‹ L'affaire du collier, d'après de nouveaux documentsChapitre 86 sur 120 · L.-M. PRINCE DE SOUBISE · texte numérisé non relu

L.-M. PRINCE DE SOUBISE

Les historiens ne paraissent pas avoir connu l'original de cette lettre et l'apprécient tous d'une manière inexacte, d'après les commentaires qui en furent donnés. En réalité Rohan se soumettait au jugement du roi dans le cas où celui-ci l'estimerait innocent. Mais Louis XVI, influencé par Marie- Antoinette, persistait à le juger coupable. Rohan fut donc renvoyé devant le Parlement. Les lettres patentes en furent données à Saint-CIoud le 5 septembre et enregistrées le 6 septembre, la Grand'Chambre et la Tournelle assemblées.

Louis XVI commettait ainsi une seconde faute non moins grave que la première. Le roi était déjà troublé parles idées qui ont fait la Révolution. Il avait entre les mains un instrument qui était, en la circonstance, merveilleusement adapté à l'objet pour lequel il était fait : les lettres de cachet. De par la coutume et de par la loi, le roi était le premier, et, s'il le voulait, le seul juge de ses sujets. Le Parlement ne jugeait qu'en vertu d'une délégation du pouvoir judiciaire dont le roi était l'unique source dans le royaume. Et Louis XVI s'en va confier à cette assemblée, qui n'exerce la justice que parce qu'il lui en a délégué le pouvoir, une cause où l'honneur de sa femme et celui de sa couronne sont immédiatement intéressés. La scène du Bosquet, à elle seule, où la dignité et la vertu de la reine étaient outragées, l'autorisait à faire lui-même sa fonction de juge *.

Et le Parlement, avec l'esprit qui animait la majo-

1. Napoléon disait à Sainte-Hélène : « La reine était innocente et, pour donner une plus grande publicité à son innocence, elle voulut que le Parlement jugeât. Le résultat fut que l'on crut que la reine était coupable et cela jeta du discrédit sur la cour ». Napoléon estimait que le devoir de Louis XVI eût été de régler l'affaire de son autorité. Général Gourgaud, Sainte-Hélène, I, 398.

rité de ses membres, ne désira immédiatement qu'une chose, humilier la couronne; ensuite, atteindre « l'arbitraire ministériel ». Le comte de la Motte écrira lui-même : « Il est certain qu'une partie de la magistrature, préludant, dès ce moment, à la résistance qu'elle opposera bientôt à l'autorité royale, cherchait moins à préparer un triomphe au cardinal qu'une humiliation pour la cour ». Jusqu'à l'abbé Georgel qui doit en convenir. Il désigne ceux des magistrats qui servaient le cardinal, « non pas avec cet intérêt calme et scrupuleux qu'un juge équitable accorde à l'accusé, mais avec toute l'ardeur de l'esprit départi ».

Les mœurs du temps donnaient aux procès un retentissement extrême. Les mémoires et plaidoyers des avocats étaient imprimés, distribués à profusion, vendus à milliers d'exemplaires. Pendant des mois, la réputation, la vertu, jusqu'à la probité de la reine seront en discussion, non seulement en France, mais dans toute l'Europe. Le roi ne soumettait au Parlement que la seule escroquerie du collier et la falsification de la signature de la reine. Le cardinal en est innocent, et, fatalement, cette innocence deviendra un coup mortel à la réputation de Marie-Antoinette. C'est ainsi que, par l'ampleur des intérêts engagés, ce procès, selon l'observation de Mirabeau, devint l'affaire la plus sérieuse de tout le royaume. Et les avocats, rédigeant leurs mémoires, pourront dire : « L'Europe entière a les yeux ouverts sur ce procès fameux1 : les plus légères circonstances deviennent l'aliment de la curiosité universelle ».

1. Me Thilorier pour Cagliostro, p. 49. Me Blondel, pour Nicole cTOliva, s'exprime de même : « Ce procès trop célèbre qui fixe en ce moment les regards de toute la France, de toute l'Europe. ... » Hardy dit dans son Journal, à la date du 6 sept. 1785 : « Ce procès qui fixe actuellement l'at-

Le Premier Président d'Aligre désigna pour commissaires rapporteurs Maximilien-Pierre Titon de Villotran et Jean-Pierre Du Puis de Marcé, l'un et l'autre conseillers en la Grand'Chambre. Le premier, orateur brillant, avait le don d'expédier rapidement les affaires, qu'il rendait lucides par son charme. Il avait la réputation d'amener toujours ses collègues à son opinion. Le second avait pour caractéristique d'être « l'ami de tout le monde ». On trouve le portrait de ce dernier dans les notes manuscrites de Target : « Il est au fond bon homme, humain, point intrigant; mais bien lent et se laissant aller aux impulsions : point d'esprit, parlant mal, mais doux, honnête et bon. Il plaît à ses confrères et dans le monde par ses qualités. Il n'est point fort occupé d'ambition, ni de considérations dans sa compagnie, parce qu'il a le jugement de sentir qu'il n'en a pas les moyens *. » Du Puis de Marcé fut chargé des confrontations et Titon du rapport général sur l'affaire 2.

Le procès fut conduit tout entier de la manière la plus régulière. Un décret du roi transforma à cette occasion la Bastille, prison d'État, en prison judiciaire sur laquelle le Parlement eut la direction touchant les prisonniers mêlés à l'affaire du Collier3. Toutes les pièces de la procédure sont entières et portent la signature des accusés et des témoins. Les procès-verbaux sont entiers, sans lacunes. Aucun détail de la procédure ne fut tenu secret. Les accusés ont tous été

tention non seulement de la France entière, mais de toute l'Europe. » — Dans la Gazette de Leyde du 28 juin : « Cette grande pièce qui, par son intrigue, tient l'Europe attentive à son dénouement. »

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