PREMIÈRE PARTIE
Floréal an IV.
Le Printemps avec Floréal venait de naitrel
Mais il se levait, hélas.I encore sur une France meurtrie et désolée, ravagée par les luîtes et les exactions fratricides de la Terreur.
Après les tragiques et sublimes évtnemcnls de la Révolution, qui avaient secoué profondément la France, mais l'avait pour jamais régénérée, après l'effroyable tourmente, après la terrible commotion qui avait perturbé la vie du pays loul entier, la province, voire même les campagnes, sciaient moins rapidement ressaisies que Paris.
Le désordre et l'anarchie régnaient partout. Partout ta malveillance, les écrits incendiaires, les troubles séditieux, les menées révolutionnaires, destinés k corrompre ceux qui devaient assurer le respect de l'aulorité et (lu pouvoir.
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■J2 I, AFFAIBI-; DL" COURBIER DE l.VOX
La désorganisation ôlait telle que, le 6 floréal, le Directoire pouvait écrire au Conseil des Cinq Cents : n Dans plusieurs départements, le fanatisme dévore les campagnes; les magistrats et les bons citoyens ne déploient souvent qu'un zèle inutile, parce qu'ils se trouvent sans force pour arrêter les désordres ; il importe de faire à ce sujet une loi répressive contre la malveillance ou l'insouciance de ceux qui négligent de faire le service de la garde nationale '. » Mais la majorilé du Conseil, incapable de réagir et vouée à l'impuissance, enterrait le projet dan« le sein d'une commission !
La province, sans soutien, sans force répressive, sans autorité, en plein abandon, reslait ainsi à la merci des perturbateurs, des rôdeurs et des brigands. Chaque jour apportait la découverte de nouveaux crimes et de nouveaux forfaits; les bois et les foi'éts environnant Paris devenaient le repaire de malfaiteurs où les agents de la force armée n'osaient s'aventurer. Dans la banlieue, dès la tombée de la nuit, les habitants se barricadaient dans leurs demeures, et, le 7 floréal, un correspondant du Moniteur universel écrivait :
J arrive d un pPlil voyage a Melun, rhef Iipq de Seineel Marne Ce départtmenl est infesté eninme tant dautrei, de bandes de bn^tands qui, par de*- tenlatues de voh et d assassinais, dont plusieurs ont (.te commis dune façon atroce, j ont répandu, depuis quelques mois, un nouveau genre de terreur Sur Mngl faits que j ai pu recueillir, je ne filerai que leux sur lesquels j ai des renseigne me nls potififv De la pelile tournée que je \iens de faire, partout ou j ai porté mes pas, j ai vu tes menuisiers, les serruner. les ma çons occupés à assurer les fermetures des habitations, mais, au train que prennent les lirigand--, tes moyens de resis tance sont bien faibles et il faudra bientôt des bastion', et des
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FLOnÉAI. AN IV 13
fossés pour ne dérendre de leurs- altaques... Il est certain qu'en ce momenl-ci tes coquins ont beau jeu...
Devant une semblable insécurité des routes, surtout des environs de ia capitale, on pe voyageait guère que lorsqu'on y ét,ait contraint. Tant de crîraca. de si nombreuses attaques de cavaliers, de berlines, de voitures lie poste et parfois même de diligences, avaient été signalés depuis ces derniers leuips; en traversant certains faubourgs et certaines agglomérations, tout voyageur de mise un peu décente, bien que sans grand apparat, rencontraitdaus la lie de ta population, encore si profondément troublée, tant de malveillance et de sourde hostilité, tout étranger devenait si vite un suspect, un ci-devanl. dont l'obsession était loin d'être calmée, que chacun hésitait à s'éloigner de Paris.
D'ailleurs, hors Paris, tout était désolation et morne tristesse. Là, du moins, on n'éprouvait pas encore cet âpre besoin de vivre, de s'amuser, de s'étourdir, de jouir quand même, qui dé^à, dans la capitale, dégénérait en une licence effrénée dans les mœurs, dans les conversations, dans les plaisirs, dans la mode même. I-a province ignorait encore les excentricités des incroyables.
Paris, en effet, était la seule ville de France ou le plaisir se donnât libre cours. Paris, il est vrai, étais las de souffrir, de huer, de suspecter, de haïr, d'assassiner, de guillotiner ; il était las aussi des sublimes élans populaires et des fureurs aveugles de la populace; il avait décapité la royauté, mais aussi les gloires les plus pures du Tiers État; il avait envoyé à l'échafaud tous ceux qui avaient fait la Révolution, mais ceux aussi (jui avaient voulu l'accaparer à leur profit et l'avaient fait effondrer en une sanglante et sinistre tyrannie.
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14 L AFFAIRE DU COURRIEB DE l.VON
Maintenant Paris, à bout d'énergie et de folie sanglante, se contentait de rinoffeiisive médiocrité du Directoire.
Paris ne songeait qu'à s'étourdir!
Ce n'étaient que l}als en plein air, orchestres dans tous les lieux de promenade, farandoles dans les faubourgs, débiteurs de sornettes et de bonne aventure sur toutes les places, chanteurs forains à tous les coins de rue, hétaïres effrontées et indécentes sur les boulevards, au Palais-Égalité, ou au Ranelagh, bateleurs et tréteaux dans les renfoncements de rues; partout débauche de gaieté, de rires, de lumières, de propos grivois ou licencieux.
Le Tout-Paris, élégant et zézajant, se pressait ce soirlà, 8 floréal an IV. à l'Opéra-Coniique national de la rue Favart. pour la première représentation du Secret, un acte du citoyen Hoffmann, acclamant M"" Dugazon, H actrice au-dessus de fout éloge »", au dire du chroniqueur théAtral du Moniteur universel.
Ah! que les deuils de la Terreur étaient loin et combien déjà oubliés!
Et cependant à Paris régnait aussi la plus profonde anarchie. La police elle-même était en grève et refusait d'obéir. II fallut faire cerner par plusieurs corps de troupe les a' et 3° bataillons, casernes à l'Estrapade, qui furent désarmés cl licenciés, tandis que les meneurs, ayant été arrêtés, furent jugés il est vrai, mais mollement condamnés. Le bataillon de Versailles donnait le même exemple de révolte et d'indiscipline, et le mouvement se propageait dans le reste de la France.
Le pays était désorienté.
Ce qui lui restait d'enthousiasme était pour les bulletins de victoire qu'il recevait du général en chef Buonaparto. alors à l'armée d'Italie.
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fl.ORÉAl. AN IV ir,
Cetle armée en haillons, c[ue la Révolution avait créée et que la victoire fanatisait, parcourait triomphante les plaines fertiles tie la Iximbardic, accomplissant des prodiges qui émerveillaient le monde.
C'était Montenottel C'était Millosimol C'était Mondoï! et la défaite d'une armée pîéninntnisc laissant sur Le champ de bataille 1800 morts. 1 5oo prisonniers, i5 pièces de canon et 1 1 drapeaux ! C'était le temps où Berthier pouvait écrire : u Nous ne courons pas, nous volons de victoires en victoires 1 » ; où le jeune général en chef expédiait à Paris, d'un seul coup, par un de ses aides de camps : a3 drapeaux, dont 4 des gardes du corps du roi de Sardaigne; où le Commissaire du Pouvoir exécutif aut armées, Salicctti, commençait chacune de ses lettres par ; « Citoyens, Directeurs, encore une victoire remportée par l'armée d'Italicl a
El alors, c'était à Paris une occasion de délirer davantage encore.Ce n'était plus l'enthousiasme sublime des premières années de la Révolution, c'était une exaltation, une exubérance qui tenait de la démence. On s'éloufTait dans les jardins du Palais-Égalité, sur la place'des Minimes, de la Bastille, dans les carrefours, pour entendre les crieurs publics annoncerles dépêches ; alors c'étaient de bruyants commentaires, des cris (l'allégresse, des félicitations, des serrements de main; on s'embrassait, on pleurait de joie I
C'étaient aussi, dansles gazettes, des éloges dithyrambiques sur les généraux et sur l'armée; l'inspiration enthousiaste se donnait libre cours et les abonnés du Moniteur eux-mêmes embouchaient la trompette guerrière pour célébrer, en un quatrain, les exploits des héros de Buonaparle :
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A ito.s braves frères d'armes de l'armée d'Italie : Les m<?ner au combat, c'est courir k la gloire ; On rfirail qu'ils ont l'arl d'encliainer la victoire ; Ils la (ralnenl parloul, *ilc suit tous leun< pas. Et doit une conquête à leurs moitidres «ombals.
Or, c'était à cette armée, partie en campafçne avec 3000 louis, riche seulement d'espoir et d'enthousiasme, qu'étaient destinés les sept millions d'assignats, confiés, le 8 floréal an iV, à la malle de Lyon, sans autre garde qu'un courrier, sans autre escorte qu'un postillon, malgré l'insécurité des routes, infestées de brigands !
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La Poste aux Lettres de la rue Martin.
H Allons! hop I là-bas, ciloyennc! » sVcria le poslillon d'une de ces nouvelles voitures en osier, fort disgracieuses sur leurs deux roues perchres et qui, h fond de train, tournait le boulevard, au coin de l'ancien Opéra*, pour entrer dans la rue Martin, k cette heure fort encombrée. Après avoir traverse la rue Meslay, au trot de ses trois chevaux ruisselants de sueur, dans l'assourdissant vacarme de ses grelots et de ses ferrailles, secouée sur les pavés pointus, elle entrait avec sept heures de retard dans la cour de la Poste aux lettres, installée dans les dé[>endanees de l'hôtel du Plat d'Etain, 3a6, me Martin*.
La malle de Brest, attendue depui'> le matin aixivail donc enfin L'mquietude à son sujet commençait à être grande, et, plusieurs fois déjà, un message! du Direc-
1. UOppra anit occupe cette salle, de 1781 a 1794, pour sp transporter ensuite rue de la Loi, sur 1 eniplateineiit occupé aiijoard'hui par le square Louiojs
2. L'hôtel eiiste encore au même nnm^t'o et 9oui In même enseigne , 1 entrée de la conr des Messageries est, anjourdlmi, l'impasse de la Planchette, et le preau couvert, très ïralsemhlablement de l'époque, sert ictuellcmeiit, coïncidence curieuse, aui Messageries deo chemins de fer du fiord, d'Orléans et de l'Etat. . ,
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18 l'affaire du COCRBIEB de LYON
loire élail venu réclamer les dépêches de Bretagne.
On se demandait avec anxiété quelle avait pu être la cause de ce retard. Un accident ou bien une attaque sur ces routes désertes, dans ce pays de Chouans, demeurés acharnés contre tout ce qui, de près ou de loin, leur rappelait la République ? Mais d'un mot le courrier rassura ceux qui l'entouraient : un cheval s'était déferré, el il avait fallu marcher au pas jusqu'au village voisin, fort éloigné. Une attaque ? il se moquait bien de cela ! Des brigands? il n'y en avait que dans le Moniteur. Tout cela c'étaient des histoires pour effrayer les enfants et les poltrons.
Tout autour de la voiture, et pendant qu'on dclelait les chevaux, les employés de la Poste se pressaient et déchargeaient les dépêches et les paquets entassés. D'ailleurs, pas de voyageur. La belle assurance du courrier n'était pas généralement partagée. On voyageait fort peu et seulement en cas d'extrême nécessité.
Dans la même cour, la malle de Lyon se préparait à partir.
Les trois chevaux, de taille dragon et à tous crins, attachés à une boucle fixée au mur. attendaient, Harnachés, le moment d'êlre attelés. Les employés des postes, alFairés, apportaient les sacs de dépêches ou finissaient les paquets. C'étaient des lettres pour l'armée d'Italie, lettres de mères, de sœurs ou d'amantes, portant au delà des Alpes un peu du pays à ceux qui, à pas de géants el au cri de : « Vive la République ! » , marchaient h la gloire ; c'étaient des messages du gouvernement h ces généraux de vingt ans qui conduisaient à la victoire leurs soldats en haillons. Et tout cela s'amoncelait en paquets qu'enveloppaient de gros papier gris et que ficelaient, d'une main preste, les quatre employés du bureau du départ, sous la surveillance d'un inspecteur.