Bill, nat., ms. Jolv de Fleury 2088, f° 67 v
LE COLLIER
vier 1785. La parure ne lui semble pas d'un joli dessin : elle est lourde, massive. Cette fantaisie l'étonné de la part d'une femme d'un goût alerte comme Marie-Antoinette. Mais, puisque c'est la volonté de la reine, le marché est conclu. Le 29 janvier, les joailliers sont reçus à l'hôtel de Strasbourg, et Rohan fixe les conditions auxquelles le collier sera livré : un million six cent milles livres, payables en deux ans, par quartiers, de six mois en six mois; le premier versement de quatre cent mille livres devant être fait par la reine le 1er août 1785. La livraison du bijou aura lieu le 1er février, parce que, dit Jeanne, la reine veut le collier pour la Chandeleur. Le cardinal met lui-même ces conditions sur papier eTTës communique à Mme de la Motte, afin qu'elles soient soumises à la reine et ratifiées par elle. Le 30 janvier, Jeanne revient. Sa Majesté approuve le marché, ditelle, mais voudrait ne pas donner sa signature. Rohan insiste, l'affaire est de conséquence et il lui faut un mot d'écrit. Enfin, le 31 janvier, la comtesse lui apporte, à l'hôtel de Strasbourg, une ratification du Iraité. C'est la feuille même écrite par le cardinal et signée {Sr les Bôhmer. En marge de chaque article, on a mis lè~nîôTirapfn^oirvé » et au bas, en manière de signature-',"" « Marie-An toinette^de France ». Jeanne de Valois ajoutéT~(( La reine, qui agit à l'insu dji roi toujours contrarié de son penchant à la dépense, a expressément recommandé de ne pas laisser sortir le billet de vos mains. Ne le montrez à qui que ce soit. »
La veille, Cagliostro était revenu de Lyon. Le prince s'empressa de le consulter sur l'affaire dont il était chargé. « Ce Python, écrit l'abbé Georgel, monta sur son trépied. Les invocations égyptiennes
furent faites pendant une nuit éclairée par une grande quantité de bougies dans le salon même du cardinal. L'oracle, inspiré par son démon familier, prononça que la négociation était digne du prince, qu'elle aurait un plein succès, qu'elle mettrait le sceau aux bontés de la reine et ferait éclore le jour heureux qui découvrirait, pour le bonheur de la France et de l'humanité, les rares talents de M. le Cardinal. » Tout à fait rassuré, Rohan, le 1er février au matin, écrit aux bijoutiers pour les presser de livrer la parure. Ceux-ci d'accourir. Ils remettent l'écrin et apprennent alors que le collier est pour la reine, le cardinal ne croyant pas enfreindre les volontés de la souveraine en leur montrant, pour leur tranquillité, la pièce signée : Marie-Antoinette de France. Car Rohan était très bon. Dans ce moment il était heureux et voulait, dans sa bonté, faire partager son bonheur.
Le même jour Mme de la Motte revient impatiente.
« Le collier?
— Le voici.
— Sa Majesté l'attend aujourd'hui même.
— Je le porterai aujourd'hui même. Mais les intérêts des sommes jusqu'au jour du payement?
— La reine les donnera », répond Mme de la Motte. Et elle sort, après avoir fixé au cardinal rendez-vous
pour le soir, à Versailles. Avant de monter en voiture le~prince Louis écrit encore aux Bôhmer pour leur annoncer qu'ils recevront les intérêts à courir jusqu'aux divers versements ; puis, muni du bijou, il part. Il est accompagné de son valet de chambre, Schreiber, chargé du précieux fardeau. La brume du soir tombe sur les larges avenues de la ville quand on arrive au logement de la comtesse, place Dauphine. Au pas delà porte, Rohan renvoie son valet et, prenant
LE COLLIER
la boîte, monte seul au premier. Mme de la Motte est chez elle. Elle a tout ordonné comme pour une c o m é cl i e . R o lia n est in t rp cl u i t cl a n s u n e c h a m b rejj u i a une alcôve en papier et communique avec un petit cabinet par une porte vitrée. Une «lumière sombre » écîaîre~ia pièce. Mme de la Motte entrevoit dans les înaîns" du prince l'objet de ses convoitises. Elle se contient.
« La reine, dit-elle, attend le collier. » Quelques minutes s'écoulent. On entend les pas d'un homme qui se fait annoncer :
« De la part de la reine ! »
Par discrétion, le cardinal se retire dans l'alcôve; mais il a vu la silhouette du personnage, un grand jeune homme, entièrement habillé de noir, figure mince, teint pâle, le visage allongé, les yeux profonds et les sourcils noirs. A l'allure, il reconnaît le même homme qui, au mois d'août, avait annoncé dans le bosquet la promenade de Madame et de la comtesse d'Artois. C'est en effet Rétaux de Yillette, qui s'est grimé. L'homme remet un billet. La comtesse le fait sortir alors jusque sur le palier et, se rapprochant du cardinal, lui donne lecture de la lettre. La^ reine ordonne de remettre le collier au porteur. Le cardinal donne l'écrin, Mme de la Motie le tend au messager qu'elle fait rentrer : Retaux le prend et part, la comtesse étant allée lui ouvrir elle-même la porte. Jeanne dit au cardinal que cet individu était attaché à~îa musique du roi et à la chambre de la reine1. A son tour, le prélat prend congé.
1. Quelques jours plus tard, Mme de la Motte dit à Rohan que cet homme s'appelait Desclaux. Elle empruntait le nom du garçon attaché à la chambre de la reine, avec lequel elle avait dîné il y a quelques années. Desclaux seul, en effet, était attaché à la fois à la chambre de la reine et à la musique du roi (grande chapelle, symphonie et violons). C'est ici un
Le soir, de retour rue Sainl-Gilles, Jeanne de Valois recevait la parure des mains de son amant.
des points du récit où la démonstration peut être faite d'une manière précise. Mme de la Motte apparaîtra innocente ou coupable, selon que ce sera Desclaux ou Rétaux de Villette qui aura reçu le bijou, Desclaux pour le donner à la reine, Rétaux pour le lui remettre à elle Or, tous les témoignages concordent pour démontrer que ce fut Rétaux de Villette : celui du cardinal qui reconnut un des personnages de la scène du bosquet où Rétaux avoua avoir figuré ; celui de Rosalie, la femme de chambre, qui déclare avoir dans ce moment ouvert à Rétaux la porte qui était condamnée pour tout autre que pour lui ; le témoignage de Desclaux luimême, qui affirme n'avoir jamais porte à Mme de la Motte une lettre de la reine, et que celle-ci ne l'a jamais chargé de remettre à la reine une boîte remplie de diamants. « La vérité, dit-il dans son interrogatoire du 2 décembre 1785, est que depuis trois ans et demi je n"ai pas parlé à la dame de la Motte. » Enfin, à sa confrontation du 23 mars 1786, Mme do la Motte fut contrainte d'avouer « que la déposition de Desclaux contenait la plus exacte vérité », et, dans celle du 22 avril au cardinal, que Desclaux n'était jamais venu chez elle, et qu'il était faux qu'on fût venu chez elle chercher le collier de la part de la reine; — ce qui ne l'empêchera pas plus tard, dans ses Mémoires, de redire que c'est Desclaux qui porta le bijou à la reine. ( Vie de Jeanne de Saint-Iiémy, I, 361.) — Toutes les pièces aux Archives nationales, parmi la procédure
Combien nous devons regretter qu'aucun document ne nous révèle ce qui se passa chez la comtesse de la Motte, rue Neuve-Saint-Gilles, en ces premiers jours de février 1785! Le merveilleux bijou est grossièrement dépecé avec un couteau1, sur la table, les fenêtres closes, les rideaux tirés, entre deux chandelles dont la lumière est rabattue. Le comte, la comtesse et Rétaux de Villette sont penchés sur ces richesses qu'ils enfouissent dans le fond des tiroirs à l'approche des domestiques.
Le mercredi des Cendres, 9 février, Jeanne charge Rétaux de Villette de vendre des fragments dû~côllief 7 DeslëTo lévrier, il est arrêtè~Tè^~IKKîh^5^1eiTreB de diamants. Les historiens n'ont pas suffisamment mis en lumière ce fait qui, à lui seul, dénonce cependant les voleurs, sans doute possible. Le 12 février, unjuif, bijoutier au Petit-Carreau, nommé Adan, était venu trouver l'inspecteur de police du quartier Montmartre, J.-Fr. de Bruguières, pour lui dire qu'un nommé Rétaux de Villette colportait des brillants chez les
1. Déclaration des bijoutiers anglais à qui les diamants furent vendus.
marchands et les juifs, les offrant à si bas prix qu'on ne voulait pas les acheter, soupçonnant un vol. Cet homme, disait Adan, « avait l'air très suspect par son encolure » et il devait partir incessamment pour la Hollande, avec le brocanteur Abraham Franc, pour y vendre des diamants. Adan ajoutait que Rétaux lui avait promis, s'il lui achetait ses premières pierres, de lui en procurer bien d'autres semblables et parmi lesquelles il y en aurait de très belles.
Bruguières fait une perquisition chez l'ami de Mme de la Motte dans l'appartement, au cinquième, qu'il occupe rue Saint-Louis au Marais l. Il l'oblige à une déclaration chez le commissaire du quartier. Confus, hésitant, Rétaux finit par avouer qu'il tient les diamants d'une dame de qualité, parente du roi, nommée la comtesse de Valois La Motte. S'il a fait difficulté de donner son nom, c'est que la dame l'a prié de ne rien dire. Encore s'oppose-t-il à ce que le nom qu'il indique soit mis par écrit. On a vu plus haut que Jeanne avait été surveillée par la police. On savait qu'elle « faisait des affaires » et comme on n'avait reçu aucune plainte en vol de bijoux, on crut qu'il s'agissait encore là d'une de ces affaires dont, moyennant bénéfice, il lui arrivait de se charger2. Jeanne de Valois en fut donc quitte pour la peur, mais l'aventure lui ouvre les yeux sur le danger de négocier à Paris des diamants en trop grande quantité. Elle décide que son mari ira se défaire en Angleterre de la majeure partie du collier, et, d'autre part, elle insiste pour que Rétaux aille vendre des brillants
1. Au numéro 53. La rue Saint-Louis au Marais correspondait à la portion de la rue de Turenne actuelle comprise entre la rue des Francs-Bourgeois et la rue Chariot.