Doss. Target, Bibl. v. de Paris, ms. de la réserve
Le 12 mai une petite lettre à vignette bleue renvoya le prince Louis à Saverne.
Comme l'avocat Laporte, qui avait été mêlé à la négociation du collier, s'étonnait de ce que la reine ne le portait pas : « Sa Majesté ne le mettra que pour venir à Paris », dit Jeanne; et. une autre fois, « Quand il sera payé ».
Elle se rendit d'ailleurs elle-même à Bar-sur-Aube où elle fit l'entrée sensationnelle que nous avons dite et déploya un luxe éclatant. Elle s'y occupa à meubler et décorer sa maison de la paroisse Saint- Macloux. De la cour au grenier, tout fut transformé, embelli, remis à neuf. Nous avons des détails sur la bibliothèque, et ils sont curieux. C'était un meuble en bois de rose, grillé, les rayons protégés de rideaux en taffetas vert; sur le haut, les bustes de Voltaire et de Rousseau. Le regard y était dès l'abord attiré par la grande « Histoire généalogique et chronologique de la maison royale de France >, du Père Anselme, neuf volumes in-folio ; la première acquisition évidemment que devait faire une fille des Valois. Puis vingt-sept volumes des « Hommes illustres de France » et douze des « Hommes illustres de Plutarque » ; une histoire de France en trois volumes, les voyages de Cook, les Voyages autour du Monde, six volumes sur l'hémisphère austral, un atlas; en fait de littérature : Pvousseau en trente volumes, Mme Ricoboni. Crébillon, Racine et Boileau; des livres de piété : Commentaires réfléchis de l'amour de Dieu, un volume sur le Miserere, une Semaine sainte, un ouvrage sur la Dignité de l'âme; puis deux livres pratiques : un dictionnaire français-anglais et anglaisfrançais qui sera utile lors d'un prochain voyage outre-Manche, et l'almanach royal de l'année 1781,
l'année des premières grandes intrigues et des vastes espoirs de Jeanne de Valois.
Vers la fin de mai, Mme de la Motte fît un voyage de Bar-sur-Aube à Saverne, travestie en homme. Nous trouvons son costume dans sa garde-robe : lévite en drap bleu foncé, gilet et culotte de nankin. C'était pour annoncer au prince qu'elle avait obtenu pour lui une audience de la reine à son retour. Elle jugea, et ne se trompa point, qu'une route de deux cent vingt lieues, faite exprès pour porter elle-même cette heureuse nouvelle, lui donnerait tout le poids possible, et que si la tranquillité d'esprit du cardinal chancelait, rien ne pouvait mieux la raffermir1.
Le cardinal revint de Saverne à Paris le 7 juin. Nous entrons en juillet : l'échéance fatale du 1er août est imminente, échéance où les bijoutiers doivent recevoir 400 000 livres, premier versement sur les 1 G00 000 livres, prix du bijou. Jeanne voit le cardinal dans les premiers jours du mois. Celui-ci lui fait part de l'étonnement qu'il éprouve de ce que là reine ne porte pas sa parure. La défiance commençait-elle à se glisser dans son esprit? Mais Jeanne, ingénieuse, a réponse sur-le-champ. La reine, dit-elle, trouve le collier d'un prix trop élevé et demande une réduction de 200 000 livres, — sinon elle rendra le bijou. Et les premières défiances du cardinal s'évanouissent. La reine ne considère pas le bijou comme définitivement acquis. Le 10 juillet, Rohan voit les joailliers pour leur parler de la réduction. Ceux-ci, comme on pense, font la grimace. Ils allèguent leurs engagements, les intérêts qui se sont accumulés ; mais, grimace faite, ils consentent au rabais. Et le cardinal, avant de les