Orig. Bibl. de V Arsenal, ms. Bastille 12457, f
où La Motte était venu le convier et où le jeune avocat s'empressa de se rendre. Le soir même, vers les huit à neuf heures, le comte de la Motte, sa sœur Mme de la Tour et le mari de cette dernière, le prévôt Clausse de Surmont et sa femme, oncle et tante de Jeanne de Valois, le lieutenant en l'élection de Bar-sur-Aube, Filleux, et Beugnot en personne, s'assemblèrent dans la maison de la rue Saint-Michel. Que ferait -on en faveur de Mme de la Motte et par quels moyens parviendrait-on à sauver les biens qui étaient alors dans ses mains? Sur le premier point il fut décidé que le comte de la Motte et sa sœur, Mme de la Tour, partiraient pour Paris où ils agiraient au mieux. En ce qui concernait les biens on arrêta les mesures suivantes :
Un acte fut passé sous seing privé, et daté du 4 juillet précédent, par lequel la maison de la rue Saint-Michel appartenant au comte de la Motte était vendue à M. de la Tour. Le prix, fixé à 12 000 livres, était déclaré payé. Le comte et la comtesse se réservaient la jouissance de l'immeuble et le droit d'y apporter toutes les transformations qu'ils jugeraient utiles.
Restaient les objets mobiliers, dont il y avait de deux sortes :
1° Les meubles meublants, les voitures et les chevaux. Ils étaient frais, du dernier goût, connus de toute la ville. On ne pouvait espérer les soustraire aux revendications de la justice. On se résigna à en faire l'abandon l.
1. Ils furent revendiqués et saisis, en vertu d'une ordonnance du lieutenant civil du Châtelet, par Mme veuve de Courdoumcr, propriétaire à Paris de la maison que les La Motte avaient louée rue Saint-Gilles. Le bail était de neuf ans, dont il n'y avait que trois d'expirés.
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2° 'Les diamants, parmi lesquels l'écrin d'une valeur de 100 000 livres qui avait servi de gage chez le notaire Minguet et que La Motte avait fait retirer par Villette; auxquels s'ajoutaient huit livres pesant de perles. On en fit deux parts, dont La Motte emporte Tune avec lui et dont l'autre fut confiée à Mme Clausse de Surmont qui s'engageait à la placer en lieu caché et sûr. Les scellés apposés chez La Motte furent rompus. L'argenterie fut confiée à Filleux , qui l'enfouit sous un hangar, près de sa maison, au fond d'un trou enfoncé dans le sol à un mètre et demi. Pour plus de précaution il fît entasser sur l'emplacement du fumier qu'il recouvrit encore de paisseaux. L'argenterie avait été enfermée dans deux grosses caisses et dans six à sept boîtes de moindre dimension l.
Et l'on comprend à présent l'inquiétude qui ne tarda pas à saisir Beugnot, étant donnée la part qu'il avait prise à ces conciliabules et à ces recels. Ses relations avec Mme de la Motte étaient connues. On répétait communément à Bar-sur-Aube que la comtesse lui avait donné un diamant de 3000 livres. « On me conjurait, dit-il, de m'éloigner bien vite. » Mais il se détermina à rester, « quelque chose qu'il pût lui en coûter ». Il vint même hardiment à Paris, ayant été chargé d'un procès que la ville avait au Conseil. « Je préparais, dit Beugnot dans ses Mémoires, mon nécessaire de Bastille. Je le composai de petites éditions de nos meilleures auteurs, que l'on appelait alors des Cazins, du nom du libraire qui les publiait.
1. Rapport de l'inspecteur Surbois (16 juin 1785). Arch. des Aff. étrang., Mém. et docum., France 1399, fos 181-86; lettre du subdélégué de Barsur-Aube à l'intendant de Champagne (3 juin 1786). Arch. des Aff". étrang., Mém. et docum., France 1400, fos 223-224; lettre signée Guichard, au Procureur général, en date du 18 août 1786. Bibl. nat., ms. Joly de Fleury 2089, f° 225.
J'y ajoutai un étui de mathématiques, un atlas, une suffisante provision de papier, de plumes, d'encre et du linge de corps. Je distribuai le tout dans une malle que je rangeai au pied de mon lit, comme un ami placé en sentinelle pour me suivre à quelque heure qu'il me fallût déloger. »
Le comte de la Motte montra moins de fermeté. On vient de voir qu'il devait se rendre à Paris avec sa sœur pour y veiller à la défense de Jeanne de Valois : aussi le vit-on quitter Bar-sur- Aube en compagnie de Mme de la Tour : mais arrivé à Meaux, il prit la route de Boulogne-sur-Mer où il demeura trois jours au Lion d'argent et d'où il s'embarqua pour l'Angleterre, les poches garnies de billets de la caisse d'escompte et de diamants1.
Quand les hoquetons reparurent à Bar-sur-Aube, ils trouvèrent maison vide. Dès le 23 août, La Motte eut même l'audace de se présenter à Londres, chez le bijoutier Gray, pour lui vendre les diamants qu'il avait encore provenant du collier et ceux qu'il lui avait laissés entre les mains lors de son premier voyage2.
Le cardinal coucha chez lui, rue Vieille-du-Temple, la nuit du 15 au 16 août. L'après-midi du mardi 16, on le vit aux fenêtres de son salon, qui dominaient les grands jardins par lesquels la maison de Strasbourg communiquait avec l'hôtel Soubise, jouant avec son singe. Le soir, le marquis de Launey, gouverneur de la Bastille, alla le prendre pour le constituer prisonnier. C'est à onze heures et demie, dans la nuit,
1. Rapport de l'inspecteur Surbois, Arch. des Aff. étrahg., Mém. et docum., France 1399, fuS 181-186; extrait du Morning Chronicle, ibid. 1400, f° 311 v°. Dossier Target à la Bibl. de la v. de Paris, ms. de la réserve.
2. Déposition du joaillier Gray, p. 24; déposition de Victor Laisus, domestique du comte de la Motte. Arch. nat., X2, B/1417; et Me Target, dans la Collection complète, IV, 140-41.
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que la voiture où Rohan avait pris place avec Launey et le comte d'Agoult, commandant les gardes du corps, franchit les ponts-levis delà forteresse royale *. Il ne fut pas logé dans les tours, c'est-à-dire dans les locaux réservés aux détenus ordinaires. Deux appartements étaient aménagés pour recevoir les prisonniers de distinction, dans les bâtiments qu'occupaient les officiers de l'état-major. Le plus vaste d'entre eux fut mis à la disposition de Rohan. Trois de ses domestiques, Brandner, Schreiber et Liégeois, furent autorisés à le servir. Une somme de cent vingt francs par jour — ce qui paraît presque invraisemblable étant donnée la valeur de l'argent à cette époque — fut affectée à son entretien2. Sa table était servie princièrement. Il voyait toutes les personnes qu'il désirait, sa famille, ses secrétaires, ses conseils.... Il lui arriva de donner dans sa prison un festin de vingt couverts où l'on ouvrit des huîtres et fit mousser le Champagne. Hardy note que, à cause de cette affluence de visiteurs, le grand pont-levis de la Bastille était abaissé pendant toute la journée et les deux vantaux de la porte principale toujours ouverts « ce qu'on ne se souvenait pas d'avoir jamais vu3 ». De sa
1. Journal du major de Losme, collection Alf. Bégis, dont une analyse et quelques fragments ont paru dans la Nouvelle Revue, 1er déc. 1880, p. 52-2-47, et Bibl. de l'Arsenal, ms. Bastille, 12-457, f° 65, v°.
2. Lettre de La Chapelle, premier commis du département de la Maison du roi, au gouverneur de la Bastille : « Versailles, le 28 oct. 1785. Vous pouvés, Monsieur, employer sur les états du quartier le traitement de M. le cardinal de Rohan à raison de 120 lb. par jour. » Bibl. de l'Arsenal, ms. Bastille 12457, f° 63.
3. Voici la liste des visites que le cardinal reçut à la Bastille dans la seule journée du 29 août 1785 : « Prince de Condé, duc de Bourbon, comtesse de Brionne, princesse de Carignan et comtesse Charlotte, ses filles, prince et princesse de Vaudemond, prince Ferdinand de Rohan, prince et princesse de Montbazon, duc et duchesse de Montbazon, prince Camille de Montbazon, prince Charles de Rohan, comtesse de Marsan, maréchal de Soubise, duchesse de la Vauguyon, prince de Lambesc, vicomte de Pont
prison, Rohan continua de veiller aux affaires de son diocèse *, à celles de la grande aumônerie et des Quinze-Vingts. Il tenait salon à peu près comme à l'hôtel de Strasbourg. Il se promenait les aprèsdîners sur la plate-forme des tours. Il était alors en redingote brune, en chapeau rond et rabattu. Les badauds s'attroupaient pour le voir. Il y eut des manifestations et l'on dut interdire au prisonnier la promenade des tours. Pour prendre l'air le cardinal avait il est vrai encore les jardins du gouverneur, en triangle, dans l'ancien bastion de la forteresse. Tel était, comme on sait, le régime auquel étaient soumis à la Bastille les prisonniers du roi, c'est-à-dire ceux qui y étaient renfermés par lettres de cachet. Mais quand, à partir du 15 décembre, le cardinal eut été régulièrement décrété de prise de corps par le Parlement assemblé, et que, cessant d'être le prisonnier du roi, il devint celui de la magistrature, il fut soumis au régime ordinaire des détenus. Et, dans la solitude, son humeur devint plus sombre et sa santé s'altéra.
Louis XVI avait désigné, dès le premier moment, pour interroger Rohan à la Bastille, Breteuil et Thi-
et comte de la Tour, son écuyer; Carbonnières ; Dubois ; les abbés Georgel, Odoran, de Villefond, Sinater}' et Bidot; Louvet et Calés, « chargés de dépenses ; » Racle, « chargé des affaires Guéméné ; » Ravenot ; Roth, valet de chambre; Traverse, chirurgien, et les avocats Target, Colct, Tronchet et de Bonnières. Bibl. de V Arsenal, ms. Bastille 12457, f° 59.
1. Le pape Pie VI, en consistoiro particulier, suspendit le cardinal de Rohan, jusqu'à l'issue de l'affaire, de ses fonctions épiscopales en sa qualité d'évêque de l'église germanique et de sa voix dans le Saint-Collège. Le diocèse de Strasbourg fut administré en l'absence de Rohan par l'abbé d'Eymar, que le cardinal avait nommé son grand vicaire et par l'abbé Lautz; le temporel fut mis par le cardinal entre les mains du s. de Heill, procureur fiscal général établi à Saverne. Sur les conflits entre ces officiers et le grand chapitre, l'intervention du Pape, de l'Empereur et de la Diète de l'Empire, voir une lettre de Strasbourg, datée du 4 mars 1786, Arch. des Aff. étrang., Mém. et docum., France 1400, fos 48-49.
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roux de Crosne. Le choix était régulier. C'était, en effet, du ministre de Paris et du lieutenant de police que relevaient les prisonniers de la Bastille. Mais Rohan les récusa l'un et l'autre : le premier, pour cause d'inimitié personnelle, le second comme n'étant pas d'un rang à l'interroger. Ils furent remplacés par Vergennes, ministre des Affaires étrangères, et le maréchal de Castries, ministre de la Marine. Le cardinal leur remit, le 20 août, un résumé clair, modéré et d'une rigoureuse exactitude, de l'histoire du Collier, telle qu'il la connaissait1.
Cependant dans Paris couraient déjà des récits fantastiques. Dès le premier jour l'opinion se passionna. Et pendant des mois on trouvera, tel un écho, dans les gazettes de Hollande, la constatation : « On ne s'occupe à Paris que de l'affaire du Collier ».
Pour suivre les contre-coups de ces événements dans l'opinion populaire nous avons un document d'une valeur inestimable, le journal du libraire Hardy2. Les boutiques des libraires en vogue peuvent alors se comparer aux salles de rédaction de nos grands journaux. Là paraissaient et s'enlevaient ces pamphlets, libelles, brochures, feuilles volantes, qui s'imprimaient dans la nuit, paraissaient le matin, et à midi parfois étaient déjà épuisés. Là se pressaient les échotiers, les nouvellistes, les curieux et les flâneurs. Grouillantes potinières où se répétaient les bruits de la rue, des cafés et des promenades, de la cour, du Palais et des salons. Le libraire Hardy, brave homme, d'esprit modéré, sans parti pris, a écrit au jour le jour la relation de tout ce qui venait de la sorte à sa connaissance;
1. Publié par Peuchet, Mémoires tirés des Arch. de la police, III, 16-2-65.
2. Siniéon-Prosper Hardy, né à Paris en 1729, libraire à Paris, rue St- Jacques, depuis le 15 mai 1755, mort à Paris le 16 avril 1806.
L'opinion publique fut au début hostile au cardinal. On parlait de ses débauches, des sérails qu'il entretenait dans Paris. Il n'a pas paru une femme dans le procès, Mme de la Motte, la comtesse Cagliostro, la petite d'Oliva, sans qu'immédiatement les Parisiens ne se fussent confié l'un à l'autre : « Encore une maîtresse du cardinal ! » Et puis le refrain : « C'est un besogneux! » On publia des caricatures. L'une représentait l'Éminence captive tenant de chaque main une tirelire, avec ces mots : « Il quête pour payer ses dettes ». (Rohan était grand aumônier.) Une autre lui mettait la corde au cou, avec ces mots : « Autrefois j'étais bleu », allusion au cordon du Saint-Esprit. Et les chansons de courir les rues.
Mais à Versailles la cour était hostile à la reine. La noblesse et le clergé poussaient des cris aigus à propos de l'arrestation retentissante du 15 août et croyaient devoir se solidariser ayee l'un de leurs principaux représentants. « A la ville, dit la Correspondance secrète, on accusait Mme de la Motte et le cardinal; mais à la cour on accusait la reine. » Enfin le Parlement, entraîné par le jeune et fougueux Duval d'Éprémesnil, se prononçait ouvertement en faveur de celui qu'on appela immédiatement « une illustre victime » de l'arbitraire royal et des intrigues ministérielles. L'arrestation du 15 août était proclamée un coup de force et une illégalité. « On se récriait contre un acte aussi absolu de despotisme que l'était celui de l'enlèvement de S. E. le prince Louis de Rohan-Guéméné, que quelques personnes attribuaient à l'animadversion particulière d'un ministre empressé d'exercer sa vengeance1. »
1. Gazette d'Amsterdam, 27 sept. 1785, confirmée par les Mémoires de Mme Campan.
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Mme de la Motte arriva à la Bastille le 20 août, à quatre heures du matin. Avec la vivacité de son esprit elle avait dès le premier moment bâti tout un système de défense, unissant ses rancunes, ainsi qu'elle le fit toute sa vie, à ce qu'elle croyait son intérêt. On a dit sa rivalité avec Cagliostro. Elle n'avait pas tardé à démêler que l'alchimiste la desservait dans l'esprit du cardinal. D'autre part, ce personnage étranger, parlant mal le français, bizarre d'allure, doublement suspect en qualité d'alchimiste et de franc-maçon, dépensant des revenus immenses dont personne ne connaissait la source, et soupçonné de pratiquer l'espionnage, lui paraissait l'homme à endosser les responsabilités. Elle le chargea dès son premier interrogatoire. Le 23 août, Cagliostro et sa femme étaient embastillés. « Le comte de Cagliostro, écrit Hardy, arrivé depuis peu dans la capitale où il faisait étalage de prétendus secrets et d'un charlatanisme de nouveau genre, passant d'ailleurs pour espion, vient d'être arrêté avec son épouse soi-disant maîtresse du cardinal. »
Mme de la Motte se montrait donc rassurée. Son mari et Rétaux étant en fuite, il était difficile d'apporter contre elle un témoignage probant. Le cardinal avait négocié directement avec les joailliers. La pièce signée « Marie-Antoinette de France » était tout entière de son écriture, hors la signature contrefaite par Rétaux. C'est entre ses mains que le collier avait été remis. Mme de la Motte ne s'alarma que le jour où elle apprit qu'on faisait chercher Rétaux
de Villette hors de France. Vergennes réclamait son extradition. A cette nouvelle elle vit l'urgence de faire se sauver la d'Oliva. Si Rétaux était saisi il pourrait indiquer le nom de la figurante, et l'accord de leurs dépositions deviendrait écrasant.