Cf. fac-similé p
LK PROCÈS CRIMINEL Ul
Lesurques. — Oh! une amie!
Le Président. — Était-ce bien nécessaire pour im homme marié et père de famille ? Enfin, on vous représente comme faisant, à Paris, après le crime, une dépense considérable et beaucoup au-dessus de la fortune qu*on vous connaissait à Douai.
Lesurques. — Mes dépenses consistaient surtout en mon installation rue Montmartre où j'étais impatient de m*installer avec ma famille. Je ne vois pas, dans tout ceci, ce qui pourrait se retourner à charge contre moi. En tout cas, je ne puis que crier, que jurer mon innocence.
Le PRÉsroENT. — Malheureusement, cela ne suffit pas, car sinon cela serait encore le moyen le plus simple, pour chaque accusé qui n'avoue pas, d'échapper à la Justice.
Lesurques. — Mais j'établirai dans un instant que le 8 floréal je n'ai pas quitté Paris.
Le Présidejït. — Voilà qui vaudra mieux. En attendant, continuons l'audition des témoins. Audiencier, appelez le citoyen Toumard . »
Celui-ci, charretier, déclara qu'il se trouvait sur le bord gauche du grand chemin de Lieursaint à Meluii quand il vit passer quatre particuliers à cheval, allant fort doucement, changeant souvent de côté, celui de droite allant à gauche. La manière dont ces citoyens allaient sur la route leur parut suspecte, et il dit à son camarade Roger : (( Voilà quatre citoyens qui me paraissent quatre voleurs. » Parmi les accusés, il reconnaît seul Couriol.
Son camarade Roger les vit de même et entendit l'un d'eux qui avait la pipe a la bouche (Uoussy), s'écrier : '
« Ah! tetrou de diou de mandat que telrou de diou
les brûle I » Il portait un chapeau à trois cornes. Lui aussi ne reconnaît que Couriol.
Enfin, on introduisit Champault, cabaretier à Lieursaint.
(( Au commencement de floréal dernier, je ne me rappelle pas au juste la date, mais c'est le jour où le courrier de la malle de Paris à Lyon a été assassiné,, sont arrives chez moî, sur les cinq heures du soir, quatre particuliers montés sur des chevaux que je crois être de louage. Us ont mangé un morceau et fait mettre leurs chevaux à l'écurie; puis ils sont partis vers les sept heures du soir environ; peu de temps après, sont arrivés deux autres particuliers, aussi à cheval, auxquels j*ai demandé s'ils étaient de la même compagnie que les premiers, à quoi ils m'ont répondu que non, qu'ils ne les connaissaient pas. Ces deux derniers ne sont restés qu'une demi-heure et sont partis, après s'être rafraîchis. Je dois ajouter que ces six individus avaient chacun deux pistolets.
(( Lorsque ces deux derniers furent partis, un des. qug^tre premiers est revenu chercher son sabre qu'il avait oublie dans notre écurie où il l'avait laissé. Cependant, il fît donner à son cheval un demi-boisseau de son et avoine et, me faisant observer que son cheval avait le temps de manger cette ration, tandis qu'il se promènerait dans le village, il ajouta que son souper serait prêt en arrivant à Melun, puisque son camarade élail en avant, et qu'il pouvait rester jusqu'à dix heures. Toutefois, il revint presque aussitôt qu'il était sorti en me disant : a Bridez bien vite mon cheval que je m'en «aille, parce qu'il ne lait pas bon la nuit sur laroute. »• Bien que le cheval n'ait pas mangé la moitié de l'avoine qui lui avait été donnée, je me mis en devoir de brider le chevaL tandis que ce particulier buvait un petit
verre d'eau-de-vie, quoiqu'il en eût déjà bu deux avec ses camarades. Trouvant même que je ne bridais pas son cheval assez promptement, il me prit la bride des mains, en me disant que je n'étais pas aussi adroit que lui. M'ayant ordonné d'ouvrir la grande porte bien vite, je l'ai vu sortir et courir au grand galop.
Cinq minutes après, le courrier passait.
Le PRÉsmENT. — Lequel des accusés qui sont sur ce banc est venu rechercher son sabre ?
Le Témoin. — Le premier (Couriol).
Le PuÉsmENT. — Comment était ce sabre?
Le Témoin. — C'est le même que celui qui est là devant vous sur la table; il avait alors un cordon rouge à la garde.
-— Le citoyen témoin se rappel le-t-il si Couriol avait un habit bleu ? questionna Guinicr.
Le Témoin. — Je ne suis pas bien certain de la couleur de son habit.
Le Président. — Et le deuxième, Lesurques, le connaissez-vous?
Le Témoin. — Oh ! je le reconnais bien, c'est lui qui avait cassé son éperon argenté, il a demandé de la ficelle pour le raccommoder, et ma femme lui a donné du fd avec lequel il a rattaché son éperon.
Lesurques. — C'est trop fort, je n'ai jamais eu d'éperons de ma vie, et jamais je n'ai vu ce particulier î
Le Président. — Veuillez être phis calme, accusé. Les citoyens jurés apprécieront votre conduite. (Au tejhoin,) Et les autres, les avez-vous vus ?
Le Témoin. — Je n'ai jamais vu ces doux particulierslà, répondit Champault en montrant Guénot et Richard. Quant à celui-ci (// désignait Bernard), je crois bien que je l'ai vu chez moi avec les trois dont je viens de parler. »
Le cabaretier fixa alors Bruer.
(( Je reconnais aussi celui-ci, mais il n*élait pas avec les autres, c'est un des deux derniers qui ont passé.
Le Prksideint. — Bruer, n'avez- vous point été effectivement à Mclun dans les premiers jours de floréal?
Bruer. — Je n'y ai jamais mis les pieds de ma vie, citoyen; je n'ai jamais été qu'^ Pontoise!
L'Accusateur public — Ne \ous rappelez-vous point encore un petit détail au sujet des deux derniers cavaliers?
Le Témoin. — Si, je me souviens encore que les deu\ particuliers qui sont venus après le départ des quatre premiers m'ont demandé si j'avais entendu parler de l'assassinat du boucher de Brie, à quoi j'ai répondu que oui, et que c'était très malheureux. Ils me dirent alors qu'on ne l'avait point tué. Je répondis que non et que le boucher avait fait arrêter les assassins, ce à quoi les deux particuliers, en se regardant, ont dit par deux fois : {( Voilà ce que c'est, voilà ce que c'est! »
Le Prkside-nt. — C'est tout ce que vous savez. Rçtirez-vous. — Un autre témoin. »
La femme Ghanipault conlîrma la déclaration de son mari. Elle précisa en ce qui concernait Bernard.
(( Je crois l'avoir vu axec les trois autres. Il y en avait un qui avait une petite jument noire, je crois que c'est lui quia laissé tomber un mouchoir blanc en sortant à la porte de la maison et l'a ramassé.
— Cette femme est folle, s'écria Bernard, je n'ai jamais que des mouchoirs jaunes, je n'ai jamais découché, et je ne suis sorti de chez moi ni le 7, ni le 8, ni le 9 floréal.
Le Témoin. — Je ne suis point folle, et plus je le regarde et plus je le reconnais. Il avait la même houp-
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pelande grise qu'aujourd'hui, à la hollandaise, avec bordure de velours rouge.
Le Président. — Ces citoyens que vous avez vus étaient-ils armés?
Le Témoiîï. — Je ne puis vous le dire, citoyen. »
Après l'audition du postillon Char train, de Melun, on fit entrer Pierre Gillet, quarante-deux ans, marchand de vaches à Lieursaint, qui dépose :
(( Le 8 floréal dernier, étant assis auprès de ma porte et tenant ma petite fille dans mes bras, je vis trois personnes à cheval entre cinq heures et cinq heures un quart passer devant moi. Je crus reconnaître une des trois personnes pour le citoyen de Perthuis, et dis : <c Je crois que voilà le citoyen de Perthuis qui va à sa « terre. » Je m'aperçus ensuite que je m'étais trompé, et je vis que je ne connaissais aucune des trois personnes qui passaient. Je crois, sans toutefois oser l'affirmer, que les deux que je crois reconnaître sont les deux premiers qui sont sur ce banc. Ce qui me fait plus particulièrement reconnaître le citoyen Lesurques, c'est qu'il ressemble beaucoup au citoyen de Perthuis de loin. Ce citoyen était vêtu d'une redingote couleur de chair et montait une jolie jument noire. 11 répondit même à des femmes qui disaient : « J'aimerais mieux <( le cheval que l'homme ». Cependant le citoyen était bien gentil. C'est tout ce que je sais. »
Comme il était onze heures du soir et que les dépositions des témoins de Lieursaint étaient terminées, l'audience fut remise au lendemain i6 thermidor, à huit heures du matin.
Cette audience avait été accablante pour Lesurques, et c'est avec une tristesse presque désespérée que sa femme et ses amis le voyaient cjuitter la salle entre deux gendarmes.
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Recouvrerait-il jamais maintenant sa liberté? Et cependant, il ne pouvait pas êlre coupable : à quel mobile eût-il obéi? Et quelles que fussent ses erreurs, et ses imprudences, il était incapable d'un forfait aussi odieux.
Lui, gardait encore un espoir inébranlable. Il était plein de confiance dans la déposition de ses témoins, et ne doutait point de parvenir facilement à établir Talibi libérateur. Son ami Legrand surtout confondrait d'un mot ses accusateurs acharnés à sa perte.
b) Deuxième audience (16 thermidor).
Le lendemain, i6 thermidor, on continua l'audit ion des témoins à charge.
Leurs dépositions étaient de moindre importance; C'étaient des gens qui étaient sur la route de Melun, le 8 floréal au soir; c'était Humbert, le garçon d'écurie à qui Couriol avait amené quatre chevaux, le lendemain du crime ; c'étaient les deux postillons Pigeon et Couvellaire qui avaient conduit celui-ci à Bondy lorsqu'il partit pour Château-Thierry; c'était Mangin, son portier pendant quehiue temps ; c'était enfin le dragon Lanipré, qui lit la déclaration suivante :
(( Ce 8 floréal, éiant chargé, comme dragon, d'une ordonnance pour Paris, j'ai rencontré, vers six heuresdu soir, entre Montgeron et la pyramide de Brunoy^ quatre cavaliers qui allaient du côté de Lieursaint. En passant au milieu d'eux, j'ai remarqué entre autres un grand brun, maigre de ligure, qui montait un cheval blond à courte ([ueue. Ayant été coucher à Villeneuve- Sain t-(ieorges, j'en suis parti vers deux heures du malin, le 9 floréal, et, à une petite portée de fusil avant d'entrer dans Maisons (Alforl), vers trois heures et
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demie du malia, j'ai aperçu dans le champ à peu de dislance de la route un sabre sans garde que j*ai été ramasser et <pii était tout ensanglanté. Ayant rencontré un jeune homme de neuf à dix ans dans le village de Maisons, lequel avait trouvé le baudrier dudit sabre, je le lui remis. J'allai à Paris, d'où je revins le même jour coucher à Yilleneuve-Saint-Georges où, ayant trouvé le citoyen Huguet, brigadier de gendarmerie à Melun, je lui fis part de tout ce que j'avais vu et fait. »
Enfin, le dernier témoin à charge était Madeleine Breban. La pauvre fille ignorait tout du crime, elle n'avait pas assisté au complot; tout ce qu'elle savait» c'est que Gouriol avait découcW dans les premiers jours de floréal, et que le sabre qu'on lui présentait était bien à lui. Elle avoua connaître, pour les avoir vus, tous les accusés, memeGuénot, mais point Lesurques. Ce fut tout ce que le Président parvint à lui faire dire, et elle regagna sa place, sans avoir osé tourner les yeux vers le banc des accusés, où elle savait rencontrer son amant, pour lequel elle- avait été innocemment arrêtée, incarcérée, accusée, et, depuis lors, étroitement surveillée.
L'audience ayant été suspendue pendant quelques instants fqt reprise avec l'audition des premiers témoins à décharge. Ceux de Couriol, au nombre de dix, furent tout d'abord entendus : c'étaient, pour la plupart, des témoins chargés d'attester sa moralité. Mais leurs déclarations ne purent atténuer l'effet produit par les reconnaissances formelles des habitants de Lieursaint et de Montgeron.
Puis, ce, fut le tour de ceux de Lesurques. Ce dernier n'était plus le même. Il semblait transformé. Lui, si calme 'et si digne durant les débats qui venaient de se dérouler, semblait fébrilement exalté. Il allait donc
enfin terrasser raccusalion et en montrer l'inanité. Devant le triomphe qu'il escomptait comme certain, il ne paraissait plus un accusé prisonnier, mais le vengeur de son honneur outragé et méconnu.
Ah ! cet homme, si vraiment il était innocent, avait dû cruellement souffrir; certes, Tadversité avait été pour lui inexorable et la Justice implacable; mais, s'il était coupable, comme on le croyait généralement, c'était un misérable d'une habileté consommée, d'une force de dissimulation inouïe, possédant l'art de tenir son personnage avec une science à ce point admirable qu'elle ébranlait les juges les plus sceptiques et donnait le change aux esprits les plus préconçus.
Mais oh allait être enfin édifié. N'avait-il point promis d'apporter à l'audience une justification éclatante de l'emploi de son temps durant cette trop fameuse journée du 8 floréal précédent.
Le premier témoin appelé fut le citoyen Legrand.
11 déclara se nommer Legrand, être âgé de trente-six ans et être établi bijoutier au Palais-Égalité, et demeurer rue de Chartres, n° 384- Il déclara * que depuis deux ans il connaissait Lesurques, que depuis un an que celui-ci était à Paris, il venait journellement chez lui.
« Le 8 floréal notamment, ajouta-t-il, Lesurques est venu me trouver à mon magasin. Nous avons passé ensemble la matinée. Il est arrivé chez moi à neuf heures et demie-dix heures et nous ne nous sommes séparés <iue vers une heure et demie-deux heures de l'aprèsluidi. ))
Celte déclaration catégorique, faite sous la foi du serinent, rendait impossible et invraisemblable la présence de Lesurques à Montgeron à la même heure. 11