‹ L'affaire du collier, d'après de nouveaux documentsChapitre 106 sur 120 · TRIOMPHE POPULAIRE · texte numérisé non relu

TRIOMPHE POPULAIRE

communique de proche en proche, le bruit des tambours ne se fait plus entendre. Un morne silence a remplacé la joie bruyante. Je renais. Un torrent de larmes s'échappe de mes yeux, et je puis enfin, sans mourir, presser contre mon sein.... Je m'arrête. 0 vous! êtres privilégiés, à qui le ciel fit le présent rare et funeste d'une âme ardente et d'un cœur sensible, vous qui connûtes les délices d'un premier amour, vous seuls pouvez m'entendre; vous seuls pouvez apprécier ce qu'est après dix mois de supplice le premier instant de bonheur ! »

Le 2 juin, de grand matin, autour des palais Rohan et Soubise, et rue Saint-Claude, la foule se pressait, compacte. Cagliostro dut se montrer sur la terrasse des boulevards, et le cardinal, bien qu'en bonnet de nuit et en veste blanche, dut apparaître aux fenêtres de l'Hôtel de Strasbourg, par-dessus les jardins : « Vive le Parlement! Vive le cardinal! »

Tandis qu'autour de Rohan et de Cagliostro tout Paris faisait retentir des cris d'allégresse, cette joie bruyante avait un douloureux contre coup à Versailles. Vaguement, elle comprenait, la pauvre reine, que ce n'était pas tant la victoire de Rohan que sa défaite et son humiliation à elle que le peuple célébrait. De combien était-elle tombée dans son affection depuis le jour où, dauphine, au bras de son mari, elle faisait sa première visite à ses chers Parisiens, dont les témoignages d'enthousiasme et de tendresse lui arrachaient la lettre si émue que nous avons citée !

« N'y a-t-il donc personne, s'écrie Me Labori, pour crier à la foule implacable qu'il y a des crimes impossibles et que la reine de France ne se vend pas pour un bijou !? »

« Le roi entra, écrit Mme Campan, et me dit : « Vous trouverez la reine bien affligée. Elle a de « grands motifs de l'être; mais quoi! ils n'ont voulu « voir dans cette affaire que le prince de l'Eglise et « le prince de Rohan, tandis que ce n'est qu'un beso-

] . Discours à la Conférence des avocats, 26 nov. 1888.

3i4 L'AFFAIRE DU COLLIER.

« gneux d'argent (je me sers de sa propre expression) « et que tout ceci n'était qu'une ressource pour faire « de la terre le fossé et dans laquelle le cardinal a été « escroqué à son tour. Rien n'est plus aisé à juger et « il ne faut pas être Alexandre pour couper ce nœud « gordien. » La douleur de la reine fut extrême. Elle était dans son cabinet et pleurait :

« Venez, me dit-elle, venez plaindre votre reine « outragée et victime de cabales et de l'injustice. « Mais, à mon tour, je vous plaindrai comme France çaise. Si je n'ai pas trouvé de juges équitables dans a une affaire qui portait atteinte à mon caractère, que « pouvez-vous espérer si vous avez un procès qui « louche à votre fortune et à votre honneur? »

La reine1, et le roi sous l'influence de la reine, n'avaient pu croire et ne croyaient pas encore que le cardinal fût innocent do l'escroquerie.

Il est vrai que le procès tout entier eût dû être envisagé d'un point de vue plus important. « Le grand fait, dit très justement Beugnot, qui dominait toute l'affaire, était celui-ci : que M. et Mme de la Motte avaient eu l'audace de feindre, la nuit, dans un des bosquets de Versailles, la reine de France. La femme du roi avait donné rendez-vous au cardinal de Rohan, lui avait parlé, lui avait remis une rose et avait souffert que le cardinal se jetât à ses pieds. De son côté

1. Dans la première édition de ce livre est insérée une lettre de Marie- Antoinette à la duchesse de Polignac, dont M. Emile Campardon, dans son savant ouvrage, Marie- Antoinette et le procès du Collier, a publié, non seulement le texte, mais le fac-similé d'après un soi-disant original qui lui avait été communiqué par Feuillet de Conclics. Cetto lettre est apocryphe, ainsi que l'ont démontré M. Maxime do la Rocheterie et le marquis de Beaucourt, dans l'introduction (p. xxxii-xliv) à leur précieuse édition des Lettres de Marie-Antoinette.

le cardinal, grand-offïcier de la Couronne, avait osé croire que ce rendez-vous lui avait été donné par la reine de France, par la femme du roi, il s'y était rendu, en avait reçu une rose et s'était jeté à ses pieds. C'était là qu'était le crime, dont le respect de la religion, de la majesté royale et des mœurs, au dernier point outragées, provoquaient àl'envi la punition 1 ».

1. Telles étaient exactement, comme on l'a vu plus haut, les conclusions du Procureur général.

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