‹ L'affaire du courrier de Lyon: les procès Lesurques, Durochat. Vidal, Dubosq et Béroldy. D'apresChapitre 21 sur 80 · Employé aux écritures · texte numérisé non relu

Employé aux écritures

INSTRUCTION DKVANT LE JUGE DAURANTON Gî>

R. — Oui, j'ai été élevé avec lui.

D. — Ya-l-il longtemps qu'il est à Paris I'

R. — Je ne puis vous le dire, je l'ai rencontré vers la fin du mois dernier au Palais-Egalité, avant son voyage à Château-Thierry.

p. — Entre ces deux époques ?

R. — Non.

D. — Vous n*avez pas fait de voyage aux environs de Paris, c'est-à-dire de 12 a i5 lieues, avec le citoyen Guénol ?

R. — Je ne suis pas sorti de Paris depuis que j'y suis.

D. — Comhien y a-t-il de temps que vous êtes à Paris ?

R. — Depuis un an. Depuis ce temps, je ne suis pas sorti.

D. — Le 8 de ce mois, vous ne vous êtes pas trouvé avec le citoyen Guénot?

R. — Non, citoyen.

D. — Quelle était votre fortune avant de venir à Paris ?

R. — Je suis sorti du régiment ci-devant d*x\uvergne en 1789; j*ai acquis différents biens nationaux, dont j'ai revendu partie ; ce qui me reste suffit à mon existence.

D. — Connaissez-vous Richard.^

R. — Je le connais parce qu'il est de Douai. Je connais plus particulièrement sa famille. Lui, je l'avais perdu de vue, mais Guénot m'a mené chez ce citoyen depuis qu'il est venu lui-même à Paris.

D. — Quand Guénot vous a-t-il mené dîner chez le citoyen Richard P

R. — Dans le mois dernier.

D. — Vous n'avez pas vu le citoyen Guénot une autre fois.^

R. — Le citoyen Guénot m'a encore invité à déjeuner une autre fois chez le citoyen Richard ; la femme de ce dernier et le citoyen Guénot sont venus une autre fois chez moi me répondant, mais je ne puis me rappeler les époques de ces dilférentes entrevues.

D. — Êtes-vous allé à Melun ou aux environs depuis que vous êtes à Paris?

R. — Je ne suis jamais sorti de Paris depuis que j'y suis. .

D. — Vous n'avez pas fait, il y a peu, une partie de cheval avec plusieurs autres personnes ?

R. — Je n'ai jamais monté à cheval à Paris et je n'ai jamais découché.

D. — Connaissez- vous Gouiiol ?

R. — Je ne sais pas. Je ne connais pas ce nom-là, et c'est la première fois que je l'entends prononcer.

D. 7— Mais lorsque vous avez dîné chez le citoyen Richard, n'y avait-il que vous et le citoyen Guénot?

R. — J'y ai dîné avec Richard, sa femme, Guénot et un bijoutier, homme maigre à peu près de ma taille et sa femme, dont je ne me rappelle plus le nom.

D. — Avez -vous vu chez Richard un nommé Etienne ?

R. — Le jour que j'y ai déjeuné, j'y ai vu un citoyen qu'on a appelé Etienne et une femme que j'ai vue aujourd'hui dans les bureaux. Cet Etienne est un homme noir de figure, la femme dont je vous parle passait pour sa femme. Il y avait encore là un homrtie qui se disait de Lille en Flandre. Cet Etienne parlait provençal. C'est tout ce que je puis me rappeler.

D. — Pouvez-vous me donner à peu près l'époque de ce déjeuner ?

R. — C'était dans ce mois-ci, quelques jours avant que Guénot ne parte pour Château-Thierry.

INSTRrCTION DEVANT LE JUGE DAUBANTON 71

D. — Savez- VOUS quel jour il est parti po.ur Château- ThieiTV ?

R. — Je n'en sais rien. D'après les calculs, je crois que ce déjeuner a eu lieu il y a environ dix jours.

D. — Et ce dîner où vous avez été et celui ou Guénot et la femme Richard sont venus chez vous en répondant ?

R. — Je crois aussi que c'est vers la fin du mois dernier que j'ai diné chez Richard avec Guéaot et c'est dans les premiers jours de ce mois qu'ils sont venus dîner chez moi.

D. — Connaissez-vous la profession de Richard?

R. — Je l'ai connu à Douai comme apprenti hijouticr; il est veiui à Paris; je l'ai [XMxhi de vue, je crois qu'il a continué le même commerce ; je ne l'ai pas assez suivi à Paris pour vous dire quelle profession il y e\erce. »

Et a signé.

. Après un i^nstant pendant le([uel le juge Dauhanton avait minutieusement dévisagé Lesurqucs et confronté ses traits avec le signalement venu de Melun.

(( Eh bien ! citoven, je me vois obligé de vous mettre en état d'arrestation, vous et voire ami Guénot.

'■ — Mais, citoyen, je n'ai rien fait ! que me reprochet-on ?

— Vous devez le savoir! »

Fouillé, il fut trouvé porteur d'une montre en or, d'une bague composée de treize anneaux, une autre dite «cellier de chien », le tout en or.

« Mais, qu'est-ce cela? dit le juge en examinant les papiers qui se trouvaient dans le portefeuille de Lesurques: une carte de sûreté de la section du Bon-Conseil, n** i858, f* 457, au nom d'André Lesurques, né à Douai, âgé de quarante- trois ans, demeurant rue Montagne,

72 L AFFAlRt: DV COURRIER DE LYON

38, à Paris, depuis six ans, et une en blanc. Que signifie cela? Vous m'avez dit vous appeler Joseph, avoir trente-trois ans ! Vous faites des faux?

R. — Oh ! citoyen, c'est la carte de mon cousin qui Ta laissée chez moi. 1/autre provient de papiers qui ont été vendus ; je ne sais conunent elle se trouve sur moi; d'ailleurs, je n'en ai fait et n'en aurais fait aucun usage.

D. — Pourquoi, depuis onze mois que vous résidez à Paris, ne vous êtes- vous pas encore muni de carte de sûreté et n'êtes-vous porteur d'aucun papier, assurant ou indiquant votre existence ciyile et politique ?

R. — Je n'ai pas pris de carte de sûreté parce que, rentrant de très bonne heure, je n'ai pas cru nécessaire d'en avoir ; j'ai laissé tous ces papiers à Douai chez mon receveur ; c*est la raison pour laquelle je n'ai aucun papier sur moi. » '

Quant à Guénot, on ne trouva sur lui qu'une note de cinq chevaux. Il expliqua que ces cinq chevaux étaient ceux qui étaient en fourrière à l'auberge du Coq Hardy, à la Chapelle, et appartenaient au citoyen Morin, qu'il recherchait actuellement et qui avait disparu avec ses trois caisses d'argenterie.

Malgré leurs protestations, Guénot et Lesurques furent écroués à la Chambre d'arrêt du Bureati central.

Le lendemain, '26 lloréal, le juge Daubanton faisait comparaître devant lui Madeleine Breban, maîtresse de Couriol. C'était une fille de vingt-trois ans, de 5 pieds ^ de taille, aux cheveux et aux sourcils châtain clair, aux yeux gris brun, au visage ovale, au front haut et au menton rond ; la bouche était moyenne et le nez ordinaire; elle était blanchisseuse de profession et

INSTRUCTION DP^VANT LE JUGK DAUBANTON 73

demeurait alors en garni chez le citoyen Parmentier, rue du Petit-Reposoir.

C'était l'aînée de qua'rc enfants. Son père, cordonnier à Pontoise, était, en même temps, soldat de la 91" demi-brigade, en garnison dans cette ville. 11 s'y était engagé en juillet 1792. L'éducation de Madeleine avait été négligée; quant à son instruction, elle élait nulle : elle ne savait ni lire ni écrire. Ses mœurs étaient plutôt faciles et sa liaison avec Gouriol n'était point la première. D'ailleurs, cette incônduite ne chagrinait nullement ses parents, si nous en croyons une lettre de son père adressée à Couriol peu de temps avant leur arrestation ^

1, « Pantoise^ 10 florcal, 4^ année.

« Citoveii,

« La présente est pour vous témoigner combion je suis charmé lie votre heureux retour, et en même temps je ne sçais comment vous exprimer la satisfaction que nous avons tous ressentie de votre boimc visite, c'est jjourquoy je profilte de l'occasion de mon voisin pour vous faire passer ce ])etit billet, et vous faire tenir ce que ma fille a ouldié d'emporter avec elle. Je (T»>is quelle tiendra paroUes aux promesses quelle ma faite et quelle serat i)ar la suite plus modérée surtout étant jilus attentive à répondre a ur bontés que vous voulez bicni avoir pour elle.

« Vous trouverez son chàlles, son extrait de baptême elle mémoire dont nous avons fait mention ensemble avec le certiiirat <le la municipalité du district, le mémoire est signé de quatre ])ersonnes éta])lie et coinius, les ofliciers nnniici])aux m'ont dit que cela était suffisant. Si vous pouviez me délivrer de cet embarras, vous rendriez service à celui qui vous en aurat obligation toute sa vie. Hn vous andirassant du melieur de son co^ir

<>tant pour la vie

« Votre aft'ertionné serviteur,

« BllEHAX. »

« Ma femme se joint amoy pour vous amiirasser jjaroillcmeiit ainsi que le citoyen Bruer, sans oublier Magdeleine lireban. 8i toutefois je ne croyais pas vous interrompre, je ju'rnds la liberté lie vous aller voir les lestes de la Pentecoste. »

l'Le mémoire dont parbî lireban j)ère était destiné à lui f.iirr obtenir un congé aljsolu comme soldat de la 1)1'' «Icmi-brigaO»'. .

rr t

Suivant en cela les conseils paternels, elle fut des plus dévouées à son amant durant son incarcération, et si la naïveté de ses réponses fut une charge pour ce dernier, celle-ci fut bien involontaire.

Fut-elle un instrument docile entre les mains de la Justice et notamment dans celles du juge Daubanton, comme le prétendit véhémentement Dubosq en Cour d'assises ? En tout cas, cette malheureuse parvint à se créer une situation légitime; mais avec qui? hélas! nous le verrons plus lard.

(( Êtes- vous mariée avec Gouriol, avec qui vous avez habité rue du Petit-Reposoir? lui demanda le juge Daubanton?

H. — Non, citoyen, il y a dix mois que je suis avec lui. Avant, j'étais chez mon oncle Au berl, domestique, demeurant rue des Vieilles-Étuves-Saint-Ilonoré, maison de la citovenne Henriot, marchande de vins.

D. -7- Avant son départ pour Chàteau-ïhierry, Gouriol et vous n'avez-vous pas quitté la maison du citoyen Parmentier, rue du Pelit-Reposoir?

K. — Oui, citoyen, nous avons logé pendant huit jours chez un ami de Gouriol, nommé Richard, demeurant dans une rue derrière l'Hô tel-Dieu, dont je ne sais pas le nom ; nous sommes sortis de la rue du Petit- Reposoir le lo de ce mois.

D. — Quel état fait Gouriol?

R. — Il est marchand de toile, de bijoux; voilà tout ce ([ue j'ai trouvé chez lui.

D. — Gomment avez-vous connu Gouriol?

R. — Je l'ai rencontré en me promenant.

D. — Gouriol n'a-t-il pas découché une nuit ou deux de la maison du citoven Parmentier, avant d'aller chez* Richard, c'est-à-dire n'a-t-il pas fait un voyage de doux ou trois jours avant de quitter cette maison?

INSTRUCTION DKVANT LE JIIGK DAl'BANTON 75

D. — Oui, citoyen, il a découché la nuit du 9 au 10; il m'a dit le 8 qu'il allait en campagne.

D. — Quel» étaient les amis de Gouriol?

R. — Je ne J3uis vous dire, citoyen, je n'ai été avec lui que quelquefois chez Richard. Il y avait là des particuliers que je ne connaissais pas. 11 en est vemi parfois chez Couriol, qui alors m'éloifrnail.

D. — Couriol avait -il beaucoup d'argent?

R. — Oh! citoyen, il en avait toujours assez, mais je ne lui en ai jamais tant vu qu'avant notre départ , pour Château-Thierry.

D. — Pouvez-vous nous dire quel costume portait Couriol au commencement de ce mois?

R. — Je ne puis atTirmer, car il en changeait souvent. Je crois cependant qu'il portait à celte époque un habit bleu avec boulons d*acier sur fond blanc dans le milieu, un panfakm de peau, un gilet rouge brodé, des bottes et un chapeau à trois cornes avec ganses d'or.

D. — Lors du voyage dont vous m'avez parlé et qui date à peu près de si\ semaines, Couriol a-l-il été longtemps, absent?

R. — Il est parti un jour le matin et n'est re>enu que le lendemain malin vers les onze heures.

D. — N'a-t-il rien rapporté, ce jour-là î

R. — Rien,^ citoyen ; il n'a jamais rien rapporté à la maison que des cra>ates, quelques écus de six livres, quelques louis, mais je n'ai jamais su d'où cela provenait.

D. — Avez -vous \u chez Richard un nommé Bruer>

R. — Oui, citoyen, c'est un \ieuv homme de son pays qu'il a pris chez lui.

D. — Avez-vous >u, chez Richard, un nommé Lesurques, jeune homme pâle et blond de la taille de 5 pieds 2 à 3 pouces ?

70 1^ AFFAIRK Di: COIURIER DK LYON

R. — Je ne le ci-ois pas, je n'ai vu chez Richard que les lieux témoins ([ui ont servi pour le passeport de

(A^UTiol.

I). — Bien, déclara le juge, nous en resterons là aujourd'hui, d'aulant mieux que toutes les pièces à con>iciion ne me sont pas encore parvenues de Melun. »

Le lendemain, 24 floréal, le juge Daubanton entendit le citoyen Ménage, employé à la maison du III" arrondissement, qu'on avait arrêté pour avoir délivré à Gouriol un passeport sans avoir fait signer les témoins. Mais, pour sa justification. Ménage eut la bonne fortune de pouvoir exhiber un certificat de la municipalité du 111" arrondissement, et signé des membres du Comité civil de la section du Contrat- Social.

On y louait grandement sa conduite et on donnait sur ce « bon citoyen » les meilleurs renseignements. Devant un satisfecit aussi élogieux et contresigné par un comité aussi puissant, le juge né p<mvait que rendre la liberté à cet imprudent, non sans toutefois l'avoir admonesté de remplir un peu plus scrupuleusement désormais les formalités exigées par les lois.

Comme conséquence, les citoyens Lecoc([, employé au Bureau des subsistances à la Recette, demeurant rue Neuve, section de l'Homme- Armé, et Bourgeois, horloger, rue de la Verrerie, qui avaient servi de témoins à Couriol pour obtenir im passeport, ne pouvaient point ne pas être également remis en liberté.

Le même jour, lut ensuite interrogé Antoine Philibert Bruer. Il avait été arrêté sur la dénonciation du postillon Pigeon, en même temps ([ne Hi(;hard et sa femme, comme ayant accompagné Couriol jus([u'à Bondy.

|k C'était un honuiie de cinquante-trois ans, de 5 pieds

LNSrRLCTlON DICVA.NT LK JlMiK DAl BANTON 77

I pouce •, ail visage rond, aux cheveux gris, déjà presque blancs, aux sourcils châtain clair, au nez aquilin et au front haut. La bouche était moyenne, le menton rond ; quant aux yeux, ils étaient gris."

Il déclara être no à Avignon, avoir été officier d'office =i, et demeurer chez Gouriol et, en dernier lieu, chez Richard. 11 avail rencontré le premier dans un café et l'avait reconnu à l'accent provençal avec lequel il demandait les « papiers publics ». 11 fut impossible au magistral d*oblenir qu'il s'ex])liquat davantage. Bnier étiiit un esprit borné, ayant, disait-il, vu trop de choses incroyables durant sa vie et surtout depuis quelques années pour s*étonner et s'émouvoir encore. 11 était résigné à son sort, (piel qu'il fût. D'ailleurs, Richard et Gouriol étant arrêtés, il ne savait oii aller et se trouvait aussi bien dans la Chambre d'arrêt du Bureau central que partout ailleurs, voire même en liberté.

Ce fut alors le tour de la femme Richard, née Marie Monique lïermand, de comparaître devant le jugeDaubanton. Elle ne put donner que des renseignements très vagues sur les inculpés et parla seulement du dîner où Guénol, Lesurques, Gohier et Couriùl s'étaient rencontrés chez elle. Les pièces à conviction lui furent soumises et elle crut reconnaître le sabre de Couriol.

Son mari, interrogé ensuite, déclara se nommer Pierre Thomas Joseph Richard, né à Douai, âgé de vingt-huit ans, bijoutier, rue do la Bûchcrie, n" 'a-j.

C'était un homme de 5 pieds et 3 pouces^, au visage

2. Mot adoptô sous la Révolution jx^ur (l«''si^uor les «zeus dt; service : les mots domestique ou valet ayant paru conlraires à l'égalité.

rond et bran, aux cheveux, aux sourcils, à la barbe et aux veux noirs^, au front haut et au menton rond. Le nez était gros, la bouche moyenne, mais les lèvres épaisses.

Il déclara que Couriol avait logé ;chez lui trois ou <iualre jours avant le i8 de ce mois.; que, quf\nt à lui, Richard, il était à Paris les 8 et 9 derniers, qu'il n'en était d'ailleurs point sorti depuis dix mois, si ce n'e^t imc seule fois pour aller conduire Couriol à Bondy.

(( D. — N'ètes-vous pas allé à Montgeron, près Villeneuve, ci'devant Saint-Georges, le 8 de ce mois avec Guénot?

R. — Non, citoyen! »

Et, sur interpellation, il ajouta qu'il avait eu, en effet, un sabre au commencement de la Révolution, sabre d'uniforme de la garde nationale, mais qu'il r<ivait prêté depuis longtemps à un ami. Quant à Couriol, il avait fait sa connaissance en Belgique et l'avait revu depuis au Palais-ïCgalilé.

Cette journée se termina par un nouvel interrogatoire de Madeleine Brcban.

Elle déclara que le couteau trouvé sur le lieu du crime lui' était inconnu, mais qu'il n'en était pas de même du sabre cassé. C'était bien celui que Couriol lui avait dit avoir perdu, il en avait même acheté un autre avant leur voyage à Château-Thierry.

« Connaissez-vous un nommé Lesurques? demanda le juge.

— Non, citoyen », répondit-elle, sans hésitation.

Mais l'innocence de Madeleine Breban était maintenant manifeste. Couriol avait dû certainement la tenir à l'écart des réunions 011 s'élabora le plan du crime et elle était restée incontestablement étrangère au partage du butin.

INSTRUCTION DKVANT LE JrOK DAl HANTON 79

Cependant, ce ne fut que le 3 prairial que le juge Daubanlon signa sa levée crécrou, à charge toutefois par elle de demeurer, durant l'inslruction, chez le citoyen J.-B. Cauchois, marchand de meubles au Temple, arcade n" 5, et à la disposition de la Justice.

Pendant que l'instruction se poursuivait, la police continuait ses recherches. Ordre avait été donné aux commissaires de police de chaque section de prendre des informations chez tous les loueurs de chevaux iqui, le 8 floréal, auraient pu en louer.

On apprit ainsi que la voiture que Couriol possédait avait été achetée à un nommé Bernard qui louait également des chevau?c. On en vint tout naturellement à se demander si précisément ce n'était piis lui qui avait procuré des montures aux assassins et, sur ce soupçon, il fut mis en état d'arrestation et tenu à la disposition de la justice.

Pendant ces opérations de police, le juge Daubanton procédait à l'interrogatoire de Couriol, lequel devait durer Une partie de la journée du 26 floréal.

« D. — Vous vous appelez bien Etienne Couriol, âgé de vingt-huit ans, né à Avignon?

R, ' — C'est exact.

D. — Votre profession?

R. — Marchand d'un peu de tout, citoyen.

D. — N'avez-vous pas été à l'hospice, il y a quelque temps?

R. — Oui, citoyen, à l'hospice des Vénériens, faubourg Saint-Jacques. J'y suis entré au commencement de fructidor an 111 et n'en suis sorti que le 3o brumaire * dernier. Un de mes amis a dû même payer pour mon séjour 3 000 louis.

1. Certificat du chirurgien en chef diulit hospice, du 3 frimaire an IV.

D. — Vous VOUS êtes absenté de Paris les 8 et 9 de ce mois? Vous avez dità votre maîtresse que vous alliez à la campagne?

R. — C*est absolument faux, ciioyen; je n'ai jamais été à la campagne, je rie suis pas sorti de Paris, et n'ai jamais découché.

D. — D'où vient l'argenterie qu'on a trouvée dans votre valise?

R. — Je l'ai achetée à un homme que je ne connais pas, près de la barrière des Sergents.

D. — Sans doute aussi, vous ne connaissez pas Bernard ?

R. — Si fait, citoyen, je lui ai demandé plusieurs fois des chevaux et lui ai même acheté une voiture?

D. — Et Richard, où l'avez- vous connu?

R. — J'ai fait des affaires avec lui. J'ai fait sa connaissance en Belgique.

D. — Qu'avez-vous fait le 8 de ce mois? N'avez-vous pas dîné à Montgeron ?

R. — Je ne puis me rappeler ce que j'ai fait ce jourlà exactement. Je me suis promené au Palais-Égalité, j'ai vaqué à mes affaires, mais je n'ai jamais dîné à Montgeron! D'ailleurs, je ne connais pas ce pays.

D. — N'aviez-vouspasun autre sabre que celui qu'on a trouvé sur vous à Château-Thierry?

R. — J'ai eu, en effet, un sabre avant celui que j'ai acheté rue Martin; je sais qu'il y avait quelque chose de gravé dessus.

D. — Connaissez-vous Delahorde?

R. — Non, citoven.

D. — Quand avoz-vous rencontré le courrier de Lyon, sur la route de Licursaint à Melun, entre les deux auberges, avec qui étiez-vous?

R. — Ah! citoyen, vous me percez le cœur quand

TÎS STRICTION DKVANT LK JrC.K DAUBANTON 81

VOUS me parlez de choses pareilles. Je n'ai rien vu. Je ne sais ce dont vous voulez parler.

D. — IN'avez-vous pas amené des chevaux à l'auberge du citoyen Morin le 9 floréal?

R. — En efîet, j'ai rencontré quatre citoyens sur le bord de la rivière, ils m'ont dit aller à la nouvelle Poste, rue du Louvre, et m'ont demandé de conduire leurs chevaux chez Morin où ils iraient les chercher. Gomme je connaissais ces personnes pour avoir fait des affaires avec elles, j'ai fait ce qu'elles me demandaient.

D. — Y avait-t-il là Richard et Bernard?

R. — Non, citoven.

D. — Pourriez- vous me dire quels vetemenls vous portiez le 8 et le 9?

R. — Je ne «aurais, citoyen. J'en ai plusieurs. Ce devait être un habit bleu ou im habit de nanquin, avec une culotte à petites raies. »

Le juge Daubanton fit introduire le garçon d'auberge à qui Couriol avait remis les chevaux, il lui demanda s'il reconnaissait l'inculpé présent ej quel costume il portait le jour où il l'avait vu.

(( R. — C'est le citoyen Couriol; mais je ne puis dire quel costume il portait.

D. — Était-ce celui-ci? demanda le juge en montrant la redingote couleur ardoise, i)ordéo de peluche noire et qui se trouvait parmi les pièces à conviction.

R. — Je ne sais, citoyen. Je sais cpie j'ai vu cet habit au citoyen Couriol, mais je ne puis dire s'il l'avait le 9.

D. — A quelle heure a-t-il amené les chevauv?

Couriol. — C'était à cin(| houics du matin.

Le Gabçon. — Oui, quatre heures et demie, à peu près. Deux hommes seulement sont venus reclKucher les chevaux.

82 1. AFFAIRE DU CaURRIKR DE LYON

D. — Gomment étaient ces chevaux ?

R. — Je ne puis dire, citoyen^ ils ne m'ont pas paru absolument frais; l'un avait brisé sa longe, un bout de chaîne d'un pied environ.

D. — C'est ce •cheval qu'on a vu à Montgeron et ensuite à Lieursaint à la nuit tombante. Eh bien! que répondez-vous, Couriol?

K. — Je n'ai jamais monté aucun de ces chevaux .

D. — Regardez bien ce sabre taché de sang. Le connaissez-vous?

R. — Oui, c'est le mien ; mais je ne sais comment il y a du sang après. Je l'ai troqué, il y a deux mois, contre un autre, avec une personne dont je ne connais pas le nom.

Le Juge. — Décidément, vous n'avez pas la mémoire des noms. Heureusement, vous verrez ici, dans quelques jours, des personnes qui ont meilleur souvenir que vous. Veuillez signer votre déposition.

Coi RïOL. -^' Je n'ai jamais su signer.

Le Juge. — C'4?st étonnant pour un mafchand! »

Après que Couriol eût été emmené, Bernard, arrêté depuis quelques heures seulement, fut alors introduit. C'était un Juif, d'origine alsacienne, né à Metz (Moselle), âgé de trente-six ans, haut de 5 pieds 3 pouces * ; il avait les cheveux, les sourcils et la barbe noirs; le front était carré; le visage plat et marqué légèrement de petite vérole, avec une cicatrice sur la joue droite; les yeux gris, le nez et la bouche quelconques. Il était établi marchand-commissionnaire, rue Sainte-Avoye, n° i65.

Sans difficulté, il déclara qu'il connaissait bien un nommé Etienne, lequel demeurait dans une petite rue en montant la place Victoire, du côté de la rue de la

INSTRUCTION DEVANT LE JU(iK DIUBANTON 83

Jussienne; que même il lui avait vendu, il y a quelque temps, une voilure jaune et bleue pour 160000 livres, moins 124 louis que celui-ci lui avait prêtés.

« D. — Qu'ont fait vos chevaux vers le 8 de ce mois?

R. — Mes chevaux sont restés chez moi le 8. L'Administration, pour les chevaux de la réquisition, les y a vus, le citoyen Taquet peut le dire.

D. — Mais le 8, Couriol a été vu monté sur votre jument noire â jambes fines, ImI avez-vous prêté cette jument ?

R. — Oui, il a été un dimanche se promener avec, au Bois de Boulogne; sa femme était, ce jour-là, en cabriolet de louage ; mais je suis sûr que ce n'est pas le 7, le 8 ou le 9. Ma jument était boiteuse au montoir, ce n'est que le 10 que je l'ai montée, la faisant sortir pour la prendière fois.

D. — Vous êtes donc bien lié avec Couriol pour qu'il vous prête 124 louis?

R. — C'était pour m'aider à payer de l'eau-de-vie que j'avais achetée au citoyen Aubry, 27, rue des Vieux- Augustins; je n'avais pas assez d'argent.

D. — Connaissez -vous le commerce que fait lecitoyen Etienne ou Couriol?

R. — Non, je ne lui ai jamais vu rien faire, ni bien ni mal.

D. — Ne connaissez-vous pas un nommé Lesurques?

R. —Non. ))

Le lendemain, on faisait chez Bernard une perquisition et on y apposait les scellés. Il devait être interrogé quelques jours après, une seconde fois, et donner alors l'emploi de son temps. Le 8, il avait été, déclara-t-il, au port faire enlever du vin qu'il avait acheté. Et, à l'appui de l'alibi qu'il tentait d'établir, il produisit quelques jours après un certificat de moralité délivré,

devant le juge de sa section par quelques citoyens, qui affirmèrent Tavoir vu les 7, 8 et 10 floréal et le tenir pour « honnête citoyen, très humain et bon négociant ».

Sa femme, qui était à Fontainebleau, y fut interrogée le 29 par J.-B. Aimé Boisse, juge de paix, assisté de Fofficier de paix Heudon, à Fauberge dite « le Signe de la Croix », où elle logeait momentanément. Tout ce qu'on put tirer d'elle, c'est qu'elle se nommait Françoise NicoUe Sibimbourg, dite « la Fontaine », et était femme de David Bernard. A toutes les autres questions, elle répondit qu'elle n'en savait rien.

Il ne restait plus qu'à confronter les inculpés avec les différents témoins.

Le magistrat enquêteur mit d'abord Couriol en pré- ' sencc de Charles Martin, Toussaint Mayeux et Alexandre Roussel, commis à la Trésorerie nationale, lesquels avaient reconnu les assignats trouvés sur Couriol.

Ils affirmèrent de la façon la plus formelle qu'il était impossible que le paquet d'assignats eût été dans le commerce, qu'il était certain que des notes pareilles ne pouvaient exister que pour des assignats expédiés aux payeurs.

« Nous sommes d'autant plus sûrs, ajouta l'un, que CCS assignats font partie de ceux envoyés par la poste vers le 7 de ce mois, (jue nous reconnaissons une erreur de bureau : au lieu d'v avoir deux notes, il ne devrait y en avoir qu'une; celte erreur nous a même donné beaucoup de peine à la vérification, le jour qu'elle s'est commise, le([uel était précisément celui ou nous avons compté les assignats.

— Et depuis longtemps, repartit un autre, il n'a été fait pareil envoi, puisriue depuis quelque temps on n*evp«'die plus que des promesses de mandat ou rescriptions.

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