‹ L'affaire du collier, d'après de nouveaux documentsChapitre 36 sur 120 · Doss. Target, Bibl. v.'de Paris, ms. do la réserve · texte numérisé non relu

Doss. Target, Bibl. v.'de Paris, ms. do la réserve

2. Les descendants de ces familles occupent aujourd'hui encore les différentes parties des bâtiments qui composaient la ferme du château, où chaque famille est séparée de ses voisins par de simples cloisons. Ces familles sont au nombre de huit. Une partie de la ferme a été anéantie par un incendie, il y a quelques années. Quant à l'ancien château aux tours rondes, il est entièrement détruit; mais on retrouve le bas des tours à l'intérieur des maisons qui ont été construites sur l'emplacement.

venait de naître et qu'il était facile de porter. Plus embarrassante était Marie-Anne, âgée d'une année et demi. On se décida à partir de nuit et à l'accrocher, enveloppée de langes, qui formaient maillot, à l'auvent d'un brave homme de paysan, nommé Durand, ancien fermier du baron de Saint-Rémy, qui avait gardé avec lui de bons rapports. Disons immédiatement que cet excellent homme eut grand'pitié de l'enfant délaissée et, se chargeant d'elle, l'éleva en lui donnant tous ses soins et en y mettant tout son cœur.

On était au printemps de 1760. « Il n'arriva rien de remarquable sur la route, dit un contemporain fort bien renseigné1. Ils allèrent à petites journées. Après plusieurs jours de marche, ils arrivèrent à Paris. Ne trouvant pas d'occupation dans cette ville, ils échouèrent à Boulogne dont ils connaissaient le curé. Celuici les visitait de temps à autre et fournissait charitablement à une partie de leur dépense. » L'autre partie était défrayée par la petite mendiante. La baronne mettait aussi à profit sa beauté de paysanne robuste et avenante. Elle finit par jeter son mari à la porte — le baron était presque toujours malade à présent — pour le remplacer par un soldat aux gardes, un nommé Jean-Baptiste Raymond, natif de l'île de Sardaigne. Jacques de Saint-Rémy mourut à l'Hôtel-Dieu, comme il a été dit, de misère et de chagrin. La vie de la petite Jeanne devint atroce. Elle était le souffredouleur de ce couple dépravé et méchant, enfant martyr sur laquelle la débauche et le remords faisaient retomber leurs violences. « Insensible à mes pleurs, écrit Jeanne, mon impitoyable mère fermait la porte et, après m'avoir forcée à me dépouiller de mes misé-

1. L'auteur anonyme de Y Histoire véritable de Jeanne de Saint-Rémif

rables haillons, qui me servaient à peine à me couvrir, elle tombait sur moi avec furie et m'enlevait la peau à grands coups de verge. Ce n'était pas tout. Raimond me liait au pied du lit et si, pendant cette opération cruelle, j'osais jeter des cris, elle recommençait de me frapper à coups redoublés. Souvent sa verge se brisait entre ses mains, tant sa brutale fureur s'appesantissait sur moi. »

C'est alors, en 1763, que Jeanne se trouva sur le chemin de la marquise de Boulainvilliers. Celle-ci la recueillit et la mit, avec sa petite sœur Marguerite- Anne qu'elle avait vue attachée sur son dos, chez une dame Leclerc, qui tenait une maison d'éducation pour jeunes filles, à Passy. Marguerite-Anne mourut peu de temps après de la petite vérole.

Cependant la baronne de Saint-Rémy, qui avait abandonné son mari, ne tarda pas à être abandonnée de son amant. Elle retourna avec son fds Jacques, demeuré près d'elle, dans le Bar-sur-Aubois. Des adorateurs rustiques l'aidèrent à y subsister tant que ses charmes conservèrent des attraits. Peu à peu, avec l'âge, ceux-ci se perdirent, et la misérable femme mourut dans le dernier dénuement. A peine sorti de l'enfance, son fils Jacques était parti avec un peu d'argent en poche. Il avait cheminé jusqu'à Toulon, où il s'était engagé comme mousse sur le premier navire qui avait consenti à le recevoir. C'était une nature énergique, un homme de valeur. Il fit dans la marine une carrière honorable *.

1. Jacques do Saint-Rémy de Valois était né le 25 février 1755, avant le mariage de son père avec Marie Jossel. Enseigne de vaisseau à Brest, le 1er octobre 1*776 ; lieutenant de vaisseau le -1 avril 17S0 ; capitaine de fusiliers au corps de la marine le 1er novembre 178-2; il commandait la frégate la Surveillante et était chevalier de Saint-Louis quand il mourut au Port- Louis (Ile de France), le 9 mai 1785, à l'âge de trente ans. Voir sur lui les Bâtards de la Maison de France, par le marquis de Belleval, p. 12 et suiv.

Jeanne demeura chez la dame Leclerc jusqu'aux années qui suivirent sa première communion. Quand elle eut quatorze ans, la marquise de Boulainvilliers la plaça à Paris, chez une couturière, Mlle La Marche, d'où elle passa chez Mme Boussol, couturière dans le faubourg Saint-Germain, d'où elle entra en condition. Son caractère inquiet, agité, ne lui permettait pas de demeurer en place. C'était comme une fièvre qui la dévorait. Elle supportait impatiemment l'obligation de servir. De temps à autre, Mme de Boulainvilliers la prenait chez elle pour lui égayer l'humeur, remettre sa santé. Elle fut, de la sorte, tantôt en apprentissage, tantôt en service, s'irritant de plus en plus. « Je devins, dit-elle, blanchisseuse, porteuse d'eau, cuisinière, repasseuse et lingère; tout enfin, excepté heureuse et considérée. » Une petite-fille des rois de France était-elle faite pour demeurer en domesticité? Elle ne laissait pas d'en glisser un mot parfois, avec grâce et câlinerie, à sa protectrice, si bien que Mme de Boulainvilliers s'occupa de faire vérifier officiellement la descendance de Henri IL Sentant la jeune fille malheureuse, elle la prit enfin chez elle où elle la garda deux ans.

Jeanne était devenue belle fille, dans la fleur de ses dix-huit ans, quand Mme de Boulainvilliers fit venir de Fontette Marie-Anne qui, jadis, avait été accrochée en maillot à l'auvent du fermier Curand, pour les placer toutes deux au pensionnat de l'abbaye dTerres, près de sa terre de Montgeron, où l'on terminait l'éducation des demoiselles. Elle subvenait aussi aux premiers besoins de Jacques de Saint-Rémy, qui s'était engagé comme mousse et lui procurait la protection du duc de Penthièvre. Le G mai 1776, elle pouvait enfin faire authentiquer officiellement par d'Hozier la

fameuse généalogie, le seul bien des enfants, et, en faveur de cette origine royale, obtenait pour chacun d'eux, par brevet du 9 décembre 1776 une pension de huit cents livres sur la caisse du roi. En mars 1778, elle retira les deux sœurs de l'abbaye d'Yerres, pour les placer en celle de Longchamp où n'étaient admises que des filles de qualité.

Jeanne a vingt et un ans. Par son habileté à manier la sympathie de sa protectrice, elle a transformé son existence. En fut-elle dans la suite plus heureuse? Elle était la proie d'un orgueil sans mesure. C'était en elle, disait-elle, le sang des Valois. Ce sang des Valois, chacune de ses pensées, chacun de ses écrits en est comme imprégné. Quelle que soit la situation de fortune où, par moments, elle parviendra, il lui semblera qu'elle est toujours la pauvre délaissée, qui répète sur le bord du chemin, en haillons, les yeux allumés de haine et d'envie : « Prenez pitié d'une petite mendiante du sang des Valois! » — « Tyrannisée par un orgueil indomptable, écrit-elle elle-même, que j'ai reçu de la nature et que les bontés de Mme de Boulainvilliers, en me faisant entrevoir un avenir plus brillant, avaient rendu plus irascible, je n'arrêtais qu'en frémissant mes réflexions sur mon état. Hélas! me disais-je, pourquoi suis-je issue du sang des Valois? 0 nom fatal, c'est loi qui as ouvert mon âme à cette fierté qui n'eût jamais du y trouver place; c'est pour toi que je répands des larmes; c'est à toi que je dois mes malheurs! »

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