CHARLATAN DE LA FRANCHISE
M. 'Cavaignac est-il sincère? Beaucoup le croient, je voudrais le croire aussi ; car, s'il était sincère, il irait jusqu'au bout dans la voie de la vérité où il paraît s'être engagé. En peu de temps, nous aurions cette vérité officielle, la seule devant qui le public s'incline et qui ne diffère point d'ailleurs de celle que nous ne cessons do rabâcher depuis dix mois. Mais il est nécessaire qu'elle ait l'estampille du ministre de la guerre ; car,
comme l'a fort bien dit La Fontaine :
Tel raisonnement Peut paraître fort bon dans la bouche d'un maître, Mais, comme il ne venait que d'un simple chien, On trouva qu'il ne valait rien.
Mais, pour dire toute ma pensée, je ne crois pas à la sincérité de M. Cavaignac. Il est difficile d'admettre que, de bonus foi, il ait affirmé, à la tribune de la Chambre, l'authenticité absolue, indéniable de ce document imbécile dont nous avions presque honte de démontrer chaque jour la fabrication scélérate, tant le faux était grossier, tant il éclatait au premier examen.
Toute la Chambre, dira-t-on, y a bien cru.
11 est vrai, puisqu'elle en a voté l'affichage. Mais la Chambre a été surprise. On ne lui a pas laissé le tompsdese ressaisir. EUeasubi un phénomène d'envoûtement, annihilant
chez elle tout sens critique. Les circonstances où le vole eut lieu expliquent cette aberration, si Ton considère en outre la profonde misère intellectuelle de la plupart de nos députés. Et, malgré tout, elle eut accueilli par un formidable éclat de rire les solennelles affirmations du ministre de la guerre, si la terreur de l'opinion publique ne l'eût point paralysée. C'eût été une séance analogue à celle où M. Millevoye lut à la tribune les papiers Norton.
M. Cavaignac, lui, n'avait pas tant d'excuses. Il agissait de sang-froid. Pendant huit jours, son flair d'artilleur put s'exercer librement sur ce faux ridicule, et il me semble prodigieux qu'il ait conclu de bonne foi à son authenticité indéniable^ après une analyse attentive et minutieuse.
Supposons, cependant — car nous sommes des adversaires accommodants — que M. Ca-
vaignac ait été à ce point inintelligent — auquel cas nous réclamerions, au nom du salut public, sa démission immédiate — il existe, dans son discours même, autre chose qui révèle une habile mauvaise foi, enveloppée de toutes les apparences de la franchise, notamment le passage de ce discours qui rapporte les prétendus aveux de Dreyfus. Je renvoie, sur ce point, à l'argumentation merveilleuse de Jaurès.
Ce n'est pas tout. Si M.Cavaighacavait été désireux d'établir la vérité^ pourquoi repoussait-il le colonel Picquart qui s'offrait à le convaincre? Pourquoi tous les dénis de justice qui suivirent ?»
Mais alors, répondra-t-on, comment expliquez-vous l'arrestation du faussaire Henry?
L'explication est simple. Clemenceau l'adonnée da'ris cette phrase aussi courte que suggestive : M. Cavaignac a fait la lumière.
parce qu'il ne pouvait plus faire les ténèbres. C'est-à-dire qu'il s'est vu contraint par des circonstances que nous ne pouvons préciser encore, mais auxquelles la crainte de complications diplomatiques n'est sans doute pas étrangère. Et il préféra agir carrément pour se donner encore, selon sa tactique, toutes les apparences de la loyauté.
Et voici qu'il nous déclare que sa conviction de la culpabilité de Dreyfus n'en demeure pas moins entière. Son intention manifeste est de circonscrire toute l'affaire dans les limites du récent scandale. Vérité, tu n'iras pas plus loin ! Pour étouffer celle-ci, M. Cavaignac pense qu'il suffirait de faire de ce malheureux Henry — qu'on n'a plus à redouter, puisqu'il s'est suicidé — par ordre — le bouc émissaire de tous les méfaits commis par TEtat-Major. Ainsi, on sauverait le cher cousin du Paty de Clam et tous les complices.
Car il est évident qu'Henry eut des complices. Il n'avait aucun intérêt personnel à fabriquer des faux, n'étant point compromis dans l'affaire. Ce misérable plus ou moins inconscient ne fut qu'un instrument.
C'était un bon soldat, très obéissant, incapable d'initiative propre. On lui donne l'ordre de faire un faux, il obéit. On lui donne l'ordre d'avouer son crime, il avoue. On lui donne Tordre de se couper la gorge ensuite, il s'exécute. Tout par ordre. Point n'est besoin même de lui expliquer pourquoi, ni de lui dire : « Il est nécessaire que vous vous coupiez la gorge, afin qu'il ne vous prenne pas, quelque jour, la velléité de dé- noncervos complices. ))Onlui dit simplement : coupez -vous la gorge — et il se coupe la gorge. Voilà un parfait soldat.
Quand je vous disais que l'affaire Dreyfus n'était pas une erreur, mais un crime voulu,
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prémédité I Voyons, pourquoi ces faux, s'il existait une preuve irrécusable de la culpabilité de Dreyfus? Quelle nécessité de se compromettre si gravement, si Ton croyait Dreyfus justement condamné? La vérité est qu'on le savait innocent et qu'on redoutait la découverte du crime. Voilà Texplication logique et naturelle de ces faux. Je défie qu'on m'en donne une autre.
Admirez, cependant, le cynisme de M. Cavaignac. Voici la preuve décisive — celle du moins qu*il donnait comme telle dans son discours — qui disparait, et sa conviction; loin d'en être ébranlée, en est au contraire affermie, de même que Tarmée en sort grandie.
Si M. Cavaignac avait voulu la vérité, qu'il connaît aussi bien que nous, il eût obtenu depuis longtemps des aveux complets de son cousin du Paty de Clam, du général Mercier et même d'Esterhazy. Loin de là, par tous les moyens, il s'efforça d'entraver l'action de
la justice, fit rendre une ordonnance de nonlieu en faveur d'Esterhazy, jeta Picquart en prison et commit d'autres méfaits qu'on ne finirait pas d'énumérer.
• Maintenant, il est très possible que, pris désormais dans l'engrenage de la vérité comme il fut pris dans celui du mensonge, il ne puisse plus reculer. Mais nous ne lui en saurons aucun gré, car ce sera malgré lui qu'il aura fait la lumière, faute de pouvoir marintenir les ténèbres.
Et ce que nous disofas de Cavaignac, nous le disons aussi de Brisson, de Sarrien et de Bourgeois, de tous ces charlatans de la franchise, ou de l'austérité, ou de Timpuissance.
Gobeurs ridicules ou malhonnêtes gens, ces hommes ne méritent plus notre confiancek Qu'ils démissionnent, et vivement!
3 septembre 1898.