Déposition de l'inspecteur de Bruguières, 11 avril
en Hollande. Mais celui-ci ne se soucie plus de la commission.
La Motte partit pour Londres le 10 ou le 12 avril *, en compagnie d'un capitaine irlandais au service de la France, le chevalier Jean O'Neil. Celui-ci le mit en rapport avec un capucin irlandais, Frère Barthélémy Mac Dermott, qui avait d'ailleurs séjourné dans la maison de son ordre à Bar-sur-Aube. Mac Dermott avait été aumônier du marquis de Noailles pendant son ambassade en Angleterre. Il était resté à Londres après le départ du marquis, demeurant en communication, à la fois avec le département des Affaires étrangères et avec celui de la Marine, pensionné par Tune et par l'autre, ce qui donnerait à penser qu'il jouait en Angleterre, pour le compte du gouvernement français, le rôle d' « informateur », pour reprendre l'expression du temps 2. La Motte séduisait, dit Mac Dermott, par la distinction de ses manières. Le capucin se lia avec lui et lui rendit de grands services. Il nous a laissé une précieuse relation de ses conversations avec le comte tandis qu'ils se promenaient au long des pelouses vertes de South-Kensington 3. La Motte était couvert de bijoux précieux : montres, tabatières, bagues, boucles de brillants : et il avait dans ses mains des diamants en quantité étonnante. Il disait que ces pierres provenaient d'une boucle de ceinture, depuis longtemps dans sa famille, bijou démodé et dont il désirait se défaire. Il entra en rapport avec les principaux bijoutiers de Londres, Robert et William Gray, associés dans New Bond Street, et
1. Il se présenta chez le joaillier Jefferys le 23 avril. Déposition de Jefferys, 19 déc. 1785, brochure in-12, p. 34.
2. Bibl. nat., ms. Joly de Fleury 2088, f° 366; Arch. des Aff. étranrj., Mém. et docum., France 1399, f" 248.
3. Arch. des Aff. étrang., Mém. et docum., France 1399. 251-256.
Nalhaniel Jefferys, joaillier clans Piccadilly, qui enverront dans la suite leurs déclarations au procès. Le comte se présentait les mains pleines de brillants du plus grand prix. Quelques-uns, dirent les bijoutiers, étaient endommagés, comme s'ils avaient été arrachés d'une parure, par une main hâtive et maladroite, avec un couteau. C'étaient les diamants du collier. Les joailliers les reconnurent plus tard aux dessins qui leur furent transmis par les soins de Bôhmer et de Bassenge1.La Motte les offrait tellement au-dessous de leur valeur que, à leur tour, les bijoutiers anglais soupçonnèrent un larcin. Ils firent prendre des informations par l'ambassade de France, mais comme il n'était toujours question d'aucun vol de diamants, ils consentirent à négocier. Ils achetèrent à La Motte des brillants pour plus de deux cent quarante mille livres, payées partie argent comptant, partie par une lettre de change sur Perregaux, banquier à Paris; d'autres, s'élevant à une valeur de soixante mille livres, furent laissés par le comte entre leurs mains pour être montés en bijoux de diverses sortes; d'autres enfin, représentant une somme de huit mille livres sterling, furent échangés en hâte contre les objets les plus divers dont nous avons la liste : un assortiment de montres avec leurs chaînes, des boucles de rubis, des tabatières à miniatures, des colliers de perles, des pendants d'oreille et une bague en brillants, « un écran à feu, un entonnoir et son verre, deux très belles épées d'acier, quatre rasoirs, deux mille aiguilles, un tire-bouchon, une agrafe de
1. C'est d'après ces dessins, représentant chaque pierre du collier en grandeur de l'original, que M. de Bluze a pu de nos jours reconstituer en cristal de roche le collier de la reine; ce qui nous a permis, grâce à l'obligeance de M. de Bluze, de mettre dans ce livre une image qui en donne une idée d'une exactitude parfaite.
chemise, une paire de pincettes à asperges, un portefeuille de soie, une bourse, un grand couteau à découper et sa fourchette, un syphon, des étuis pour cure-dents, etc. », et toute « une pacotille » de perles et un lot d'autres bijoux. Un collier à un rang et une paire de girandoles remis par le joaillier Gray sont, à eux seuls, estimés trois mille livres sterling et la pacotille de perles à une valeur égale l.
Si l'on songe à la dépréciation que les diamants avaient subie du fait d'avoir été enlevés de la parure, du fait d'avoir été endommagés par celui qui les avait dessertis et par le rabais que La Motte consentait, dans sa hâte à s'en défaire, on voit que la majeure partie du collier fut par lui vendue, échangée ou laissée entre les mains des bijoutiers Gray et Jefferys. De son côté Mme de la Motte vend des diamants à Paris, en mars 1785, pour 36 000 livres au joaillier Paris. En avril, elle profite de la présence chez elle de Filleux, avocat et lieutenant en l'élection de Barsur-Aube, qui était son homme de confiance, pour lui faire vendre à un bijoutier de ses cousins pour 30 000 livres de diamants 2. D'autres sont vendus à des juifs par son neveu de La Tour, fils de l'ancien contrôleur au vingtième, jeune officier de dragons, âgé de dix-sept ans. Elle avait une dette de 12 650 livres chez Régnier, son joaillier, dont elle s'acquitte dès le mois de février, non en espèces, mais en diamants. De plus elle lui en vend pour 27 540 livres et lui en confie pour 50 000 livres afin qu'il en compose
1. Confrontation de Victor Laisus, valet de chambre du comte de la Motte, au cardinal de Rohan, 17 avril 1786, Arch. nat., X2, B/1417, ctinterr. du P.Mac Dermottdans le doss. Target, Bibl. v. de Paris, ms. de la réserve.
2. Note de la main de Mme de la Motte au verso de l'état du linge donné par elle à sa blanchisseuse le 15 août 1785, Arch. nat., X2, B/1417 et Bibl. nat., ms. Joly de Fleury 2088, f° 301 v\
diverses parures. Et comme Régnier s'étonne de cette quantité de diamants :
« C'est un cadeau qu'on m'a fait pour un service essentiel et une place que j'ai fait avoir dans l'Amérique. »
Au mois de juin, elle lui en porte encore pour 16 000 livres, lui disant cette fois qu'elle est chargée de les vendre pour une de ses amies. Elle se libère en diamants d'une dette contractée chez « le sieur Mardoché, rue aux Ours ». Dès le mois de février encore, c'est-à-dire aussitôt après la livraison du collier, elle achète, payant toujours en diamants, des chevaux, des voitures, des livrées, deux pendules, dont l'horloger Euret reçoit 3 700 livres en deux brillants, « deux pots à oille », qui lui sont fournis par un juif. Et, malgré tous ces diamants répandus de toute part, Régnier voit encore chez elle un écrin de brillants qu'il estime à 100 000 livres pour le moins, et le comte de la Motte en conserve de son côté par devers lui pour 30 000 livres1. C'est donc le collier tout entier que nous pouvons suivre dans sa dispersion par Jeanne de Valois et son mari entre les mains des marchands de Paris et de Londres et dont nous trouvons les restes dans leur propres écrins.
On ne s'étonnera pas que Mme de la Motte ait jugé qu'une nouvelle absence du cardinal de Rohan fût nécessaire à ce moment. On vit donc arriver une nouvelle petite lettre bordée d'un liséré bleu. « Ces billets, dit Georgel, étaient entre les mains de Mme de la Motte la baguette enchantée de Circé. » « Votre absence, disait la reine, devient nécessaire aux mesures que je crois devoir prendre pour vous
1. Confrontation du P. Loth au cardinal do Rohan, 16 mars 1786. Arch. nat., X2, B/1417.
placer où vous devez être. » Jeanne préparait d'autre part l'opinion à son brusque changement de fortune en annonçant à tous que son mari revenait d'Angleterre après avoir fait aux courses des gains importants.
Le mari revient de Londres dans la nuit du 2 au 3 juin, et, comme sortant de terre, ce sont des chevaux, des livrées, des carrosses, des meubles, des bronzes, des marbres, des cristaux, un luxe éblouissant. Les visiteurs s'amusaient rue Saint-Gilles d'un oiseau automate qui chantait en battant des ailes. La comtesse l'avait échangé contre un diamant de quinze cents livres.. Un mobilier immense, estimé à plus de 80 000 livres, est envoyé à Bar-sur-Aube : quarante-deux voitures de rouliers y arrivent à la file. C'est le Père Loth qui a surveillé l'emballage, dirigé le départ. Tessier, tapissier de la rue Saint- Louis, a fourni des étoffes, tentures, tapis pour cinquante mille francs; Gervais, Fournier et Héricourt, du faubourg Saint- Antoine, ont vendu les meubles meublants; Chevalier les statues de bronze, Adam les marbres, Sikes. les cristaux. On admirait un lit de velours cramoisi, garni de crépines et de galons d'or, semé de paillettes et de perles. La valeur de l'argenterie atteint 30000 livres, et celle des bijoux 15 000. Les époux La Motte eurent à Bar-sur- Aube six voitures et douze chevaux. Jeanne aimait surtout son « cabriolet léger, fait en forme de ballon et élevé de plus de dix pieds ».
Et la comtesse a placé 120 000 livres chez un notaire à Paris, Me La Fresnaye, 80 000 sur le clergé de France, 60 000 en billets de la caisse d'escompte *.
1. Renseignements donnés par Fiileux, l'homme d'affaires de Mme de la Motte à l'inspecteur Surbois. Arch. des Aff. étrang., Mém. et docum., France 1399, fos 181-186.
Elle avait fait son entrée dans la petite ville, précédée de plusieurs courriers, assise à la droite de son mari dans sa berline anglaise peinte en gris perle avec armoiries, doublée de drap blanc, les coussins et tabliers en taffetas blanc : les armoiries étaient aux armes des Valois avec la devise : Rege ab avo sangainem, nomen et lilia — du roi l'ancêtre, je tiens le sang, le nom et les lis. L'attelage se composait de quatre juments anglaises à courtes queues. Des laquais par derrière, et, sur le marchepied, pour ouvrir la porte, « un nègre couvert d'argent de la tête aux pieds ». Plus étonnants encore étaient la bijouterie et le trousseau de Madame, la rivière de diamants, la parure de topazes, les robes en pièces brodées de Lyon. Voici la description de l'une d'elles d'après un inventaire d'huissier qui ne se répand pas en exagérations poétiques : « Satin blanc, brodé or et argent et soie de différentes couleurs, avec guirlandes et épis, et lesdites guirlandes entourées d'un velours noir et de plumes et bordées de blondes (dentelles) chevillées avec bouquets détachés de différentes soies 1 ».
Quant au comte, il avait à tous les doigts des bagues ornées de rubis et d'émeraudes, et se promenait avec trois ou quatre chaînes de montre sur l'estomac. Voici sa garde-robe : un habit de satin, veste et culotte, mouchetés blanc et noir; un autre des quatre saisons en velours; un autre de printemps et d'automne en velours, les boutons en diamants; habit et culotte de velours cramoisi en broderie de Lyon, pailletés d'or, boutons en or ciselé, veste de satin brodée pareillement en or; un habit frac de taffetas