Procôs-verbal d'audience
LE PROCÈS CHIMINEL i31
Lesurques. — J'y suis allé seulement par complaisance, pour accompagner Guénot, et c'était la première fois que j'entrais dans cet endroit.
Le PRÉsmENT. — N'était-ce pas plutôt pour solliciter en faveur de Couriol et de Richard que vous êtes allé ce jour-là au Bureau central avec Guénot?
Lesurques. — Non ; je n'ai parlé à personne et je ne connaissais pas Couriol.
Le PRÉsiDE?iT. — Gomment se fait-il que vous ayez été arrêté ?
Lesurques. — Je ne me doute pas des motifs qui ont pu me faire arrêter au Bureau central.
Le PRÉsroEîVT. — Cependant vous avez dii savoir que si vous avez été arrêté ce jour-là avec Guénot, c'est que, d'une part, les signalements des assassins du courrier de la malle, envoyés de Melun, se sont trouvés parfaitement conformes au vôtre et que d'autre part, avant que vous eussiez été arrêtés, vous aviez été l'un et l'autre reconnus au Bureau central par des témoins qui, ce jour-là, devaient être confrontés avec Couriol !
Lesurques. — J'ai parfaitement ignoré tout cela et si ce jour-là, on me l'eût dit, il m'eût été très facile de me disculper, en rendant un compte exact do tout ce que j'avais fait le 8 et le 9 floréal dernier.
Le Président. — 11 paraît bien' inconcevable que deux signalements dans la même affaire se rapportent précisément à vous et à votre ami Guénot et ([u'ils se trouvent corroborés dans l'instant même par la déclaration de deux personnes qui ne sont point prévenues de ce que vous pouvez être et à qui on ne peut soupçonner aucun intérêt pour vous inculper, si véritablement vous et Guénot n'êtes point coupables du crime dont vous êtes accusés.
Lesurques. — Cette réunion de circonstances me
paraît également inconcevable, d'autant plus que je ne suis jamais sorti de Paris, que je n'ai jamais été sur la route de Melun et que, d'ailleurs, j'ai pour élever ma famille et vivre au delà de mon nécessaire.
Le Président. — Gomment se fait-il, si ce que vous dites est vrai, que vous ayez été reconnu par un grand nombre de témoins qui attestent que vous avez dîné ce jour-là à Montgeron avec Couriol, Guénot et d'autres et que vous avez été vu avec eux à Lieursaint, précisément à l'endroit où ont été assassinés ExcofTon et Audebert?
Lesurques. — Ces témoins se sont trompés, et, à moins qu'il n'y ait delà ressemblance entre moi et ceux qui, ce jour-là, ont fréquenté la route de Paris à Melun, il est impossible qu'ils aient pu faire de pareilles dépositions en leur âme et conscience.
Le PRÉsmENT. — Mais les soupçons qui s'élèvent contre vous sont encore corroborés par la manière dont vous existez à Paris, puisque, quoique vous y soyez depuis près d'un an, vous y existez sans carte de sûreté, et que les cartes trouvées sur vous donnent lieu de penser que vous abusiez de celle de votre cousin et qu'au moyen de la carte blanche, signée du président et du secrétaire de la section, vous vous ménagiez la facilité de remplir cette carte et de vous en servir comme bon vous semblait.î^
Lesurques. — Je n'avais la carte de mon cousin que depuis le i8 ou le 19 floréal; quant à l'autre, elle était dans une poche, mêlée avec des chifiTons, ce qui prouve le cas que j'en faisais. Ma bonne conduite et mes amis peuvent suffisamment répondre de moi. »
Puis, après quelques questions sans grande importance posées aux autres accusés, la femme Dolgofl*, trente-six ans, brodeuse, demeurant : 827, rue Saint- Martin, est introduite.
Li: PROCES CRIMINEL 133
(( Je connais parfaitement le citoyen Excoffon, déclara-t-elle, le courrier assassiné dont j'étais Tintime amie ; la houppelande, bordée de peluche de laine noire, qui est là appartenait au voyageur qui est parti avec Excoffon; mais je ne vois pas ce voyageur sur ces bancs; je le reconnaîtrais cependant sûrement, car je suis « pleine » de sa figure et de ses traits ; je me suis en effet trouvée au départ d*Excoffon pour Lyon et j'ai vu et causé avec ce voyageur. »
Puis ce furent les trois garçons de caisse de la Trésorerie : Mayeux, Roussel et Martin, lesquels renouvelèrent les déclarations faites par eux à l'instruction et montrèrent aux jurés les assignats qu'ils reconnaissaient parmi ceux trouvés sur Courioi.
Celui-ci, interpellé, se contenta de hausser les épaules et le citoyen Guinier, son défenseur, fit remarquer qu'il était bien difficile de reconnaître des assignats, et qu'en tout cas il était étonnant que, parmi la quantité élevée saisie sur son client, quelques-uns seulement proviennent du vol, que d'ailleurs le seul fait d'en être porteur ne prouvait pas que Gouriol fût l'auteur du crime, car ces assignats avaient pu lui parvenir depuis, après avoir passé par bien des mains.
Mais le citoyen Raynoard affirma que la valeur qu'on lui présentait était bien celle qu'il avait envoyée à Excoffon par son commis.
(( Le système de votre client demeure-t-il le mêmedevant cette déclaration? demanda l'Accusateur public au défenseur de Courioi.
— Ce n'est pas encore l'heure des plaidoiries^ répliqua celui-ci, non plus que du réquisitoire, il est vi'ai 1 »
Puis le citoyen Auguste Duclos, maître de postes à Lieursaînt, réitéra la déposition qu'il avait faite devant
i34 L AFFAIRE DU COURRIER DE EVOxN
le juge de paix Beau le 9 floréal procèdent. Après la déposition du brigadier de gendarmerie Laurent Huguet, d'intérêt secondaire, le citoyen Jean de la Folie fut introduit. C'était le garçon d'écurie du citoyen Evrard, de Montgeron, à l'auberge duquel, le 8 floréal, s'étaient arrêtés les quatre cavaliers.
(( Connaissez- vous les particuliers qui sont sur ces bancs? lui demanda le Président Gohier en montrant les accusés.
Le Témoin. — Je reconnais le premier (Couriol) pour être arrivé à Montgeron avec trois autres ; ils étaient tous quatre à cheval. 11 y en avait un qui avait un cheval bai brun.
Le Président. — Et les autres? ,
Le Témoin. — Je reconnais bien le deuxième, car c'est lui qui est arrivé le premier à Montgeron vers une heure et demie avec deux autres et un troisième qui sont arrivés ensuite, ensemble.
— Cet homme se trompe, s'écria Lesurques. Jamais, je vous le jure, citoyeM Président, je n'ai été à Montgeron !
Le PaÉsmENT. — Vous répcmdrez ([uand on vous interrogera, laissez parler le témoin! »
On montra alors au témoin les pièces à conviction.
« Je reconnais ce sabre, dit Jean de la Folie, il avail alors une dragonne rouge, mais je ne puis dire celui qui le portait.
— Pour le reconnaître ainsi, demanda Guinier, en avez-vous vu la lame ?
— Non, citoyen défenseur.
— Eh bien, comment pouvez-vous être aussi affirmât if, car tous les sabres peuvent avoir une dragonne
rouge?
— Je dis que je le reconnais, parce que je crois le
T.E PROCÈS CRIMLNKL 13t).
reconnaître, mais je ne reconnais point ces quatre particuliers qui sont là. »
Le citoyen Perraud, trente-huit ans, propriétaire à Saint-Germaiii, alors introduit, déclara que le 8 floréal, vers midi ou une heure, il s'était arrêté à Monlgeron pour dîner à Faubergedu citoyen Evrard et avait aperçu dans récurie trois particuliers qui venaient également d*y dîner. Il remarqua plus particulièrement celui (|ui prononça quelques mots provençaux, d'autant mieux qu'il était lui-même du Midi. Ce particulier n*élait autre que le premier sur ce banc : Couriol. Il portait l'habit bleu à boutons d'acier fond blanc et à peu près, le même costume qu'il avait encore à cette audience.
Il croyait encore reconnaître Guénot surtout au son de sa voix, à sa taille et à son costume; il ajoutait même que c'était celui-là qui avait demandé du tabac ou une pipe et auquel il avait dit qu'on pouvait se passer de pipe en roulant du tabac dans du papier, ce que les Espagnols appellent un (( sigard » ; il portait un pantalon de la couleur de sa houppelande, gris foncé, connu sous le nom de u boue de Paris » ; quant aux autres, il croit, encore reconnaître Lesurques pour l'avoir aperçu au fond de l'écurie, qu'il croyait même que c'était à lui que s'adressaient les mots en provençal, toutefois il ajouta que ce particulier qu'il croit reconnaître à sa figure et à ses cheveux blonds avait le corps entier dissimulé par son cheval, il portait un habit gris blanc ; cependant il n'ose affirmer que ce soit l'homme ici présent.
Châtelain, limonadier à Montgeron, n'étant rentré de Paris que sur le tard, savait peu de choses. Quant à sa femme, elle fut pleine de réticences. Elle déclara bien que quatre particuliers étaient allés prendre le café chez, elle, à Montgeron, le 8 floréal, mais elle prétendit»
comme la cabaretière Evrard d'ailleurs, n'avoir fait aucunement attention à leur figure. Elle ne reconnaît Couriol qu'à cause de la redingote grise à collet moucheté qu'il portait encore, alors qu'à l'instruction elle avait reconnu Bruer lorsqu'on lui avait fait revêtir le même vêtement.
Ces témoins, aubergistes, peut-être de peur de représailles ou plutôt pour ménager leur clientèle, craignaient de se comprometlre. Ils furent cependant, plus tard, plus explicites, comme nous le verrons.
Le Président. — « 11 est étonnant que vos souvenirs soient aussi vagues et que vous ne puissiez réconnaître cet homme que par sa redingote. Allez vous asseoir! »
La femme Sauton, elle, n'hésita pas.
Le Président. — « Vous vous appelez Marie-Victoirp Petit, femme de François Sauton? Vous êtes domestique chez le citoyen Châtelain, qui tient café et billard à Montgeron? Vous savez, citoyenne, que c'est sur votre déclaration formelle que Guénot et Lesunfues ont été arrêtés. Persistez-vous dans cette déclaration, et voulez-vous dire aux citoyens jurés quels sont les accusés que vous avez vus?
Le Témoin. — Je reconnais très bien le premier, c'est un des quatre qui sont venus le 8 lloréal prendre le café et jouer au billard chez la citoyenne Châtelain. Il avait la redingote brune qu'il a à présent. Je reconnais bien aussi le deuxième qui s'est trouvé le même jour à Montgeron et a pris du café et joué au billard. C'est lui qui a voulu payer en assignats et c'est l'autre qui a ensuite payé en argent.
Le Président. — Et le troisième, Guénot, l'avezvous vu?
Le Témoin. — Oui, citoyen. Il était le jour qu'est arrivé l'assassinat du courrier de Lyon à Montgeron vers
les midi ou une heure avec celui qui est le premier. 11 est venu prendre le café, avec les trois autres particuliers dont je viens de vous parler, chez le citoyen Châtelain et y a joué au billard. Je ne puis pas trop me ressouvenir de l'habillement qu'il portait.
Le PRÉsmENT. — Reconnaissez-vous les trois autres ?
Le Témoin. — Non, citoyen, je ne les ai pas vus.
Le Président. — Regardez ce sabre, Tavez-vous vu à Tun des quatre cavaliers?
Le Témoin. — Je ne puis le reconnaître, mais je sais qu'un des quatre avait un sabre à ceinturon noir, avec du cuivre au haut du fourreau. »
Le Président, après avoir constaté et regretté l'absence de la femme Grossetéte, déclara que les témoins de Montgeron étant épuisés, l'audience était suspendue. Il était six heures du soir.
Mais les débats, devant cette longue théorie de témoins, menaçaient de traîner en longueur sans grand intérêt. Aussi pour cette audience du soir, n'était-il demeuré que ceux dont le service ou une obligation quelconque exigeaient la présence.
Après quelques témoins d'un intérêt secondaire, on entendit la femme Bourgoin, trente-sept ans, manouvrière à Lieursaint, laquelle déclara qu'entre trois et quatre heures elle avait vu passer quatre parlicuHers à cheval, mais elle n'en avait remarqué qu'un, celui qui lui avait paru le plus âgé, vêtu d'une redingote tirant sur le violet et. traînant presque jusqu'à terre, chapeau rond, et affirma en son âme et conscience qu'elle reconnaissait parfaitement le citoyen Bruer : il n'avait pas alors les cheveux en queue, mais frisés par le bout comme un rond et montait un cheval gris tirant sur le noir.
Puis le citoyen Michel Ilay, maréchal à Lieursaint,
crut recon naître Bruer, avec celle réserve cependant, que celui qu'il avait vu à Lieursaint semblait avoir dix ans de moins. D'ailleurs, il ne reconnut aucun des autres. Apres vint l'instituteur de Lieursaint. Goupy ; iï déclara n'avoir remarqué la figure d'aucun des quatre cavaliers, avoir vu seulement un de ceux-ci descendre de cheval, entrer dans la pépinière du citoyen Alfroy et couper avec son sabre, dont le fourreau était couvert de cuivre jaune, un petit pied de peuplier, gros comme deux fois le pouce.
Charles-Thomas xVlfroy, quarante-deux ans, pépiniériste a Lieursaint, dépose :
« Le 8 floréal, jour de l'assassinat du courrier de la malle de Lyon, sortant entre huit et neuf heures du soir de chez l'agent national de Lieursaint, je vis deux personnes qui se tenaient sous le bras vis-à-vis la grande porte de l'auberge du Cheval Blanc. L'un de ces deux citoyens était habillé en bleu-putois, portait un chapeau rond et était blond de cheveux; il avait, autant qu'il m'a paru, des bottes molles ou brodequins. Je me suis même approché de ce citoyen, car j'ai cru que c'était le frère de Duclos, maître de poste à Melun.
Le Président. — Le reconnaissez-vous parmi les accusés ?
Le Témoin. — Parmi les six prévenus présents, la
personne à qui j'applique toutes ces observations est
celui des piévenus connu sous le nom de Lesurques ;
mais cependant, vu qu'il faisait un peu sombre, je ne
peux pas affirmer que ce soit le citoyen ici présent.
Le PRÉsmENT. — Un autre témoin. »
Marie-Jeanne Guilbert, femme Alfroy, trente-huit ans :
(( Le 8 floréal dernier, je vis deux particuliers, l'un
])ruri et l'autre blond, passer dans l'après-midi, trois
Li: PROCÈS CRI M IN KL 139*
fois devant ma perle. La première fois il était entre quatre heures et quatre heures et demie, la deuxièmefois, entre cinq heures el, cinq heures et demie, et la troisième fois il était huit heures un quart ou huit heures et demie. J'ai parfaitement remarqué ces particuliers. L'un avait une redingote brune, tirant sur le marron, l'autre était vêtu d'un habit bleu; l'un et l'autre avaient des bottes molles et des éperons façon argent, ainsi qu'un chapeau rond; l'un avait une cravate noire, et je crois que c'était le citoyen brun.
Le Président. — Les reconnaissez-vous ici ?
Le Témoin. — Parmi les six prévenus présents, j'affirme que le premier appelé Couriol et le deuxième appelé Lesurques sont précisément ceux que j'ai vus par trois fois passer devant ma porte à pied; je me souviens même que l'un d'eux portait une badine ou un petit fouet et l'un et l'autre étaient armés. »
Lesurques semblait atterré devant ces reconnaissances successives.
(( Eh bien! accusés, dit le président Gohier, votre silence et vos dénégations ne peuvent suffire à établir votre innocence, alors que ces témoins affirment vous avoir vus sur la route de Melun, le 8 floréal.
— Ces témoins se trompent, citoyen, dit Lesurques, je vous jure qu'elles doivent me prendre pour un autre; il y a là, comme depuis le premier jour, une erreur fatale dont je suis la victime.
Le Président. — Cependant vous ne niez point avoir déjeuné le 4 floréal chez Richard avec Couriol et Guénot? .
Lesurques. — Non, certes, je ne le nie pas, puisque c'est la vérité, mais c'est là un fait purement accidentel; je ne connaissais pas Couriol antérieurement et je ne l'ai pas revu depuis, non plus que Richard !
(40 L AFFAIRE DU COURRIER DE lAON
Le Président. — Mais vous avez revu Guénol?
Lesurques. — C'est mon compatriote cl mon ami, et c'est précisément pour le voir que je suis allé le 4 chez Richard, chez lequel j'ai malheureusement dîné.
Le Préside^ït. — C'est que les renseignements pris sur votre compte sont loin d'être excellents !
Lesurques. — Est-ce possible?
Le Président. — Mais oui, Lesurques ! Vous avez été en 1789 sergent au régiment*d' Auvergne.
Lesurques. — Oui.
Le Président. — Mais, depuis lors, les renseignements de police donnés sur votre compte disent qu'au moment du crime vous étiez sans état à Paris et que votre existence était si problématique que lorsque vous avez été arrêté, vous n'aviez ni passeport, ni- carte de sûreté, que vous n'étiez ni citoyen de Douai, ni citoyen de Paris.
Lesurques. — De qui sont ces renseignements infâmes ?
Le Président. — Ils sont anonymes, il est vrai, mais si les autorités constituées de notre pays disent que vous avez fait une fortune suffisante pour vivre aisément en travaillant, elles vous peignent, d'antre part, comme un homme sans conduite et fort dépensier ^
Lesurques. — Sans conduite I Mais je vivais avec ma famille à Paris.
Le Président. — Cependant vous avez reconnu vousmême dans le papier que vous dissimuliez dans vos bottes, et que l'on a découvert à votre entrée dans la prison de Melun ^, que vous passiez quelquefois la soirée chez Eugénie Dargence, une jeune ouvrière de vingt ans.