‹ L'affaire du collier, d'après de nouveaux documentsChapitre 70 sur 120 · Mêmes sources que pour le chapitre précédent · texte numérisé non relu

Mêmes sources que pour le chapitre précédent

•2. « M. d'Albissy a été dans l'entreprise des diligences, a eu des procès ii ce sujet, a fait faillite et a été longtemps au Temple. » Note du doss. Target.

de plusieurs domestiques. Il a un valet de pied et un chasseur. C'est en équipage qu'il va courir les marchands de la ville, emmenant avec lui Bette d'Étienville, à qui il a donné des chemises et des habits et qui atteste solennellement la véracité de ses déclarations. Le 12 avril, accompagné de l'abbé de Saint-André et de l'ancien gouverneur de la Louisiane, Fages revient chez le bijoutier pour prendre les bijoux commandés : il y en a pour 10 000 francs. Le jour même, afin qu'ils ne s'égarent, le baron a soin de les porter — et recevoir de l'argent en retour — au Mont-de-Piété. Le 13, les trois amis reviennent chez Loque et prennent une nouvelle fourniture qui se monte à 12000 francs. « Les premiers bijoux avaient été donnés aux parents de l'épouse, ceux-ci étaient pour les parents de l'époux, et la famille était nombreuse. » Ils reçurent une destination identique : le Mont-de-Piété. Ces fournitures étaient faites sur simples reconnaissances de l'épouseur. Un premier billet de 2 700 livres était payable à très court délai, et il fut payé. Étant parti dans les derniers jours de mai, pour Vineuil, parc de Chantilly, où il demeurait, le baron écrit au bijoutier pour presser l'envoi de nouveaux bijoux dont la livraison se fait attendre. Il ajoute : « Et vous, monsieur, comment vous portez-vous? Et la cuisse de Mme Loque est-elle entièrement rétablie? Je le souhaite, car il est impossible de ne pas prendre intérêt à sa personne, quand on a l'avantage de la connaître. Elle inspire des sentiments bien dignes d'elle et au-dessus de l'estime. Voilà l'effet que j'ai éprouvé et vous félicite de plus en plus d'un choix aussi heureux. A présent permettez que je vous demande des nouvelles de ma boëte pour mon frère l'abbé. »

Un premier terme avait été payé. Le second ne

le fut pas. Il était plus important. C'est, disait le baron, que le mariage éprouvait un retard imprévu. Et, pour rassurer le négociant, il l'envoie chez dom Mulot, prieur de Saint-Victor, qui, gravement, lui montre le pli, fermé de cinq cachets de cire rose, où doit être contenu un dédit de 30 000 francs. En outre le bourgeois de Saint-Omer — qui n'a pas de quoi payer son loyer — propose de transformer les billets du baron de Fages en acte notarié dont il s'offre généreusement en caution. Loque est rassuré.

Tandis que ces choses se passaient sur le Pont- Notre-Dame, elles se répétaient dans l'enclos Saint- Germain. Fages y était le débiteur, depuis treize ou quatorze ans, d'un négociant, nommé Bernard, pour une somme de cinquante écus qu'il n'avait jamais pu payer. Il en profite pour lui faire une commande énorme en étoffes, toiles et bijoux. Comme Bernard avait des doutes, on l'envoie, lui aussi, à l'abbé Mulot. « Il le trouva dans la sacristie, prêt à dire la messe. L'instant et le lieu sont remarquables. L'abbé Mulot l'assura qu'il avait entre ses mains un dédit de 30 000 livres, que le baron de Fages allait faire un mariage de la plus grande importance et qu'il n'avait rien à craindre pour les fournitures. » Et Bernard fournit des marchandises pour 13 000 francs, qui rejoignirent celles du sieur Loque au Mont- de-Piété.

Au sieur Thiébault, son tailleur de la rue Saint- Nicaise , le baron de Fages et le bourgeois de Saint-Omer parlent d'un mariage qui donnera 300 000 livres de rente, et déclarent que le dédit entre les mains de dom Mulot est de plus de 30 000 écus. Étant allé à Vineuil il lui écrit : « Bonjour, monsieur et madame Thiébault, je désire bien

sincèrement que ma lettre vous trouve en bonne santé car elle m'intéresse singulièrement, à raison de tous les sentiments que vous m'avez inspirés en votre faveur et qui ne se démentiront jamais.... Comptez sur le vif intérêt que je prends à votre santé, et sur la reconnaissance la plus étendue pour toutes les bontés que vous avez eues jusqu'à présent pour moi et que je saurai reconnaître quand il en sera temps : en attendant je me dis autant votre serviteur que votre débiteur. »

« Les sentiments du baron de Fages, diront plus tard les avocats des malheureux négociants, pour son tailleur et les bontés du tailleur pour le baron de Fages, rappellent la scène de Molière : Don Juan dit aussi à M. Dimanche : « M. Dimanche! le meilleur de vos amis! Je sais ce que je vous dois. Vous avez un fond de santé admirable. Je veux qu'on vous escorte. Je suis votre serviteur et de plus votre débiteur. » C'est en pareille musique que le baron de Fages et son ami Bette d'Étienville se firent livrerdans le courant de mai, c'est-à-dire dans le plus court délai possible, quinze habits, dont la facture dépassa deux mille écus.

Dans le même mois, séduit par les mêmes procédés, Vaucher, horloger dans la Cité, livrait au baron douze montres enrichies de pierreries et treize chaînes en or. D'Étienville servit encore d'intermédiaire dans cette nouvelle affaire. Et le bourgeois de Saint-Omer venait par-dessus le marché manger la soupe de l'horloger « amicalement » ; très amicalement même, observeront les avocats, puisqu'il emmenait ses amis. D'Etienville conduisit l'horloger à l'hôtel des Indes où logeait le baron son ami. Ils le trouvèrent au premier dans

son appartement vaste et richement meublé, donnant des ordres à plusieurs domestiques à la fois, qui se pressaient autour de lui. « La comédie était parfaitement jouée. Après avoir présenté au sieur Va □ cher un état des objets qu'ils voulaient acheter, le baron de Fages parut ne s'occuper de lui et de la négociation que très superficiellement. A toutes les questions de l'horloger il ne faisait qu'une réponse : « D'Étienville vous l'expliquera, d'Étienville a dû vous le dire. » C'était affecter en même temps cette indifférence aisée qui décèle la certitude des moyens, et cette noble insouciance qui dédaigne l'attention des petits détails. Yaucher fît une fourniture d'objets admirables : une montre à répétition enrichie de diamants fond bleu, étoiles de brillants, avec sa chaîne d'or émaillée de bleu à un rang de perles : c'était un objet de près de quatre mille francs; une montre à répétition , boîte à l'anglaise , avec sa chaîne d'or; une montre enrichie de deux rangs de perles fines, fond bleu, étoiles d'or, avec sa chaîne d'or; une montre unie avec les aiguilles garnies de diamants, avec sa chaîne d'or; une montre à secret à double rang de perles ; une montre à chiffres arabes avec sa chaîne d'or; une montre émaillée de bleu, bordure fond blanc, à roue de rencontre, avec sa chaîne émaillée de bleu et perles fines; une montre gorge-de-pigeon avec deux rangs de perles; puis une boîte d'or, d'homme, ovale, à portrait; une autre, ronde; trois boîtes semblables, pour femme; un étui d'or émaillé, fond bleu de roi; un autre émaillé d'azur, un autre d'or plein, enfin une soupière couverte, avec son plat, l'une et l'autre en argent1.

1. Mémoires pour les sieurs Yaucher, horloger, et Loque, bijoutier, contre Bette d'Étienville et le baron de Fages, éd. orig., p. 65-66.

Les deux amis firent de la sorte en quelques semaines un butin de 60 000 francs.

Or voici que, le 7 août, comme il revenait de Chantilly, où il avait été reçu par le baron de Fages, d'Élienville vit arriver Augeard qui lui demanda de venir d'urgence voir Mme de Courville. Il la trouva dans la plus grande agitation. Elle le suppliait de lui rendre le fameux dédit de 30000 livres qui était déposé entre les mains de l'abbé Mulot.

« Cette malheureuse pièce perd tout le monde. »

Bette d'Etienville hésite.

« Vous doutez donc de moi, vous doutez du cardinal? »

Lui, d'Étienville, douter de Mme de Courville, douter du cardinal! Il va reprendre sur-le-champ l'enveloppe chez dom Mulot.

« Les parties intéressées, lui dit-il, sont chez le notaire pour ratifier l'acte dont le dédit fait sûreté1. »

Et il rapporte l'enveloppe précieuse à Mme de Courville; mais à peine celle-ci l'a-t-elle entre les mains qu'elle déchire le papier en mille morceaux et les jette au feu. D'Étienville dit qu'il renonce à peindre luimême sa stupéfaction. N'essayons pas.

Cette enveloppe, qui était censée contenir une pièce que personne au monde n'avait jamais vue, avait été la seule garantie des marchands. Elle n'existait plus.

Mais que s'était-il donc passé qui pût mettre Mme de Courville en un pareil état? Nous sommes ramenés à son inspiratrice, la comtesse de la Motte2.

1. Lettre du comte de Précourt à Vergennes, Arch. des Aff. étrang.', 1399, f 124.

2. Les lignes suivantes écrites par Hardy dans son journal, à l'époque où tout Paris s'occupait du procès du Collier, montrent quelle action pou-

vaient alors avoir sur l'opinion publique les manœuvres d'une poignée d'escrocs, et, d'autre part, que Mme de la Motte n'avait pas donné à sa nouvelle combinaison une portée invraisemblable : « On disait que M. le cardinal de Rohan avait fait retirer de chez son notaire i songer à dom Mulot) une somme de 200 000 livres (le dédit de 30 000 livres) pour procurer l'établissement d'une de ses filles naturelles (le fils de Mme de Courville), qu'un garde du corps de Monseigneur le comte d'Artois (le baron de Fages) s'était engagé formellement d'épouser à la sollicitation de Son Éminence, en vertu dudit dépôt qu'il réclamait aujourd'hui, menaçant de faire un procès au notaire qui s'en était dessaisi induement. » Bill, nnt., ms. franc. 6685, p. -203.

Le cardinal avait remis le collier entre les mains de Mme de la Motte, le 1er février 1785. Le lendemain, jour de la Chandeleur dont a\ait parlé Jeanne de Valois, il chargea son valet de chambre d'accompagner Gherardi, officier au régiment d'Alsace, pour observer au dîner du roi comment la reine serait mise. On sait que le roi et la reine avaient le devoir de dîner en public. Le même jour, Bassenge avait été à Versailles dans l'espérance d'apercevoir la reine ornée de son bijou. Celle-ci ne le portait pas. Le jour suivant, 3 février, les Bôhmer, un peu tourmentés, vinrent trouver le cardinal, lui exprimant leur surprise de ce qu'ils n'avaient pas vu à la Chandeleur la reine parée du collier. Rohan n'y attacha pas d'importance, mais il ajouta :

« Avez-vous fait vos très humbles remerciements à la reine de ce qu'elle a acheté votre collier? Il faut les faire1. »

1. Ce fait est mis hors de doute par les dépositions concordantes de Rohan, de Bôhmer et de Bassenge. Si l'on considère qu'au même moment le comte et la comtesse de la Motte et Rétaux de Villette répandaient de toute part les diamants dont ils avaient les mains pleines (voir ci-dessus p. 181 et suiv.), on se demande comment il a pu se trouver des esprits

Comme les joailliers ont plus d'une fois importuné la reine de ce bijou et que, la dernière fois, elle a répondu avec impatience, ils attendent une occasion pour lui faire leurs remerciements. L'occasion ne se présente pas. Les mois passent. Ils ont d'ailleurs l'esprit en repos et le prince Louis de même1. Les avocats du cardinal ont eu raison d'insister devant le Parlement sur cette démarche et cette conversation des 2 et 3 février : elle mettent la bonne foi de Rohan hors conteste. Dès le 3 février, en revanche, les Bôhmer avaient offert un dîner à la comtesse de la Motte. Le lendemain 4, ils étaient retournés chez elle pour la remercier encore. Ils débordaient de reconnaissance. Le 6, c'étaient les Bôhmer qui dînaient rue Neuve-Saint-Gilles.

Auprès du cardinal, Jeanne continuait cependant de pleurer misère, demandant et recevant les mêmes secours de trois ou quatre louis qui lui étaient portés, soit par Brandner, valet de chambre, soit par Fribourg, le suisse delà maison de Strasbourg, soit par un commissionnaire nommé Philibert. Les deux ou trois fois que Rohan vint chez elle, il fut reçu « dans une chambre en haut », pauvrement meublée.

Jeanne fit mieux. Les mains pleines d'or provenant de la vente des diamants, elle contraignit le cardinal à acquitter en son lieu et place le billet de 5000 livres qu'elle avait souscrit, en 1783, envers Isaac Beer, juif de Lorraine. Le cardinal l'avait alors cautionnée. A présent il était pris. Il dut payer 2. Le trait est évidemment très drôle.

réfléchis pour prendre au sérieux des di: sertations où Mme de la Motte était innocente et où le cardinal était rendu coupable du vol du collier.

1. Mémoire dos joailliers pour Marie-Antoinette, Collection complète, I, 18; — Mémoire de M" Target, ibid., IV, 53.

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