Aujourd'hui salle
« Où est cette femme? dit le roi.
— Sire, je ne sais pas.
— Avez- vous le collier?
— Il est entre les mains de cette femme. »
« Le roi lui a dit de retourner dans le cabinet et d'y attendre. Quelques instants après, le roi et la reine ont été dans le cabinet où le cardinal attendait. Ils ont ordonné au garde des sceaux et à M. de Breteuil de les suivre. Alors le roi a ordonné au baron de Breteuil de faire lecture du mémoire des deux marchands. »
« Où sont ces prétendus billets d'autorisation, écrits et signés parla reine, dont il est question dans le Mémoire? dit le roi.
— Sire, je les ai, ils sont faux.
— Je crois bien qu'ils sont faux!
— Je les apporterai à Votre Majesté.
— Et cette lettre écrite par vous aux marchands joailliers, qui est également dans le Mémoire?
— Sire, je ne me rappelais pas l'avoir écrite, mais il faut bien que je l'aie écrite puisqu'ils en donnent copie. Je payerai le collier. »
Un moment de silence, et le roi reprend : « Monsieur, je ne puis me dispenser, dans une pareille circonstance, de faire mettre les scellés chez vous et de m'assurer de votre personne. Le nom de la reine m'est précieux. Il est compromis, je ne dois rien négliger. »
Rohan supplie de lui éviter l'éclat, surtout au moment où il va entrer dans la chapelle pour officier devant toute la Cour et la foule de peuple venue de Paris. Il invoque les bontés du roi pour Mme de Marsan qui a eu soin de son enfance, pour le prince de Soubise, pour le nom de Rohan.
Le roi, peut-être, allait céder; mais la reine, qui s'était contenue avec peine, intervient :
« Comment est-il possible, monsieur le cardinal, que, ne vous ayant pas parlé depuis huit ans, vous ayez pu croire que je voudrais me servir de votre entremise pour conclure le marché du collier? »
Marie-Antoinette parle d'une voix haute et nerveuse. Elle pleure. Ce sont trop de rancunes, avec celles de Marie-Thérèse, qu'elle ressent en ce moment. Son émotion gagne le roi. Breteuil l'emporte sur Miromesnil.
« Monsieur, je tâcherai de consoler vos parents autant que je le pourrai. Je désire que vous puissiez vous justifier. Je fais ce que je dois comme roi et comme mari. »
Cependant la foule brillante qui emplissait les appartements du roi, l'OEil-de-Bœuf, la Chambre, le cabinet du Conseil, le cabinet de la Pendule, était devenue nerveuse. L'heure de la messe était écoulée depuis longtemps. Tout était devenu sombre. On pressentait un orage. Que se passait-il derrière la lourde porte de glace, dans le Cabinet intérieur? Et les rumeurs de circuler, des bruits vagues, des propos.
Un remous. La porte de glace s'est ouverte. Rohan paraît, droit, pâle. Breteuil est derrière lui. Celui-ci ne se tient pas de joie. Son visage en est empourpré. D'une voix éclatante il crie au duc de Villeroi, capitaine des gardes du corps :
« Arrêtez monsieur le cardinal! »
Quel hourvari! Les courtisans se bousculent. Ceux du second rang se haussent pour mieux voir. Il en est sur les banquettes. Et ils sont tous là, les « entrées de la Chambre », les « entrées du Cabinet ». Sous les
yeux qui le dévisagent, le front moite, le regard fixe, talonné par Breteuil qui se rengorge, le prince Louis traverse l'enfilade des salles, le cabinet de la Pendule, le cabinet du Conseil, la Chambre, l'OEil-de-Bœuf : le long calvaire! Il est enfin appréhendé au moment où, sortant des « appartements », il passe de l'OEil-de- Bœuf dans la grande galerie. Une lumière éblouissante. Le soleil tombe à plein par les larges fenêtres, reflété par les glaces. Et ici c'est la foule, le peuple même qui s'entasse. Dans sa parure pontificale, s'apprêtant au sacrifice divin, le prince cardinal, grand aumônier de la France, est arrêté comme un voleur1.
Au premier moment la confusion avait été si grande que Villeroi avait dû attendre avant de mettre l'ordre reçu à exécution. Il avait confié le cardinal à M. de Jouffroy, lieutenant des gardes du corps. Et, dans l'émotion générale, le seul qui ait du calme, c'est Rohan, redevenu maître de lui. Il demande d'une voix tranquille à M. de Jouffroy un crayon, et écrit, sans autre façon, quelques mots sur un billet qu'il a appuyé au fond de son bonnet carré rouge : c'est l'ordre à son fidèle abbé Georgel de brûler immédiatement tous les papiers qui sont dans « le portefeuille rouge » : les lettres si chères jusqu'à ce jour — ce
1. Cette scène a été reconstituée d'après le rapport officiel adressé à Thiroux de Crosne, lieutenant général de police (publ. par Peuchet, Mémoires tirés des Archives de la police, III, 158-61), complété par le récit que Marie-Antoinette en a envoyé à son frère Joseph II (lettre du 22 août 1785, publiée par MM. de Beaucourt et de la Rocheterie, II, 7-1-76) ; par le récit que Rohan en fit dans la suite lui-même ; par la relation de Besenval [Mémoires, éd. Barrière, II, 164-65) qui en tenait les circonstances de la bouche même de la reine; et par les lettres que Rivière, agent diplomatiqeu de Saxe, adressait au prince Xavier de Saxe, à Pont-sur-Seine (Archives de l'Aube), publ. par Ars. Thévenot, Correspondance du prince Fr.-X. de Saxe, p. 232-34. — Voir, pour l'identification des salles où la scène se déroula, Pierre de Nolhac, le Château de Versailles sous Louis XV,j>. 74-75.
qu'il avait pu conserver des petits billets à vignettes bleues. Quand il arriva à l'hôtel de Strasbourg, sous escorte, Tordre était exécuté. Le lendemain Rohan partit pour la Bastille, rassuré de ce côté.
Mme Campan nous fait connaître l'état d'esprit de la reine : « Je la vis après la sortie du baron de Breteuil. Elle me fit frémir par son agitation.
« Il faut, disait-elle, que les vices hideux soient « démasqués. Quand la pourpre romaine et le titre de « prince ne cachent qu'un besogneux, un escroc, il « il faut que la France entière et que l'Europe le « sachent! »
Marie-Antoinette comptait sans les partis qui allaient se mettre avec Rohan. Tout d'abord sa famille immédiate, les Rohan, les Soubise, les Marsan, les Brionne, le prince de Condé qui a épousé une Rohan et sa maison puissante; et autour d'eux tous les mécontents de la Cour; tout le clergé, dont Rohan est le chef, depuis le plus humble séminariste jusqu'au prince-archevêque de Cambrai qui est, lui aussi, un Rohan; le Parlement rival du trône; la Sorbonne où Rohan est proviseur et où il est aimé; les ennemis de Breteuil, et ils sont nombreux puisque Breteuil est un homme de valeur; les ennemis de la reine, et ils sont nombreux puisqu'elle est charmante et bonne; Calonne et ses créatures, Lenoir et ses partisans; le Garde des Sceaux lui-même, ami du cardinal; enfin les gazetiers, les libellistes, les nouvellistes, les esprits forts d'estaminet, les discoureurs de promenades publiques, les orateurs du Palais- Royal, qui voient dès alors, dans ce conflit entre la reine et le premier dignitaire de l'Eglise de France, une lutte où le trône et l'autel, précipités l'un contre l'autre, vont, l'un l'autre, se fracasser.
Rivarol écrit : «M. de Breteuil a pris le cardinal des mains de Mme de la Motte et Ta écrasé sur le front de la reine qui en est restée marquée. » Cette image, qui compare Rohan dans sa robe rouge aux coquelicots que les enfants s'écrasent sur les tempes, est hardie, assurément; mais elle dit bien ce qu'elle veut dire.
Au Parlement, l'un des conseillers les plus écoutés, Fréteau de Saint- Just, s'écria, se frottant les mains, quand il apprit le scandale : « Grande et heureuse affaire! Un cardinal escroc, la reine impliquée dans une affaire de faux!... Que de fange sur la crosse et sur le sceptre ! quel triomphe pour les idées de liberté ! Quelle importance pour le Parlement ! »
Le 14 juin 1794, à Paris, ledit conseiller Fréteau de Saint-Just fut décapité. Les tricoteuses débraillées, les patriotes aux figures lie de vin se pressaient autour de la guillotine. Fréteau pensa-t-il dans ce moment à reprendre sa harangue : « Grande et heureuse afîaire!... de la fange sur la crosse et sur le sceptre... triomphe de la liberté!... » Un bruit sec : la tête roule, sanglante, les yeux ouverts.
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