‹ L'affaire Gouffé... avec dessins, portraits et fac-similé, 4 planches hors texteChapitre 14 sur 18 · AUTRES DOCUMENTS · texte numérisé non relu

AUTRES DOCUMENTS

Nous pouvons compléter, d'après le journal le Temps, les renseignements que fournissent ces extraits par quelques traits empruntés à la correspondance de Gabrielle Bompard.

On a vu plus haut quelles relations elle avait à Lille avec un négociant. Ce jeune homme fut son premier amant, et il semble bien qu’elle ne l’ait jamais oublié. Longtemps, elle 'paraît avoir nourri l'espoir, même quand elle était à Paris, de renouer avec lui. Mais le caractère singulier de la jeune fille l'avait refroidi. Il est probable qu’on donnera quelques détails à l’audience, à titre de remarques psychologiques, sur leurs rapports, qui furent, tout d'abord, assez longtemps absolument platoniques, l'un promettant, l’autre recherchant seulement des conseils. Puis, un soir, à l’amitié succéda brusquement l’amour ; Gabrielle Bompard pria môme le jeune homme de lui faire connaître par écrit « ses impressions > au sujet de cette transformation. Elle s’attira une réponse où on lit entre autres choses, ces lignes, qui ont comme un côté prophétique :

Il faut reconnaître que vous avez des tendances à rechercher des intrigues, vous avez un tempérament â vous complaire dans un dédale d'intrigues. Prenez garde î car vous en serez vietime souvent, souvent.

15 décembre 1887.

On sait qu’elle dut rompre avec lui. Cette rupture l’exaspéra, elle lui écrivit alors : « Je travaille à vous rendre méprisable aux yeux de tous. » Mais cette fureur tomba bientôt, et, peu de temps

après son arrivée à Paris, elle adressait à « l’ami » qu’elle avait laissé à Lille cette lettre :

Jules,

Je n'ai pas le droit de vous en vouloir de ce que vous avez fait. Vous m’en auriez fait cent fois plus que je n’aurais qu a courber la tête.

Si j’ai été méchante envers vous je vous jure que je l'ai payé bien cher. Mais soyez un peu moins sévère pour cette fois! Si vous saviez comme je souffre par moment!

Je ne puis me vanter que d’une chose, c’est d'être tranquille. Je n'ai plus autour dé moi cette maudite gouvernante qui me cherchait misère de tout côté. Je n’ai que cela. Quant au cœur, il est vide. C’est un mal qui tue. Vide sans l'être, car n'v êtes-vous pas toujours?..... Vous oublier; je ne le puis pas. Si dans^ la journée je cherche à éloigner votre pensée, la nuit entière je vous vois en rêve.

Puis elle raconte comment elle a fait un soir la rencontre d’un homme qui s’est intéressé à elle, avec discrétion d’abord, pour devenir ensuite, dans l’acception habituelle de ce mot, son protecteur.

Elle le représente comme une' sorte de modèle de bonté. N’a-til pas essayé de négocier avec son père sa rentrée à Lille? Et elle ajoute :

Je lui suis certainement reconnaissante. Mais l’aimer, jamais!

11 croit cependant que je l’aime, pas autant bien entendu que je lui ai dit que je vous aimais, vous. 11 espère qu’avec le temps je vous oublierai .pour ne penser qu a lui.

Pauvre homme! En voilà un au moins qui vit d’illusions. Ce ne sont pas toujours les plus malheureux ceux-là. Si je pouvais, moi, au moins vivre d’illusions !...

Et elle termine :

Soyez bon comme autrefois. Vous me rendrez si heureuse. Si vous saviez comme je suis lasse de la vie. Si je m’y raccroche, c’est parce que j’espère encore un peu.

L’AFFAIRE GOÜFFÉ

Mon ami veut m’emmener passer l’hiver om Brésil, je retarde toujours. Je n’ai pas le courage de m’éloigner davantage.

Laissez-moi espérer, Jules, que vous me répondrez vous-même. Tout ce que j’ai pu faire pour répax-er mes toits, je l’ai fait; s’il y a encore autre chose, je suis toute prête à le faire.

Si vous ne voulez pas me faii-e mourir de chagrin, récrivez-moi, ne craignez plus : toute ma méchanceté est morte.

Au revoir, Jules. Laissez-moi vous envoyer un baiser pour signer la paix. Ne le refusez pas.

Or l’homme dont elle parle ainsi à son premier amant, l'ami qui veut l’emmener passer l’hiver au Brésil, il parait que c'est Eyraud, Eyraud dont elle a déclaré plus tard avoir fait la connaissauce, à l’occasion d’une offre d’emploi dont celui-ci avait fait faire .l'insertion dans divers journaux! Les dix mille francs demandés à son père pour « des maisons à fonder en Amérique », c’est à Eyraud qu’ils étaient destinés. Elle n’avait cependant pas à se louer de lui, si l’on s'en rapporte à ce qu'elle écrivait vers cette époque à « Jules ».

Hier j’ai failli être tué par mon amant, qui m’a mis dans un état déplorable. C’est au lit que je vous écris, et cela parce qu’il m’a ti’ouvé en train de vous écrire. Je ne vous disais cependant rien qui puisse le ; ..rendre jaloux. Mais il en a conclu, et il n’était pas dans son tort, que je vous aimais toujours. C’est la fin, mon cher ami, j’ai assez expié ce que je vous ai fait. Je suis défigurée par lès larmes. Je ne puis plus souffrir davantage...

Mai 1889.

Ce jaloux féroce qui la bat, c’est pourtant l’homme avec lequel elle complotera deux, mois plus tard l’assassinat de l’huissier Gouffé, c’est l'homme qu’elle suivra en Amérique et qu’elle abandonnera ensuite brusquement pour s'attacher à M. Garanger.

Voici en quels termes elle parle aloi*s de lui à M. Choteau (le beau-frère d'Eyraud) dans une lettre où elle annonce qu’elle part pour Londres avec M. Garanger ;

Vancouver, 12 décembre.

Si de nouveaux ennuis ne me forçaient pas à vous écrire, peut-être aurais-je encore attendu, mais je ne le puis pas. Ce n’est pas sans beaucoup de mal que j’ai pu empêcher une seconde fois ce qui avait été fait une première fois (inutile de préciser), vous le savez aussi bien que moi.

A tout prix, il faut qu’il s’enrichisse, peu importe comment.

Puis, elle raconte comment Evraud, qu elle désigné par l’initiale M, a essayé d’escroquer M. Garanger, à qui il a réussi à soutirer 4,000 francs, sous prétexte de distillerie à établir, etc.

Elle termine par ces mots :

Consolez-vous. C'est sa dernière bêtise, car je crois bien et je puis ; peut-être vous assurer que, lorsque vous recevrez cette lettre, il ne sera plus... Désormais, vous n’aurez plus d’ennuis; ce n’est vraiment pas malheureux.

Ah! elle se rendait bien compte du désespoir dans lequel son départ plongerait Evraud! Et peut-être se flattait-elle qu’un suicide opportun la débarrasserait d’un contradicteur incommode pour le jour où la justice française, lui demanderait des comptes.

Eyraud, en effet, sentit vivement le coup qui lui était porté. On lira ses lettres, dans lesquelles il fut tour à tour passionné, avec un accent de sincérité saisissant, sarcastique, injurieux, suppliant, menaçant. Voici les dernières, où il brûle en quelque façon ses dernières cartouches, non sans songer, au milieu de sa fureur, à dégager sa responsabilité, au point de vue du crime de la rue Tronson-Ducoudray :

Monsieur Garanger,

Votre infamie est consommée ; vous avez enlevé Gabrielle Bompard, la fille publique que l’on accuse de l’assassinat de Gouffé, l’huissier.

Cette malheureuse, que j’avais retirée de la boue... vient de commettre une autre infamie. Tous les journaux français vous diront qui

elle est et où je l’ai prise. Votre lâcheté — car il y a lâcheté — me cause bien des larmes.

J’étais si heureux de rentrer en France avec Berthe (on sait quelle s’appelait ainsi lâ-bas), afin de nous justifier: car, lorsque je lui montrais les articles du Petit Journal, nous accusant, elle jurait ses grands dieux qu’elle était innocente... Vous deviez me faire des fonds qui auraient servi à nous rapatrier: mais, elle et vous, en avez décidé autrement. Peut-être cette p,.... craint-elle la justice et aura-t-elle voulu filer ailleurs...

Elle vous aura dit ce qu’elle me disait si souvent :

« Oh! mon Garanger, je t’adore! » Puis : « Je suis enceinte de toi. » La comédie! comme elle la jouait chez... la mère Damboise. Tout Paris connaît cette antienne.

Elle m’avait jeté à l’eau, déshonoré, je ne vaux plus rien. Vous, vous êtes riche! Enfin, tout cela me cause bien du chagrin.

Ma famille absolument ruinée, perdue par cette infâme créature!

Aussi ai-je cru, devant tant d’infamies, devoir avertir M. Goron de ce qui se passait. Je lui ai dit que c’est vous le protecteur de Gabrielle Bompardetje lui ai donné à peu près l’itinéraire que vous avez pu prendre. J’espère que lorsque vous recevrez cette lettre votre bïenaimèe p... sera sous les verrous et viendra en France rendre compte de ses actes! Àh! si elle est compromise, ce que je ne peux croire, sa tète y passera, car l’affaire fait en ce moment un bruit énorme. Aussitôt qu’elle sera arrêtée, je partirai en France.

... J’aurais donné-la moitié de ma vie pour causer un moment avec eë monstre.

Vous savez le voyage que nous vous avons raconté à Londres, où elle est venue sans bagages : je lui ai acheté une malle pour emporter ses effets. Cette malle a été reconnue pour celle qui a transporté le corps de l’huissier à Lyon. Cette malle je ne l’ai jamais revue chez elle, et elle m’a dit : « Ce grand bazar, je l’ai vendu! » Mais il me faut une explication, car vous le comprenez, devant la justice, une bévue peut coûter la tête.

Voilà pourquoi je viens vous supplier, maintenant que vous connaissez la bête à puces à qui vous avez affaire!... Car, s’il fallait que je vous raconte toutes ses fourberies et la comédie même qu’elle vous a jouée, vous la tueriez. Laissez ce soin à d’autres: ne vous salissez plus. Mais, moi. il faut que je la voie! Il y va de mon honneur et de ma vie.

L'AFFAIR EGOÜFFÉ

Puis cette menace folle :

Alors je dis : qu’au reçu de la présenté — il y a deux vapeurs pour San-Francisco — elle puisse en prendre un sans être arrêtée, et qu’elle vienne à New-York 1

Si Gabrielle revient et que je puisse lui causer, tout en restera là. Sans ça, j'ai commencé une petite brochure intitulée: « Les Amours d’un explorateur diplomate... Quatre mois de cour à une p... Divulgation des secrets d’Etat sur Constans et consorts... Il est arrêté, sa femme jugée, guillotinée, et lui : cinq ans de prison pour l’avoir soustraite à la justice. Son portrait est mis à côté de celui de sa femme au musée Grévin et au musée de Mme Tussaud, »

Enfin, c’est là l’actualité, et ça aura un succès fou. Je l'enverrai aux journaux ennemis du gouvernement.

Mais si Berthe cause avec moi, que je sache l’histoire de cette malheureuse malle, je laisse tout cela tranquille...

J'ai des cartes aussi pourvoir Mme Garanger.née Gabrielle Bompard, du musée Grévin :

Mme de Garanger, née Gabrielle Bompard, femme de l’explorateur du Tonkin.

Visible tous les- jours : Paris, musée Grévin. — Londres, musée Tussaud.

Aux armes de San-Francisco, Vancouver. — Paris, Tonkin, Chine, Birmanie !

9 janvier.

Puis, le 11 janvier :

Maintenant, je crois que, quoi qu’il arrive, Berthe, votre adorée, sera arrêtée. Je dois vous prévenir que vous serez un témoin dans cetté affaire.

Si je n’ai pas le temps de confesser Gabrielle et que ce ne soit pas de votre faute, je garderai le pamphlet en lieu sûr.

Mais je dois vous dire que si dans vos dépositions vous contrarier la vérité d'une syllabe, le pamphlet sera publié. La vérité tout entière; voilà ce que je veux.

Ne faites pas de sottise pour cette créature vile.

Je Fai trouvée sans chemises, elle m’a ruinée, et parce que vous avez de l’argent, elle vous faisait la cour.

Puis craignant la lumière, elle fuit. Nous la rattraperons.

Et il termine en disant à M. Garanger : « Faites le nécessaire pour que je puisse voir votre p... de femme. »

Mais Gabrielle Bompard et M. Garanger étaient en route pour la France, et le 22 janvier l’ancienne maîtresse d’Eyraud se constituait prisonnière. Quelques mois après Eyraud lui-même était arrêté à la Havane, extradé et... avouait tout.

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