‹ L'affaire du courrier de Lyon: les procès Lesurques, Durochat. Vidal, Dubosq et Béroldy. D'apresChapitre 6 sur 80 · FLORÉAL AN IV · texte numérisé non relu

FLORÉAL AN IV

fossés pour se défendre de leurs altacfues... Il est certain qu'en ce moment-ci les coquins ont beau jeu...

Devant une semblable insécurité des roules, surtout des environs de la capitale, on ne voyageait guère que lorsqu'on y était contraint. Tant de crimes, de si nombreuses attaques de cavaliers, de berlines, de voitures , de poste et parfois même de diligences, avaient été signalés depuis ces derniers temps; en traversant certains faubourgs et certaines agglomérations, tout voyageur de mise un peu dt'^cente, bien que sans grand apparat, rencontrait dans la lie de la population, encore si profondément troublée, tant de malveillance et de sourde hostilité, tout étranger devenait si vite un suspect, un ci-devant, dont Tobsession était loin d*étre calmée, que chacun hésitait k s'éloigner de Paris.

D'ailleurs, hors Paris, tout était désolation* et morne tristesse. Là, du moins, on n'éprouvait pas encore cet âpre besoin de vivre, de s'amuser, de s'étourdir, de jouir quand même, qui déjà, dans la capitale, dégénérait en une licence effrénée dans les mœurs, dans les conversations, dans les plaisirs, dans la mode même. La province ignorait encore les excentricités des incroyables.

Paris, en effet, était la seule ville de France où le plaisir se donnât libre cours. Paris, il est vrai, étais las de souffrir, de huer, de suspecter, de haïr, d'assassiner, de guillotiner; il était las aussi des sublimes élans populaires et des fureurs aveugles de la popidace: il avait décapité la royauté, mais aussi les gloires les plus pures du Tiers État; il avait envoyé à l'échafaud tous ceux qui avaient fait la Révolution, mais ceux aussi qui avaient voulu l'accaparer à leur ])rorit et l'avaient fait effondrer en une san«dante et sinistre tvrannie.

Mainteaaat Paris, à bout d*énergic et de folie sanglante, se contentait de l'inolfensive médiocrité du Directoire.

Paris ne songeait qu*à s'étourdir !

Ce n'étaient que bals en plein air, orchestres dans tous les lieux de promenade, farandoles dans les faubourgs, débiteurs de sornettes et de bonne aventure sur toutes les places, chanteurs forains à tous les coins de rue, hétaïres effrontées et indécentes sur les boulevards, au Palais-Égalité, ou au Ranelagh, bateleurs et tréteaux dans les reYifoncements de rues ; partout débauche de gaieté, de rires, de lumières, de propos grivois ou licencieux.

Le Tout-Paris, élégant et zézayant, se pressait ce soirlà, 8 floréal an IV, à TOpéra-Comique national de la rue Favart, pour la première représentation du Secret, un acte du citoyen Hoffmann, acclamant M"'* Dugazon, <( actrice au-dessus de tout éloge », au dire du chroniqueur théâtral du Moniteur universel.

Ah! que les deuils de la Terreur étaient loin et combien déjà oubliés!

Et cependant à Paris régnait aussi la plus profonde anarchie. La police elle-même était en grève et refusait d'obéir. Il fallut faire cerner par plusieurs corps de troupe les 2" et 3* bataillons, casernes à l'Estrapade, qui furent désarmés et licenciés, tandis que les meneurs, ayant été arrêtés, furent jugés il est vrai, mais mollement condamnés. Le bataillon de Versailles donnait le même exemple de révolte et d'indiscipline, et le mouvement se propageait dans le reste de la France.

Le pays était désorienté.

Ce qui lui restait d'enthousiasme était pour les bulletins de victoire qu'il recevait du général en chef Buonaparte, alors à l'armée d'Italie.

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Cette armée en haillons, que la Révolution avait créée et que la victoire fanatisait, parcourait triomphante les plaines fertiles de la Lombardic, accomplissant des prodiges qui émerveillaient le monde.

C'était Montenottel C'était Millesimo! C'était Mondovi et la défaite d'une armée piémontaise laissant sur le champ de bataille 1 800 morts, i 5oo prisonniers, i5 pièces de canon et 1 1 drapeaux! C'était le temps où Berthier pouvait écrire : « Nous ne courons pas, nous volons de victoires en victoires ! » ; où le jeune général en chef expédiait à Paris, d'un seul coup, par un de ses aides de camps : 28 drapeaux, dont 4 des gardes du corps du roi de Sardaigne; où le Commissaire du Pouvoir exécutif ^ux armées, Salicelti, commençait chacune de ses lettres par : « Citoyens, Directeurs, encore une victoire remportée par l'armée d'Italie! »

Et alors, c'était à Paris une occasion de délirer davantage encore. Ce n'était plus l'enthousiasme sublime des premières années de la Révolution, c'était une exaltation, une exubérance qui tenait de la démence. On s'étoufTait dans les jardins du Palais-Égalité, sur la place des Minimes, de la Bastille, dans les carrefours, pour entendre les crieurs publics annoncer les dépêches ; alors c'étaient de bruyants commentaires, des cris d'allégresse, des félicitations, des serrements de main; on s'embrassait, on pleurait de joie!

C'étaient aussi, dans les gazettes, des éloges dithyrambiques sur les généraux et sur l'armée; l'inspiration enthousiaste se donnait libre cours et les abonnés du Moniteur eux-mêmes embouchaient la trompette guerrière pour célébrer, en un quatrain, les exploits des héros de Buonaparte :

A nos braves frères d'armes de V armée d'Italie :

Les mener au coinhal, c'est courir à la gloire; On dirait qu'ils ont Tari (renchaîner la victoire; Ils la traînent partout, elle suit tous leurs pas, Et doit une concpu^le à leurs moindres combats.

Or, c'était à cette armée, partie en campagne avec 2 ooo louis, riche seulement d'espoir et d'enthousiasme, qu'étaient destinés les sept millions d'assignats, confiés, le 8 floréal an lY, à la malle de Lyon, sans autre garde qu'un courrier, sans autre escorte qu'un postillon, malgré l'insécurité des roules, infestées de brigands!

La Posté aux Lettres de la rue Martin.

(( Allons! hop! là-bas, ciloyciinc ! » s'écria le postillon d'une de ces nouvelles voitures en osier, fort disgracieuses sur leurs deux roues perchées et qui, h fond de train, tournait le boulevard, au coin de l'ancien Opéra S pour entrer dans la rue Martin, à celte heure fort encombrée. Après avoir traversé la rue Meslay, au trot de ses trois chevaux ruisselants de sueur, dans l'assourdissant vacarme de ses grelots et de ses ferrailles, secouée sur les pavés pointus, elle entrait avec sept heures de retard dans la cour de la Poste aux lettres, installée dans les dépendances de l'hôtel du Plat d'Etain, 826, rue Martin-.

La malle de Brest, attendue depuis le matin, arrivait donc eiafin. L'inquiétude à son sujet commencjait à être grande, et, plusieurs fois déjà, un messager du Direc-

1. L'Ojîêra avait occupé cetto salh% de 1781 à 171>'», jxmr so transporter ensuite rue de la Loi, sur rein])lac<'iiitMit occupé aujourd'hui par le square I^ouvois.

2. L'hôtel existe encore au même numéro et sous la même enseigne; l'entrée de la cour des Messjii^^erics est, aujourd'hui, l'impasse de la Planchette, et le préau couvert, très vraisemblablement de l'époque, sert actuellement, coïncidence curieuse, aux Messageries des chemins de ier du Nord, d'Orléans et de l'Etat.

IB l'affaire du courrier de LYON

toire était venu réclamer les dépêches de Bretagne.

On se demandait avec anxiété quelle avait pu être la cause de ce retard. Un accident ou bien une attaque sur ces routes désertes, dans ce pays de Chouans, demeurés acharnés contre tout ce qui, de près ou deloîn, leur rappelait la République ? Mais d'un mot le courrier rassura ceux qui Tentouraient : un cheval s'était déferré, et il avait fallu marcher au pas jusqu'au village voisin, fort éloigné. Une attaque ? il se moquait bien de cela I Des brigands? il n'y en avait que dans le Moniteur. Tout cela c'étaient des histoires pour effrayer les enfants et les poltrons.

Tout autour de la voiture, et pendant qu'on dételait les chevaux, les employés de la Poste se pressaient et déchargeaient les dépêches et les paquets entassés. D'ailleurs, pas de voyageur. La belle assurance du courrier n'était pas généralement partagée. On voyageait fort peu et seulement en cas d'extrême nécessité.

Dans la même cour, la malle de Lyon se préparait à partir.

Les trois chevaux, de taille dragon et à tous crins, attachés à une boucle fixée au mur, attendaient, harnachés, le moment d'être attelés. Les employés des postes, affairés, apportaient les sacs de dépêches ou finissaient les paquets. C'étaient des lettres pour l'armée d'Italie, lettres de mères, de sœurs ou d'amantes, portant au delà des Alpes un peu du pays à ceux qui, à pas de géants et au cri de : « Vive la République! », marchaient à la gloire ; c'étaient des messages du gouvernement à ces généraux de vingt ans qui conduisaient à la victoire leurs soldats en haillons. Et tout cela s'amoncelait en paquets qu'enveloppaient dé gros papier gris et que ficelaient, d'une main preste, les quatre employés du bureau du départ, sous la surveillance d'un inspecteur.

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