LES MAGISTRATS
et Barillon — qui avait coutume d'entraîner à son avis le conseiller Le Pileur — sollicitait du contrôleur la remise de sa capitation qu'il n'avait point payée depuis plusieurs années.
D'autre part, le conseiller d'Outremont était dévoué à la comtesse de Brionne, tante du cardinal, et M. de Guillaume recevait des « bienfaits de la maison de Rohan ». D 'Outremont entraînait le conseiller Langlois. M. de Jonville était attaché aux Soubise. Les Maurepas avaient déterminé Amelot. Et Target, l'avocat du cardinal, qui occupait alors la première place au barreau parisien, avait pour amis personnels Bertignières, Saint- Vincent et Fréteau, lequel entraînait le conseiller Lambert. Quant à MM. Héron de la Michodière, Dubois et Duport, comme nous ne connaissons pas les motifs qui les déterminèrent, tâchons de penser qu'ils jugèrent selon leur conscience.
Constatations précieuses. On n'a cessé de faire grief à Marie-Antoinette du ministère Calonne. Ce financier frivole et prodigue aurait été l'homme de la reine folle de plaisirs, dépensière et légère.
Ce n'est pas Calonne que j'aime, C'est l'or qu'il n'épargne pas...
fredonnait la rue.
Il est vrai que Marie-Antoinette s'est opposée à l'entrée de Calonne aux affaires et qu'elle n'a cessé dè lui témoigner son mépris : qu'importe! Du premier jour Calonne a poursuivi la reine d'une haine venimeuse, jusqu'au dernier moment il s'est acharné à sa perte : qu'importe!
Et tel était le pouvoir absolu de la monarchie de l'ancien régime! Nous prenons cet exemple parce qu'il est là, devant nous. L'honneur de la reine est
enjeu, la couronne peut être atteinte. Le roi confie le soin du jugement à un tribunal dont aucun juge n'est à sa nomination; à des magistrats sur lesquels il ne peut rien et ne pourra jamais rien à aucun moment de leur carrière, d'aucune façon; à des magistrats qui, par esprit et par tradition, lui sont hostiles. Ainsi que le montre Beugnot, le procureur du roi lui-même n'est pas, au Parlement, librement choisi par le roi. Mais, bien plus, voici même le contrôleur général, assisté du ministre même de la justice et du bibliothécaire du roi, président au conseil de ses finances, avec l'argent du roi, avec les places et les pensions du roi, sous l'œil du roi, — qui combat directement, dans une circonstance aussi grave, les intérêts du roi et son autorité. Nul ne s'en étonne. Est-il aujourd'hui gouvernement qui ait le cœur de voir fleurir sous ses yeux pareilles libertés?
Cependant le peuple chantait :
Si cet arrêt du cardinal Vous paraissait trop illégal, Sachez que la finance,
Eh bien !
Dirige tout en France :
Vous m'entendez bien?
Si ces Messieurs du Parlement Ont déboursé beaucoup d'argent Pour acheter leur charge :
Eh bien!
Il revient pour décharge. * Vous m'entendez bien?
Et, de la rue voisine, proche le palais Cardinal, arrivait comme un écho :
Mais le pape, moins honnête, Pourrait dire à ce nigaud :
Prince, à qui n'a point de tête Il ne faut point de chapeau!
ORDRES D'EXIL
La tristesse que Marie-Antoinette laissa paraître après l'arrêt du Parlement en marqua la portée. Elle s'en dit offensée et, par là même, en fit une offense. Avec une joie secrète, les courtisans, les innombrables rivaux des Polignac, apportaient à la souveraine leurs compliments de condoléances. Une reine qu'une décision judiciaire a pu atteindre n'est déjà plus la reine.
Louis XVI, après avoir commis deux fautes — livrer à la publicité l'intrigue du collier et renvoyer l'affaire au Parlement, — en commit une troisième. La politique commandait de s'incliner avec bonne grâce en répétant : « Nul n'est plus heureux que moi de l'innocence du cardinal ! » mais le souverain était sous l'influence de la reine, nerveuse, irritée. Dès le 1er juin, il écrivit au baron de Breteuil, ministre de la maison du roi :
M. le garde des Sceaux m'a rendu compte de l'arrêt par lequel tous les décrets sont levés. En conséquence vous donnerez ordre à M. de Launey de laisser sortir de la Bastille le cardinal de Rohan et Cagliostro ; mais comme la reine est singulièrement compromise dans l'affaire du Collier et des dia-
mants, dans laquelle il a eu tant de part, vous ordonnerez au cardinal de donner sa démission de sa place de premier aumônier, et de la décoration qui y est attachée. Vous lui ordonnerez de sortir de Paris dans trois jours, de ne voir que sa famille et ses conseils, de se rendre à son abbaye de la Chaise- Dieu, où j'espère qu'il ne verra que très peu de monde. Vous ordonnerez à Cagliostro de sortir de Paris dans huit jours et de ce royaume dans trois semaines. Vous pouvez faire voir ma lettre i.
Rohan reçut Breteuil, son ennemi, le c2 juin, et répondit avec hauteur. Il obéira au roi qui l'envoie en exil , mais il n'a pas attendu un ordre pour se démettre des charges dont il a fait parvenir à Versailles la démission dès le matin 2. Rohan se mit en route, le lundi 5 juin, dans une berline à six chevaux, accompagné de son frère, l'archevêque de Cambrai, et de son jeune secrétaire, Ramond de Carbonnières. 11 était suivi d'une autre berline, aussi à six chevaux, et de cinq voitures portant ses bagages et un nombreux domestique. Et, le voyant partir pour cette abbaye, les Parisiens de faire le calembour qui s'imposait : « Le Parlement l'a purgé, le roi l'envoie à la Chaise. »
C'était une abbaye de bénédictins, où Rohan arriva le 10 juin. Les gazettes de Hollande en donnèrent aussitôt la description :
« Située au bord de la rivière de Senoire, la Chaise- Dieu est très bien bâtie entre deux collines, couronnée par les plus hautes montagnes. En hiver, dès monceaux de neige l'environnent. Elle sert de retraite aux voyageurs égarés, que la cloche appelle depuis quatre heures du matin jusqu'à huit heures du soir, et qui
L Archt des Aff. êtranij. , Mém. et docum., Franco 1400, f° ^211.
La place do grand aumônier fut donnée à l'évêque de Metz, Laval de Montmorency.
ORDRES D'EXIL. 353
reçoivent des religieux les soins touchants de l'hospitalité. Quarante bénédictins, servis par une quarantaine de valets, attendent, dans la plus douce aisance, dans la sécurité la plus parfaite, dans le bonheur le plus inaltérable, que la mort vienne les surprendre *. »
Ces descriptions charmantes n'empêchaient pas la noblesse de crier une fois de plus à la tyrannie. Mme de Marsan se jeta aux pieds de la reine pour obtenir au cardinal, qui souffrait du genou, une autre résidence que a ce lieu affreusement malsain ».
« Le cardinal doit se soumettre aux ordres du roi, dit la reine.
« — Ce refus me fait comprendre combien ma personne est désagréable à Votre Majesté. C'est la dernière fois que j'ai l'honneur de me présenter devant elle.
— Madame, je le regretterai. »
Mme de Marsan s'en fut trouver le roi, s'efforça de l'émouvoir en lui rappelant avec quel soin elle l'avait, élevé. Louis XVI répondit qu'il lui en était très reconnaissant, mais pour le moment il ne pouvait rien changer à la punition du cardinal.
Rohan, en homme d'esprit, prit rapidement son parti de la situation nouvelle. Les chanoines du chapitre noble de Brioude vinrent lui. offrir leurs meubles les plus précieux. Ses moines, qui ne l'avaient pas connu et le détestaient en raison même de son absence, le voyant toujours aimable' et de bonne humeur, le prirent en affection. Les jours passaient en une tranquillité heureuse, quand ses parents ët a*mis arrivèrent à leurs fins et obtinrent un autre exil, en l'abbaye bénédictine de Marrnoutiers près de Tours.