout entière qui lui a imposé le silence, dans l'espoir qu'en gagnant du temps, elle parv-ien irait à étouffer l'affaire. Nous
AVONS vu, HIER, PLUSIEURS OFFICIERS qui
sont indignés de la partialité bienveillante dont a bénéficié Dreyfus, et dont il bénélicierait sans doute encore, si la Libre Parole n'avait, la première, soupçonné la vérité. Les journaux officieux prétendent bien que si le gouvernement s'est lu, c'est qu'il voulait éviter un scandale dont la honte devait rejaillir sur toute l'armée. C'est là une défaite qui ne trompe personne : l'armée n'est pas plus déshonorée parce que Dreyfus est un traitre, qu'elle ne le fut naguère parce que Aiiastay fut un assassin.
Chercha-t-on jamais soit à atténuer le crime, soit à cacher au public l'arrestation d'Auastay? D'où vient que c'est le contraire pour Dreyfus, également officier, mais Juif, sinon précisément que la qualité de Juif lui a assuré l'appui occulte de tous ses coreligionnaires ? » Ici encore il faut admirer la profondeur de coqu'n^rie de ces artistes en
calomnie que sont les jésuites. On a vu avec quel soin du Paty de Clam recommandait à M°" Dreyfus le silence absolu sur Tarrestation de son mari. Il y allait de sa vie! disait-il. Le secret devait être rigoureusement gardé, même avec la famille de l'inculpé...
Et pourquoi ce secret? Parce que Mercier ne pouvait se décider à faire arrêter Dreyfus, n'apercevant contre lui aucune charge réelle. L'arrestation provisoire et secrète avait été l'argument suprême invoqué par du Paty lui-même, par BoisdetTre et Renouard, pour triompher des hésitations du ministre.
Et bien ! jc'est contre Mercier que du Paty de Clam, l'inventeur du secret, retourne ce secret même ! Il fattribue à l'intluence juive ; il s'en fait, contre le ministre de la guerre, un levier pour le pousser plus avant, il s'en fait une arme scélérate pour empoisonner l'opinion et l'ameuter contre le chef de l'armée, accusé de pactiser avec la « haute juiverie ».
C'est le début de l'abominable campagne ouverte, qu'on ne l'oublie jamais!
— par lacoterie jésuitique de l'Etat-Major et qui pendant quatre ans consécutifs ne cessera plus d'agiter le pays.
En ouvrant cette campagne, la Libre parole, organe attitré des jésuites, fondée avec les capitaux des jésuites, par leur représentant légal Odelin, ajoutait à son article initial, des détails aussi perfides qu'inexacts sur les prétendus faits mis à la charge d'Alfred Dreyfus.
« Nous avons donné hier, disait-elle, les différentes versions qui couraient sur les causes de l'arrestation du capitaine israélite. Les versions étaient toutes vraies. Le crime de Dreyfus est double, en effet. Il est traître à la patrie ; il est traître en outre à ses camarades, officiers comme lui. Dreyfus faisait partie du premier bureau de l'Elat-Major de l armée — celui où sont centralisés les documents les plus importants — tous
L'AFFAIRE DREYFl S
ceux qui sont relatifs à la mobilisation et la concentration des troupes en temps de guerre. Là gît en quelque sorte le secret des batailles prochaines. Le livrer à l'ennemi, c'est lui vendre notre défaite. Or, c'est ce secret, une partie tout au moins de ce secret, que Dreyfus a révélé h l'étranger. Comment y fut-il amené? Voici comment on le raconte.
Dreyfus s'alioucha, il y a quelques mois, avec un officier italien (|ui lui livra des pièces sans importance contre une certaine somme d'argent. De son côté, \ officier juif livra à cet espion italien ce qu'on appelle « des pièces d'amorçage » et se fit payer. L'officier juif, <( amorcé » lui-même, se laissa aller jusqu'à livrer ha plans de mobilisation du lo" corps ^ série C, puis ceux du fort de Briancon et divers renseisnements sur les points offeniifs dans les Aljies. Ce serait son premier crime. Mais engagé dans cette voie, Dreyfus ne s'arrêta plus. 11 aurait livré tous les plans, tous les documents, s'il lui avait été possible de les soustraire sans qu'on s'en aporçut. Contraint de se tourner d'un autre côté, sa rage de trahison ne s'iipaisa pas. Ne pouvant plus livrer des plans, Dreyfus livra des noms. Le poste qu'il occupait à TLlat-Major lui permettait de connaître les noms des officiers qui sont envoyés chaque année en mission secrète à l'étranger... »
Et aussitôt le Petit Journal commentant ces prétendus renseignements, renchérissait comme suit :
" Ces officiers rendaient à la défense nationale des services dont on devine l'importance. A la suite des divulgations du capitaine Dreyfus, toutes sources d'information furent taries pour eux^ toutes portes fermées. Ils eurent la con- V'ction qu'un traîlre les avait vendus et que ce traître élait un Français... Les soupçons se portèrent sur le capitaine Dreyfus. Le ministère de la guerre chargea M. Cochefert de se rendre en Italie.
avec tout le secret possible, à l'ellei d'entendre les explications verbales qui devaient amener la certitude de la culpabilité de Dreyfus. Le chef de la sûreté revînt TTvec des charges accablanles contre lui. C'est alors que l'arrestation fut décidée. » * i
Comment l'opinion publique, saisie d'accusations si graves et si précises, vovant spécifier 1(> numéro des plans « livrés », utobilisation du \IV cor/)^ , série C, le nom des places fortes, le nom des agents militaires à l'étranger, h' voyage de Cochefert en Italie, et le reste, — et constatant que sur tous ces points le gouvernement restait muet, en maintenant d'ailleurs l'arrestation de l'olficicr inculpé — comment l'opinion publique aurait-elle pu douter du bien fondé de ces dires? Comment soupçonnci- (|ue toutes ces précisions étaient purement calomnieuses et qu'il n'y en a même pas trace à l'acte d'accusation dirigé à huis clos contré le capitaine Dreyfus !
C'est monstrueux, et cela parait impossible. Et cependant cela est. Pas une ligne de la procédure, aujourd'hui connue, ne fait la plus lointaine allusion au plan de mobilisation du lo" corps, série C ou série de n'importe quelle lellre-, ni aux plans de lîriançon ou d'aucune autre place forte, ni aux noms des agents militaires à l'étranger Oîi à la mission de Cochefert !
Ces choses étaient inventées de toutes pièces, mises en circulation de propos délibéré par la poignée de Jésuites militaires qui avait résolu de perdre l'officier jnifet qui commençait par profiler du secret de rinslruclion pour l'accabler devant le i»ays, en louchant les cordes les plus sacrées du sentiment national.
Jamais attentat aussi noir et aussi lâche fùt-il perpétré contre la conscience d'un peuple? Pour surprendre sa bonne, foi, on avait recours aux plus impudents mensonges.
Er SES HESSOHTS SECKEI'S
El déjà Mercier laissait dire, n'osant plus remonter le courant, résister à son l*]lat-Maior en révolte. Et le ministre de rinlérieur laissait faire, quand il eût suffi d'une note officielle pour mettre les choses au point. Mais quoi! entrer en lutte avec les Jésuites, c'est-à-dire avec la Droiie, appoint nécessaire de la majorité ministérielle?... Ni Mercier, ni Ihipuy ne le voulurent. Ils gardèrent le silence, ils commirent lo crime de se (aire, et ralïreuse campagne suivit son cours.
Le crescendo en est sinistre à constater, aujourd'hui que la vérité a éclaté. l*ar une rencontre singulière, les deux hommes qui devaient tenir les premiers rôles dans ce concert, !'^dou;ird Drumont et Henri Rochefort, se trouvaient alors tous deux à Bruxelles : le premier, [>aice qu'il croyait la loi sur les menées anarch istes, que le ministère Dupuyveuiiit do faire voler, spécialement dirigée contre sa personne; le second, ]iarce ([u'il avait quille Paris, depuis 1889, avec Boulanger et Dillon^ pour échapper à une arrestation imminente.
Bien n'autorise à penseï' quil y eut dans ce séjour simultané à Bruxelles et dans cette concordance d'opinions , autre chose qu'un l'ait accidentel. Très vraisemhlahlement, les motil's délermiiiaiils des deux polémistes liaient ditlér(M!ls. L'un obéissait aux inspii'ations directes du Gesù, l'autre se faisait et se croyait seulement l'écho des rancunes boulangisles,eudeve nanti' instrument inconscient d'un con)plot militaire. Quels qu'aient été leurs mobiles respectifs, il n'y a point à atténuer leur i)art de responsabilité commune dans le crime national qui allait être perpétré contre la justice, contrôla Uépublique et contre la patrie, en la personne d'un officier alsacien, pur de toute souillure, victime innocente de la J[aule Armée catholique et royale.
Cette responsabilité, ils sont les pre-
miers à la revendiquer. Ils l'aflirment encore après quatre ans, et la consacrent par leurs déclarations quotidiennes.
Qu'ils la gardent devant l'Histoire, .(^e n'est pas aux contemporams qu'il appartient de la juger en dernier ressort.
Le même jour (3 novembre 1894'j, à la mémo hciue, Drumont et Rochefort écrivaient de Bruxelles deux articles inspirés par la mèiiie pensée et qui pèsent d'un ] oids décisif d.dns la balance ministérielle. 11 y a un traître à l'Etat- Major, disaient-ils ; ce trailre est arrêté, sous les charges les plus accablantes ; et, parce que ce traître est juif, le ministre de la guerre Mercier^ cédant aux influences de la Haute Banque juive, veut l'arracher au supplice.
L'article de Drumont avait pour tilre :
LESPiOXXAGE JUIF.
« L'aifaire du caj)itainc Dreyfus, écrivait-il, n'est ({u'un épisode de l'histoire juive. Il a vendu à l Allemaqne le a plans de niobili.sation et le nom des acjents chartjés du service d'i)i formations. C'est la fatalité du type et la malédiction de la race. Ce ne sont jjas les Juifs, c'est r.ous qui sommes les coupables, et ils seraient en droit de nous répondre : « Pourquoi avez-vous rompu avec les traditions do nos ancêtres? Pourquoi n'écoutez-vous })as, pourquoi poursuivez-vous les écrivains qui vous préviennent des pièges qui vous sont tendus? Pourquoi confiezvous vos secrets à ceux qui vous trahissent toujours?. . . Q>uand un malheureux catholique a commis un de lit quelconque, on communique à la près e les moindres détails de l'affaire. On a tenu l'arrestation de Dreyfus secrète pendant quinze jours et l'on a, paraîl-il, écroué le misérable au Cherche-Midi, sous un faux nom. ce qui est absolument contraire à la loi. C'est l'ensemble de toutes ces circonstances qu'il faut examiner, lorsqu'il s'agit d'une affaire d'espionnage à laquelle les Juifs se trouvent mêlés. On comprend l'émotion
i;AFFAli{E DREYFrs
ROCIIEFORT {Dessin du COUTURIER).