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JEANNE DE SAINT-REMY DE VALOIS, COMTESSE DE LA MOTTE

Estampe anglaise, faite pendant le séjour de la comtesse à Londres. Collection de M. Alfred Bégis.

On était en mars et il faisait encore froid.

Elle se collait vite contre les murailles au brusque passage des Toitures ou se blottissait dans l'ébrasement des portes, la pauvre petite, grelottant dans ses haillons, pieds nus, les traits tirés, les lèvres bleuies de froid et de faim. Elle tendait une main fine, frêle, et murmurait d'une voix tremblotante, que secouaient par moments comme des frissons de colère : « Pitié pour une pauvre orpheline du sang des Valois ! » Les passants, la plupart, ne l'écoutaient pas; d'autres jetaient, distraits ou hautains, quelque monnaie; ceux qu'arrêtaient ses paroles « ... une orpheline du sang des Valois », répondaient des injures : « Oh! la petite friponne! » et la repoussaient durement. Alors elle s'asseyait quelques instants sur les bords de la route, lasse, les coudes sur ses genoux, le menton au creux des mains. Le vent soulevait ses cheveux châtains dont il caressait son visage. Ses lèvres frémissaient et ses yeux prenaient un éclat effrayant. Elle regardait les carrosses, passant comme un vent de tempête sur le pavé du roi, de Paris à Versailles, les chevaux au

poil luisant, les cochers galonnés d'or, la livrée brillante des laquais, les chapeaux à plumes des gentilshommes, les dames dans leurs cerceaux garnis de satin et les fins corsages où les dentelles faisaient comme une écume légère que les diamants étoilaient de leurs scintillements. Et les yeux de la petite mendiante avaient un éclat dur, ils brillaient de haine et d'envie.

Le soir, elle regagnait un affreux taudis, grimpant, épuisée, un escalier de bois, ouvert à la pluie, que le lierre, la vigne vierge, le chèvrefeuille avaient envahi. Tremblante elle poussait la porte. Dans la pièce, c'était la misère sordide. Un homme l'accueillait par des jurons; une femme, qui était sa mère, ne l'embrassait pas. Tous les jours l'enfant devait rapporter une somme fixée; et, quand elle ne l'avait pas atteinte, sa mère lui arrachait ses haillons pour la frapper jusqu'au sang avec des poignées d'orties.

La petite était dans sa huitième année. Parfois elle emmenait sa sœur plus petite encore, qu'elle portait sur son dos, après avoir fait de son tablier une écharpe pour la maintenir, et ses genoux, quand elle avait marché quelque temps, pliaient sous le poids.

Par une fraîche matinée d'avril, où la brume, baignée de lumière, faisait une atmosphère joyeuse, l'enfant s'était arrêtée hors d'haleine à mi-côte du village de Passy. Au loin, sur la route, un carrosse venait lentement. Elle l'attendit, et, quand elle fut auprès, approchant et tendant la main :

« Faites l'aumône, pour Dieu, à deux pauvres orphelines du sang des Valois.

— Que dis-tu là, petite? » fit une dame, richement parée, assise dans le fond du carrosse auprès d'un gros homme couvert de broderies qui, déjà, commen-

çait à marmonner. Il était absurde d'arrêter sa voiture pour écouter les mensonges d'une gueuse. Mais la dame voulait entendre, car déjà l'enfant avait entamé son histoire. « A merveille, répondit la marquise, et je vous promets, ma bonne petite fille, que, si votre récit se trouve véritable, je vous servirai de mère. Mais prenez bien garde à vous, ajouta-t-elle, vous vous repentiriez de m'en avoir imposé *. »

C'était la marquise de Boulainvilliers, qui se rendait à sa terre de Passy en compagnie de son mari, le prévôt de Paris -. La marquise, ainsi qu'elle l'avait dit, prit des informations auprès des voisins du logis qui servait d'abri aux petites mendiantes, et, plus particulièrement, auprès de l'abbé Enoque, curé de Boulogne, sur la paroisse duquel elles demeuraient. Le prêtre, homme de bien, d'une charité féconde, avait pris ces malheureux en compassion. Au sujet de la mère et des enfants, il s'était muni de renseignements précis, qu'il avait fait venir de leur pays, le Bar-sur-Aubois, et il s'empressa de les mettre à la disposition de la marquise.

L'enfant s'appelait Jeanne; elle était la fille aînée3

1. Les sources, pour reconstituer cette partie du récit, sont très nombreuses et permettent, non seulement une certitude, mais d'entrer dans de minutieux détails. Ce sont les Souvenirs de la comtesse de la Motte et son interrogatoire du 20 janvier 1786 par les commissaires du Parlement ; les Mémoires du comte de la Motte: les Mémoires du comte Beugnot ; un récit très curieux intitulé Histoire véritable de Jeanne de Saint-Rémi, publié en 1786, écrit par quelqu'un qui était particulièrement renseigné sur cette partie de la vie de notre héroïne; les Mémoires secrets de Bachaumont ; des correspondances : entre autres une lettre de Jacques de Saint- Rémy de Valois, en date du 16 mai 1776, au comte de Vergennes, où il parle de ses années d'enfance (Archives des Affaires étrangères, vol. 1383, f° 86); enfin les renseignements que Me Target, avocat du cardinal de Rohan, fit recueillir sur place et qui sont conservés dans son dossier, Bibl. v. de Paris, ms. de la réserve.

2. Marie-Madeleine de Hellencourt de Dromesnil, née en 1730, qui avait épousé en 1748, Anne-Gabriel-Henry Bernard de Saint-Saire, marquis de Boulainvilliers, petit-fils du célèbre financier Samuel Bernard.

3. Née au château de Fontette, département de l'Aube, le 22 avril 1756.

l'affatre du collier.

cle Jacques de Saint-Rémy, baron de Luzetde Valois, lequel était né dans son château de Fontette, à cinq lieues de Bar-sur-Aube, le 22décembre 1717, et venait de mourir en l'Hôtel-Dieu cle Paris, le 16 février 1762. Quand elle disait qu'elle était du sang des Valois, l'enfant disait vrai. Elle descendait réellement en ligne directe, par les mâles, de Henri H, de la branche des Valois, aînée cle celle cle Bourbon alors sur le trône. La généalogie fut certifiée exacte par le juge d'armes de la noblesse française, d'Hozierde Sérigny, et par le savant Ghérin, généalogiste des ordres du roi. Henri II avait eu, de Nicole de Savigny, Henri cle Saint-Rémy, qu'il reconnut et légitima, reconnaissance et légitimation étant alors deux actes identiques et qui se confondaient en un seul1. Henri de Saint- Rémy, avait eu de Chrétienne de Luz, René de Saint- Rémy, qui avait eu de Jacquette Brévot, Pierre de Saint-Rémy cle Valois, qui avait eu, de Marie de Mulot, Nicolas-René cle Saint-Rémy cle Valois, qui avait eu, de Marie-Élisabeth cle Vienne, Jacques cle Saint- Rémy, baron cle Luz et de Valois, le père de la fillette en haillons que la marquise de Boulainvilliers avait accueillie sur le marchepied cle sa voiture. Les armes étaient d'argent à une fasce d'azur, chargée de trois fleurs de lis d'or. Et elle connaissait ses armes, la petite; c'était même la seule chose qu'elle parût savoir dans son affreuse indigence. La fasce d'azur, les fleurs de lis d'or : sa petite tête en était comme tapissée. Et quand elle en parlait, avec une précision singulière, ainsi que cle l'aïeul, le royal bâtard cle Nicole de Savigny, tout son corps, que la misère avait incliné,

1. Sur Nicole de Savigny, dame et baronne de Saint-Rémy, voir Ifis Bâtards de la Maison de France, par le marquis de Belleval (Paris, 1901). p. 23 et suiv.

se redressait en un mouvement de révolte et d'orgueil.

Depuis plusieurs générations, les Saint-Rémy de Valois menaient, dans leurs domaines de Fontette, ce que le comte Beugnot appelle la vie héroïque : agriculteurs et chasseurs, ou plutôt braconniers; la vraie existence, dirait-on, qui convenait à des fils de rois du moment qu'ils n'étaient pas sur le trône, si, parfois, on ne les voyait aussi faux monnayeurs. La ferme du château, immense, dressait sa construction plate et carrée, sans style, datant de la fin du xvie siècle et remaniée dans le courant du xviip, à mi-côte, dominant une plaine ondulée, diaprée de champs de luzerne et d'avoine. Des noyers séculaires l'entouraient, au feuillage luisant, aux troncs noueux. En contre-bas, le château d'aspect féodal, de grosses tours rondes plongeant dans des fossés où croupissait une eau fangeuse, servait de grenier à foin, d'abri aux récoltes de fruits, et de logement au gardien. Il était délabré, la toiture défoncée ; les étages du haut étaient ouverts à la pluie. « Mon père, écrit Beugnot, avait vu le chef de cette triste famille — il s'agissait de Jacques de Saint-Rémy, le père de la petite Jeanne; — il le peignait comme un homme de formes athlétiques, qui vivait de la chasse, de la dévastation des forêts, de fruits et même de vol de fruits cultivés. Les Saint-Rémy menaient depuis deux ou trois générations cette vie héroïque qu'enduraient les habitants et les autorités, les uns par crainte, les autres par quelque retentissement d'un nom longtemps fameux. » La société du baron n'était composée que de paysans avec lesquels il s'enivrait et se battait quand il avait bu. Il vendait lopin par lopin ce qui restait du patrimoine familial, pour subvenir à ses débauches. Enfin,

il séduisit une nommée Marie Jossel, fille d'un tâcheron du pays et employée comme servante au château *. Après qu'elle l'eut rendu deux fois père, il l'épousa 2.

Marie Jossel acheva de le ruiner. Elle était adonnée aux vices les plus dégradants, et Jacques de Saint- Rémy, avec sa force d'hercule, avait un caractère faible, une nature indolente. Dans les mains de sa femme il n'était qu'une loque. « Mon père, écrit le comte Beugnot, se souvient que, il y a quinze ou vingt ans, il se transportait chaque année dans le canton d'Essoyes pour la répartition des tailles. Lorsqu'il passait dans la paroisse de Fontette, le curé ne manquait pas de lui couper la bourse pour les pauvres enfants de Saint-Rémy. Ces enfants étaient au nombre de trois3, abandonnés dans une chétive

1. Marie Jossel ou Josselle était née à Fontette le 2 mars 1726 de Pierre Jossel, « manouvricr », et Françoise Pitois.

2. Le 14 août 1755 en l'église Saint Martin de Langres. Antérieurement au mariage étaient nés de cette union, le 9 mars 1753, un ûls nommé Joseph qui mourut le 19 décembre de la même année, et, le 25 février 1755, un fils nommé Jacques de qui il est question plus loin. Voy. Arsène Thévenot, Notice topoyraphique, statistique et historique sur Fontette. Bar-sur- Seine, 1884, in-8 de 50 p.

3. Jacques né le 25 février 1755, Jeanne née le 22 avril 1756 et Marie- Anne née le 2 octobre 1757. Le baron de Saint-Rémy eut encore, de Marie Jossel, Marguerite-Anne, née le 17 février 1759, morte le 27 novembre de la même année; Jean, né le 5 mars 1760, à Fontette, mort le 9 mars suivant.

Au sujet de la petite Marguerite-Anne, de qui il est question dans cette note, M. Arsène Thévcnot veut bien nous envoyer les observations suivantes : « Je vous ai signalé un point obscur et contradictoire qui m'avait déjà frappé et que je n'ai pas pu éclaircir au sujet de Marguerite-Anne, la petite sœur de Jeanne de Valois, née à Fontette le 17 février 1759 et dont vous indiquez la mort le 27 novembre suivant d'après l'état civil de Fontette. Comment expliquer que l'on retrouve la même Marguerite-Anne, au mois de mai 1760, âgée de quinze mois et emportée de Fontette par sa mère, et, plus tard à Paris portée sur le dos de sa sœur pour solliciter la pitié des passants. Cette existence ne me paraît pas douteuse car elle est affirmée par tous les auteurs et par Jeanne elle-même qui, dans ses Mémoires, dit que Marguerite mourut de la petite vérole à Boulogne-sur- Seinc en 1765 à l'âge de six ans. Y a-t-il eu deux Marguerite-Anne jumelles, ou plutôt — et j'incline vers cette hypothèse — la seconde n'aurait-ello pas été empruntée ou volée et substituée à la première pour exciter plus vivement la charité publique? Le cas était fréquent. »

masure, percée sur la rue d'une petite trappe par où les habitants, chacun à son tour, leur apportaient de la soupe ou quelques aliments grossiers. « J'en ai été « témoin, disait mon père, et le curé n'osait pas « ouvrir la porte dans la crainte de m'affliger par le « tableau de ces enfants nus et nourris comme des « espèces de sauvages; il me disait que mon aumône « contribuerait à les habiller. »

Jeanne, la fille aînée, sortait avec les troupeaux du village. Elle allait pieds nus, maigrelette, ses cheveux embroussaillés de fétus de paille et de foin, pressant les vaches lentes de son brin de houx noir. Sa robe rapiécée, d'un bleu éteint, s'harmonisait à la verdure grise des avoines. Mais elle était paresseuse à se lever et il arrivait que, le matin, sa mère la poursuivît à coups de fourche, jusque sous son grabat, pour la faire sortir *.

Quand le baron de Saint-Rémy et sa femme eurent épuisé les ressources provenant du dernier carré de terre cédé à d'anciens fermiers, qu'ils eurent vendu leur château morceau par morceau à plusieurs familles du pays 2 et lassé la patience de créanciers qui se préparaient à faire exercer contre eux la contrainte par corps, ils résolurent d'aller chercher fortune à Paris. On se mettait en route, le père, la mère et trois des quatre enfants : Jacques et Jeanne, les deux aînés, et la quatrième, Marguerite-Anne, qui

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