‹ L'affaire Dreyfus. Violence & raisonChapitre 43 sur 44 · LA PREMEDITATION · texte numérisé non relu

LA PREMEDITATION

J'ai démontré en deux articles que l'affaire Dreyfus n'était pas une erreur judiciaire, mais un crime, avec toutes les circonstances aggravantes de la préméditation.

Je dois constater que certains de nos amis, tout en reconnaissant le crime^ écartent la préméditation. Selon Jaurès, la condamnation de Dreyfus et la monstrueuse illégalité qui en fut cause s'expliqueraient par un effet combiné d'inconscience, de honteux calcul et d'entraînement.

Noire grand confrère insiste sur ce dernier mot. La seule excuse de tous ces hommes, écrit -il, est qu'ils cédèrent peu à peu à la passion mauvaise des journaux et à la pression de l'opinion publique.

Ainsi, à l'origine de l'affaire, les accusateurs de Dreyfus, M. du Paty de Clam et le général Mercier, auraient été de bonne foi ; ils auraient cru vraiment à la culpabilité de Tex-capitaine. Et l'erreur serait devenue crime par l'effet des circonstances, parce qu'on se trouvait pris dans un engrenage.

Cette explication apparaît fort raisonnable, à première réflexion. On ne saurait cependant l'admettre, après un examen plus attentif, une analyse plus pénétrante des faits.

Certes, d'une manière générale, on. peut prétendre que tous les grands criminels cédèrent à une sorte d'entraînement : à l'impulsion héréditaire, à des passions quelconques.

à des besoins impérieux, à la fatalité des influences ambiantes. Quand l'heure de l'expiation aura sonné, nous laisserons les avocats des coupables plaider ces circonstances atténuantes, en faveur de leurs clients.

Mais là, quant à présent, n*est point la question. 11 faut savoir si les accusateurs de Dreyfus furent de bonne foi, à l'origine. Je vais prouver que non, et de la façon la plus éclatante.

Nous sommes ici en présence d'un crime parfaitement prémédité. Je veux dire que la perte de Dreyfus était chose résolue avant même la découverte du bordereau. Il s'agissait simplement, comme je l'ai dit dans un précédent article, d'expulser un juif de l'Etat- Major et de l'armée, d'en faire un traître et de donner ainsi un argument décisif à l'antisémitisme.

Le fameux bordereau ne fut qu'un prétexte.

le prétexte attendu. II est manifeste que ce document ne devait faire naître aucun soupçon contre Dreyfus. Bien plus, celui-ci était le dernier officier qu'on pouvait accuser. Si grande qu'on suppose la légèreté ou l'inconscience de M. du Paty de Clam, il est impossible d'admettre qu'il ait pu, de bonne foi, attribuer le bordereau à l'ex-çapitaine. Pour s'en convaincre, il suffit d'analyser cette pièce, la seule qu'on eût entre les mains, à ce moment, et qui constituait l'unique prétendue présomption. Car jusqu'alors la conduite de Dreyfus avait paru irréprochable.

Tout d'abord, il sautait aux yeux que le bordereau provenait d'un officier de troupe et non d'un officier d'Etat-Major. En effet, ce dernier n'eût pas écrit, au sujet d'une pièce qu'il avait quotidiennement sous la main (le projet de manuel de tir de l'artillerie de campagne) les lignes suivantes qu'on lit dans le

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bordereau : « Ce dernier document est extrêmement difficile à se procurer et je ne puis l'avoir à ma disposition que très peu de jours. Le ministre de la guerre en a envoyé un nombre fixe dans les corps, et ces corps sont responsables. »

On prétendit, il est vrai, par la suite, afin d'expliquer comment les soupçons avaient pu tomber sur Dreyfus, que la conviction s'était faite, dès la première minute, que le traître appartenait à l'Etat-Major. La vérité est qu'on fit semblant de le croire et qu*on ne le crut pas. Car, en dehors même de la raison que je viens de donner et qui seule suffisait à détruire cette prétendue conviction, n'apparaîtil pas clairement que l'esprit de clan, la camaraderie et l'honneur même de l'Etat-Major devaient écarter cette hypothèse quele traître était parmi les officiers qui le composent?

Mais il fallait atteindre Dreyfus. On feignit donc

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de circonscrire le champ des recherches dans l'enlourage de celui-ci.

. Il y a mieux. La dernière phrase du bordejeau : « Je vais partir en manœuvres » mettait Dreyfus hors de cause, puisqu'il n'était pas allé aux manœuvres à l'époque où Ton présumait que le bordereau avait été envoyé.

Est-il possible de supposer un seul instant qu'un tel argument ait échappé aux accusateurs? L'esprit léger, la sottise même des hommes à qui sont confiées les destinées de la patrie, sont impuissants à expliquer une telle aberration. La mauvaise foi éclate.

Ce n'est pas tout encore. Voici la preuve décisive. Le bordereau indiquait que son auteur était un besogneux, une sorte d'escroc, essayant de tromper sur la valeur des documents qu'il livrait, vantant sa marchandise pour en obtenir le meilleur prix possible. Or, Dreyfus était riche; il n'avait pas la passion

du jeu. Ce n'était point pour de l'argent qu'il pouvait trahir. Il avait un brillant avenir.

Pourquoi donc eùt-il trahi? Par haine de la France? Hypothèse d'ailleurs tout aussi saugrenue. Mais alors quelle nécessité de faire valoir sa marchandise? Et n'était-il pas à naème, par la situation qu'il occupait, de livrer des documents autrement importants que ceux énumérés dans le bordereau? « Sans nouvelles m'indiquant que vous désirez me voir » sontce là, comme l'a très bien fait remarquer Jau* rôs, les relations d*un attaché militaire et d'un traître de haute marque qui disposerait des plus graves secrets de l'armée française?-

Enfin, l'écriture du bordereau ne ressenablait pas plus à celle de Dreyfus qu*à -celle de n'importe quel autre officier de TEtat-Major. II y avait cependant, dit-on, des si'tnilitudes. Sans doute, car je défie qu'on n'en découvre pas entre deux écritures quelconques, en cher-

chant bien. Mais ces similitudes n'étaient point de nature à frapper l'attention/ à première vue.

Ainsi, aucun indice, si léger qu'il fût, ne pouvait arrêter les soupçons sur Dreyfus. Nous venons de voir, au contraire, que toutes les circonstances devaient les écarter de Tex-capitaine. L'erreur était impossible, et il est manifeste que la bonne foi n"a pas "existé, qu'il y a eu préméditation dans le crime, que le bordereau ne fut que l'occasion attendue pour chasser de l'Etat-Major le juif exécré, la victime marquée d'avance.

Et pour exaspérer la haine de la nation contre ce juif maudit, on exagère même le forfait dont il est innocent. On fait croire au pays qu'il a livré à l'étranger les plans de notre mobilisation, tous les secrets de la défense nationale, qu'il a voulu déchaîner la guerre et nous livrer pieds et poings liés à nos ennemis.

D'autre part, pour empêcher que Mathieu Dreyfus ne découvre, un jour, Tinfamie et ne poursuive la réhabilitation de son frère, la réparation de ce crime sans précédent dans les annales judiciaires, on s'efforce de le compromettre aussi; on le soupçonne de complicité, on affecte de reconnaître également son écriture dans le bordereau. Et pourquoi ne pousse t-on pas cette pensée criminelle jusqu'au bout? Parce que la complicité de Mathieu Dreyfus eût porté le débat devant le jury et que le jury eût àcquilté, car on ne pouvait songer à lui communiquer des pièces secrètes, à l'insu des accusés et de la défense. Ce coup d'audace qui devait réussir devant les juges du conseil de guerre, eût échoué devant les représentants de la justice nationale.

J'ai surabondamment démontré, dans un précédent article, que toutes les circonstances qui suivirent, aussi bien le huis-clos, que rien

ne justifiait, que rillégalité scélérate plus inexplicable encore, et toutes les machinations ténébreuses de M. du Paty de Clam, établissaient jusqu'à l'évidence la preuve du crime conscient, prémédité. Mais je tenais à faire éclater aux yeux qu'à Torigine même de Taffaire, il y eut crime et non erreur. Il importait que cette démonstration fût faite, afin de fixer l'entière responsabilité de ces messieurs.

Il est, d'ailleurs, certain que si jamais une enquête sérieuse s'ouvrait, nous en apprendrions bien d'autres, que nous osons à peine soupçonner aujourd'hui.

Mais, dès maintenant, j'estime qu'il serait tout à fait injuste d'assimiler les du Paty de Clam à des assassins tels que Géomay , Anastay et Carrara.

En effet, ces derniers frappèrent leurs victimes, mais sans chercher en outre à les déshonorer, sans avoir recours à des manœuvres

perfides, sans se draper dans ra'utorité du juge, sans s'abriter, enfin, derrière le jugement d'un conseil de guerre, odieusement abusé.

A tous égards, le cas de M, du Paty de Clam et des accusateurs de Dreyfus qui, convaincus de son innocence, le firent condamner, nous paraît infiniment plus grave,

17 août i898.

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