‹ L'affaire du collier, d'après de nouveaux documentsChapitre 32 sur 120 · MARIE-THÉRÈSE · texte numérisé non relu

MARIE-THÉRÈSE

les torts qu'ils prétendent leur avoir été faits par mes démarches. Ils le craignent d'autant plus qu'ils supposent que ma fille ne garde pas toute la réserve sur les lettres que je lui écris et qui concernent la personne de Rohan. Vous saurez au mieux juger de la valeur de ces suppositions. Je vous répète seulement que Rohan est toujours plus inconséquent et insolent. Je serais fâchée si l'on voulait retarder ou éluder tout à fait son rappel, pour m'obliger à une démarche plus forte, pour être à la fin délivrée d'un homme aussi insupportable ».

Une circonstance avait fait partager à Marie-Antoinette les plus vifs ressentiments de sa mère. Rohan, qui se savait vivement attaqué par l'impératrice, trouvait dans son esprit mordant les répliques nécessaires. C'étaient des traits cruels. Dans une lettre au ministre des affaires étrangères, d'Aiguillon, il écrivait, non sans justesse d'ailleurs : « J'ai effectivement vu pleurer Marie-Thérèse sur les malheurs de la Pologne opprimée; mais cette princesse, exercée dans l'art de ne se point laisser pénétrer, me paraît avoir les larmes à son commandement ; d'une main elle a le mouchoir pour essuyer ses pleurs, et, de l'autre, elle saisit le glaive pour être la troisième partageante 1 ». Par étourderie, ou par méchanceté peut-être, car d'Aiguillon détestait Marie-Antoinette, le ministre porta la lettre à la Du Barry, qui trouva plaisant d'en donner lecture à l'un de ses soupers. Et tous les courtisans d'applaudir, et l'un deux de redire, sans tarder, F épigramme à Marie-Antoinette. On imagine l'irritation

1. L'anecdote de la lettre au mouchoir est contestée par MM. d"Arnetli et Gcffroy (Corresp. entre Marie-Thérèse et Mercy-Argenteau, t.I.p.xxxiv) ; mais sans aucun argument. Le fait paraît établi, d'une part, par le témoignage de Mme Campan, qui le tient de Marie-Antoinette ; de l'autre, par celui de l'abbé Georgel, qui le tient du cardinal.

delà dauphine. Elle ne doute plus que Rohan ne soit directement en correspondance avec la maîtresse du roi, avec la favorite aux mœurs honteuses, pour livrer à ses moqueries les vertus et l'honneur de sa mère.

Ce ne fut que deux mois après la mort de Louis XV, Louis XVI étant monté sur le trône et l'influence de Marie-Antoinette étant devenue prépondérante, que l'impératrice d'Autriche fut débarrassée de cette « vilaine honteuse ambassade », pour reprendre ses expressions. La rancune de Marie-Thérèse était si forte que, lorsqu'il s'agit d'un retour momentané, — Rohan désirant revenir à Vienne pour y prendre congé de la Cour et de ses amis, — elle en écrivit à Mercy : « Je serais très fâchée de l'exécution de ce projet comme d'une insulte faite à ma personne». Rohan fut remplacé par le baron de Breteuil. « Breteuil pourrait trouver à son premier début ici quelque embarras, observe Marie-Thérèse, tant on est prévenu en faveur de son prédécesseur. Ses partisans, cavaliers et dames, sans distinction d'âge, sont fort nombreux, sans môme excepter Kaunitz et l'empereur lui-même, » A tousses amis, Rohan envoya son portrait ciselé sur une mince plaquette d'ivoire, et tel était leur enthousiasme qu'ils firent monter l'ivoire en bague, le cerclant de perles et de brillants. Le chancelier Kaunitz, lui aussi, portait cette bague à son troisième doigt. « J'aurais eu delà peine à le croire, dit Marie-Thérèse, si je n'en avais été convaincue par mes propres yeux. »

Louis de Rohan vit dans son rappel un outrage. Il ne pardonna pas à Breteuil de lui avoir succédé et le soupçonna d'avoir contribué à sa disgrâce. Il le poursuivit à son tour de son esprit railleur. Breteuil, homme de tout autre trempe, ne lui répondit que par le silence et par une haine vigoureuse que, plus tard,

Page 1