‹ L'affaire Gouffé... avec dessins, portraits et fac-similé, 4 planches hors texteChapitre 13 sur 18 · RAPPORT DE MM. BROUARDEL, MOTET ET BALLET · texte numérisé non relu

RAPPORT DE MM. BROUARDEL, MOTET ET BALLET

Ordonnance

Nous, P. Dopfïer, juge d’instruction au Tribunal de première instance du Département de la Seine.

Vu la procédure en instruction contre Eyraud (Michel), quarante-six ans, en fuite, contre la fille Bompard (Gabrielle), vingt et un ans, détenue, et autres,inculpés d’assassinat sur la personne du sieur Goufïé.

Ordonnons que par MM. Brouardel, doyen de la Faculté de Médecine, Motet, médecin aliéniste, Ballet, professeur agrégé de ladite Faculté, serment préalablement prêté devant nous, il sera procédé à une expertise médico-légale au sujet de l’état mental de l’inculpée Gabrielle Bompard.

. Paris, le 19 février 1890.

Signé : P. Dopffkr.

Nous soussignés, professeur Brouardel, doyen de la Faculté de médecine, Gilbert Ballet, professeur agrégé de ladite Faculté, D r Motet, médecin en chef de la Maison d’éducation correctionnelle, avons procédé à l'expertise médico-légale qui nous est confiée.

L’état mental de Gabrielle Bompard, devait, dès les premiers interrogatoires, paraître suspect à M. le juge d’instruction. Tout était étrange dans les récits de l'inculpée, dans son ^langage, dans

sa tenue; elle se présentait moins comme la complice de l’assassinat de Gouffé, que comme un témoin surpris par la rapidité d’évènements qui dépassaient les pires prévisions.

Elle racontait les détails avec une indifférence complète, et, sans remords, elle paraissait sans conscience de la valeur morale des actes qui s’étaient passés sous ses yeux.

Ne devait-on pas encore regarder comme l’indice d’un trouble mental son retour à Paris, son imprévoyance, en se mettant ellemême aux mains de la justice? Que fallait-il penser de son attitude lorsqu’elle se décida à faire des aveux, à diriger en quelque sorte elle-même les recherches qui permirent de reconstituer les détails de l’enlèvement du cadavre de la rue Tronson-Ducoudray, du voyage à Lyon et de l’abandon de la malle à Millery?

C’est pour s’éclairer que M. le juge d’instruction rendit l’ordonnance aux termes de laquelle nous devions examiner l’inculpée. Nous avons vu Gabrielle Bompard au Dépôt de la préfecture de police à de nombreuses reprises, et nous donnons dans le présent’ rapport les résultats de notre examen.

Gabrielle Bompard est âgée de vingt-et-un ans. De petite taille, mais bien constituée; elle ne présente aucune anomalie. La face est symétrique, sans exagération du développement des arcades: zygomatiques; le maxillaire inférieur est large, terminant brusquement le bas du visage, plus fin de profil que de face.

Les yeux sont largement fendus, l’iris est de couleur gris-bleu, les dents sont blanches, bien rangées; les cheveux, artificiellement colorés en blond, sont châtain-foncé. Les oreilles petites, bien ourlées, ont leur pavillon bien placé, avec leur lobule libre. L’expression de la physionomie est intelligente, avec une mobilité extrême dans les traits; le regard vif prend par moments une fixité dure.

La tête bien conformée a pour mesures :

1° Diamètre antéro-postérieur. 0,180 mm.

2° Diamètre bi-auriculaire. 0,155

La taille est de 1 m. 46; le développement des hanches et des seins est rudimentaire.

On comprend combien aisément Gabrielle Bompard a pu être prise pour un jeune garçon d’une quinzaine d’années.

Les recherches que nous avons faites pour établir ses antécédents pathologiques, n’ont abouti à rien de très net. Si loin que remontent les souvenirs de son père, il ne retrouve dans la ligne paternelle qu’un oncle dont on se rappelle vaguement les bizarreries de caractère; dans la ligne maternelle, il y aurait eu aussi un oncle qui « était atteint d’aliénation mentale au moment de son décès.» —Ces renseignements sont donnés parle père de Gabrielle Bompard sous réserve.

La mère de l’inculpée est morte il y a treize ans, à l’âge de trénté-cinq ans, à la suite d’une maladie aigüe du poumon; c’était une femme d’une santé assez délicate, un peu apathique, mais cependant sujette à des manifestations un peu vives lorsqu'elle était contrariée. Elle a eu cinq grossesses sans accident; les trois premiers enfants ont succombé, soit en naissant, soit quelques mois après la naissance. Gabrielle Bompard et son frère sont les derniers-nés.

Le père de l'inculpée, vigoureux, bien portant, est un homme laborieux qui doit à son travail la situation acquise aujourd’hui.

Gabrielle Bompard, au dire de son père, aurait eu des convulsions dans l’enfance, mais sans gravité. Elle n’a jamais eu d’autre maladie qu’une rougeole, suivie d’une éruption au visage, probablement d’un impétigo de la face, qui aurait duré deux mois.

Tout enfant, elle était d’un caractère difficile, on dit d’elle « qu’elle était vicieuse, menteuse, ne pensant qu’aux hommes et à la toilette. » Nous n’avons pas pu obtenir à cet égard un seul détail précis pour tout ce qui regarde la période de cinq à huit ans. Tout ce que nous savons par l’inculpée elle-même, c’est que là menstruation chez elle a été très précoce,^ qu’elle s’est établie à huit ans, et que, depuis, elle a toujours été régulière.

Nous sommes mieux renseignés à partir de son retour de Bel-

gique, où elle avait été placée à Ypres chez sa tante maternelle : elle y avait vécu quatre ans ; et à la suite d’une discussion d’intérêts entre son père et cette tante, elle fut ramenée à Lille. Elle avait douze ans. Son père ne put la garder chez lui, il la plaça dans un couvent à Fournes.

Elle y resta un an (1882). Mais la supérieure invita son père à la reprendre à cause de sa mauvaise conduite et des propos qu’elle tenait. Gabrielle Bompard reconnaît l’exactitude de ce renseignement, et nous rapporte à ce sujet, une histoire assez piquante qu’elle aurait racontée devant les religieuses.

Nous devons noter qu’à ce moment de sa vie, elle a été d’un embompoint considérable, et que, pendant quatre années, c’est-àdire jusqu’à dix-huit ans, elle a été énorme.

Sortie du couvent de Fournes, elle fut placée chez une institutrice à Lille (premier semestre 1883) qui ne la garda pas. De là, elle passa dans une institution tenue par des sœurs, à Marq. Il fallut encore la retirer (deuxième semestre 1883) ; et, personne ne voulant plus d’elle, son père dut la conduire au couvent du Bon- Pasteur d’Arras. Elle n’y fut pas placée par voie de correction paternelle. Elle était pensionnaire, et l’on s’occupait de son éducation. Gabrielle Bompard vécut trois ans dans ce milieu ; elle dit en avoir gardé un triste souvenir. ,

Pendant toute cette période, la santé a été bonne, elle a eu quelques accidents nerveux, mais très passagers, des étouffements, des spasmes, jamais de grandes attaques. C'était surtout à l’époque de la menstruation quelle se sentait un peu plus énervée.

Sortie du couvent du Bon-Pasteur d’Arras, à 18 ans, elle rentre chez son père. Elle y trouve, dit-elle, une gouvernante pour laquelle elle eut d’abord une certaine sympathie, qu’elle soigna même avec dévouement pendant une maladie, mais qu’elle prit en haine lorsqu’elle s’aperçut que cette femme était la maîtresse de son père. Il y aurait eu de singulières complaisances de la part de cette femme qui favorisait les rendez-vous de Gabrielle Bompard avec un jeune homme de Lille, elle l’aurait compromise même,

puis inquiétée, en lui laissant croire qu’elle était enceinte; et, enfin, ce serait elle qui lui aurait conseillé de quitter Lille pour venir se cacher à Paris, qui la conduisit à Arras, et l’y abandonna avec un peu d’argent.

Une très intéressante déposition deM. le docteur Saereste nous éclaire sur la famille Bompard. Il est le médecin, il est aussi l’ami; il a vu dans ce milieu bien des choses qu’il raconte très simplement. C’est lui qui, le premier, dans l’hiver 1886-1887, mit Gabrielle Bompard en état d’hypnose. Il ne dit pas très nettement, il est vrai, ce qui s’est passé, et parle un peu vaguement « des divers phénomènes qu’on observe en pareil cas, et qui ne sont, d’après la théorie de l’école de Nancy, et particulièrement de M. le docteur Bernheim, que les résultats de la suggestion ». M. le docteur Saereste ne parait pas avoir été] très heureux dans ses tentatives de suggestion sur Gabrielle Bompard. Il dit précisément ceci ;

« Vers le mois de mai 1888, M. Bompard me confia que la conduite de sa tille lui inspirait de sérieuses inquiétudes : qu’elle paraissait légèi'e et provocante avec tous les jeunes gens qu’elle avait' l’occasion de voir; qu’elle manifestait l’intention de quitter la maison paternelle pour aller vivre avec un amant. Il me demanda si, par la suggestion hypnotique, je ne pourrais pas modifier les idées de sa fille et améliorer sa conduite.

« Les tentatives que je fis dans ce sens furent à peu près sans résultat, mais elles amenèrent de la part de Gabrielle Bompard des confidences ». etc., etc.

M. le docteur Saereste apprit alors qu’un négociant de Lille hypnotisait Gabrielle Bompard, lui donnait des rendez-vous auxquels la gouvernante la conduisait; que la jeune fille ayant manifesté à ce monsieur le désir de quitter la maison paternelle pour vivre avec lui, celui-ci avait refusé et avait rompu avec elle.

« Furieuse de cet abandon, très irritée contre son père qui lui donnait l’exemple de la conduite la plus immorale, et la forçait à vivre dans une intimité de tous les instants avec une concubine, contre cette dernière qui lui donnait les plus mauvais conseils,

favorisait ses rendez-vous avec des jeunes gens, elle était absolument décidée à quitter la maison paternelle, où elle se sentait en proie à une hostilité sourde de la part de son père gêné par sa présence, de la part de Mme X... désireuse de lavoir partir,pour devenir la maîtresse incontestée de la maison. » (Déposition du docteur Sacreste).

Gabrielle Bompard ne nous a pas dit autre chose, elle a gardé d’ailleurs, un souvenir presque reconnaissant pour le D r Sacreste qui fut, au début de son séjour à Paris, l’intermédiaire entre le père et la fille, et fit parvenir de l’argent à celle-ci à différentes reprises. Ce rôle, tout de bienveillance, M. le D r Sacreste ne put pas le continuer bien longtemps. Au commencement de l’année 1889, les exigences étaient de plus en plus grandes. On demandait jusqu’à 10,000 fr., sous prétexte d’entreprises commerciales, de maison à fonder en Amérique.

Et malgré tout, conservant une idée exprimée aussi par le père de Gabrielle Bompard. M. le D r Sacreste dit ceci :

« A mon avis, Gabrielle Bompard est une névropathe qui n’a pas trouvé dans sa famille les conseils et les exemples qui auraient pu exercer sur elle une heureuse influence et modifier ce qu’ih pouvait y avoir en elle de mauvais instincts. »

Nous reproduisons aussi l'opinion du père sur sa fille :

« Ma conviction est, je ne saurais trop le répéter, que ma fille Gabrielle a le cerveau détraqué.

« Elle avait beaucoup d’orgueil, une ambition démesurée, un goût effréné pour la toilette et le libertinage, de la haine pour sa famille, mais elle raisonnait bien sur tous les sujets étrangers à la satisfaction de ses passions. »

Nous aurons à revenir sur plusieurs points de ces dépositions.

Nous avons déjà quelques données sur l’état physique et sur l'état mental de Gabrielle Bompard : Enfant, elle est au point de vue du développement du sens génital, ou du moins de l’une des; fonctions les plus importantes de l'appareil utéro-ovarien, d’une précocité tout à fait anormale. Elle a déjà des instincts, elle n’a pas encore les appétits, et sa perversité se traduit plutôt par les

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exagérations de son langage, par la liberté de ses allures que par des actes significatifs. Nous n’avons jamais pu obtenir de personne l’affirmation d'un acte lubrique dans l’enfance. Tout le monde répète qu elle était vicieuse. Ce qu’elle devait être au couvent, g était une enfant dont l'intempérance de langage révoltait les religieuses, habituées à plus de réserve devant elles, dont les méchancetés et les mensonges, les insinuations perfides jetaient partout l’émoi.

Elle accusait la supérieure, l’aumônier, les sœurs, et l’on se demandait comment une tête de fillette de douze ans, pouvait concevoir et comment sa bouche pouvait dire de « pareilles horreurs ».

Aussi ne gardait-on nulle part cette enfant sans mère, passant d’une institution à une autre sans trouver d'affection chez personne et n’eti éprouvant pour personne. Partout où elle arrivait elle était précédée d'une réputation si mauvaise qu’aucune Sympathie ne pouvait s’éveiller pour elle : elle le sentait, et restait sinon hostile, du moins toujours sur la défensive.

Nous n’avons pas appris que son séjour de trois années au Bon-Pasteur d'Arras ait été marqué par aucun incident notable. Mais, s’il est vrai qu’elle ait eu sous les yeux le spectacle quelle prétend avoir eu, il faut bien reconnaître que ce milieu était peu fait pour développer chez elle .les sentiments moraux, et pour modifier par l’éducation, le caractère, les tendances d’une jeune fille dont l’imagination était déjà singulièrement déréglée.

Les renseignements que nous avons puisés au dossier nous ont fait connaître la vie que Gabrielle Bompard a menée à Lille après sa sortie du couvent d’Arras. Elle-même nous les a confirmés. On dit qu’elle avait, dans la rue, des allures provocantes, .qu’elle portait des toilettes excentriques : c’est à cette 'époque qu'elle noue uae intrigue avec un jeune homme qui l’hypnotise, des lettres sont échangées, nous en avons lu plusieurs, assez singulières d’ailleurs. Puis, une rupture termine brusquement, après six mois de durée, une aventure dont elle garde le souvenir, qui lui parait ridicule par certains côtés, mais qui, cependant, a

éveillé chez elle des sentiments assez vifs pour que, aujourd’hui encore, elle n’en parle pas avec indifférence.

C’est d’elle que nous tenons les détails qui suivent.

Elle arrive à Paris le 26 juillet 1888, et descend avec une amie, venue d’Arras avec elle, chez la sœur de celle-ci, Elle reste là deux jours, et fait la connaissance d’Eyraud. Elle le suit et s’installe dans un hôtel de la rue Beauregard, pendant deux mois : puis elle va habiter à Levallois-Perret. Eyraud l’introduit dans un monde où elle se fait vite une place ; elle y rencontre un homme qui l’hypnotise presque tous les jours, et elle arrive, à ce moment, à une sensibilité telle qu’il suffirait de lui présenter un objet brillant pour qu’elle s’endormit. Elle avoue qu’elle se prêtait assez volontiers à ces manœuvres, et que, plusieurs fois, il lui est arrivé de tromper, en laissant croire qu’elle était endormie.

Dès notre première entrevue, Gabrielle Bompard est entrée pour nous dans les détails les plus étendus sur son existence. A peine avions-nous besoin de lui poser des questions, elle parlait, et les faits se déroulaient avec un enchaînement logique. La mémoire fidèle et sûre n’avait pas de défaillance, et il nous fut facile de constater que l’intelligence était des plus vives. Le récit des évènements auxquels elle avait été mêlée, nous était fait avec une entière liberté d’esprit. Mais ce qui ne pouvait nous échapper, c’était l’assurance même avec laquelle elle parlait. Indifférente à sa situation, elle prenait plaisir à nous raconter les épisodes de ses voyages en Angleterre, de l’achat de la malle, « la fameuse malle » comme elle l’appelle, ajoutant en souriant : « Je ne savais pas qu’on y mettrait un huissier ».

Elle reproduit, sans variantes, pour nous, la dernière déposition qu’elle a faite à M. le juge d’instruction, et, sans remords, comme si elle était restée étrangère à l’assassinat de Goufîé, elle nous dit : « Je n’y pense jamais, je m’occupe à un travail où il y a beaucoup à compter. Après tout, je n’y peux rien. Ce n’est pas moi qui i’ai tué. Si je l’avais tué, il y a longtemps que je n’v serais plus ».

Nous devions rechercher quelle avait pu être l’influence d’Eyraud sur elle. A l’en croire, cet homme très épris d’elle, la

dominait. « Je ne peux pas me rendre compte, dit elle, du sentiment qu Eyraud m’inspire, c’est de la peur, c’est tout. — Il me dégoûte et avec lui je suis obligée de céder. — J’ai essayé deux fois de me soustraire à lui; je suis partie. Une fois je suis restée deux jours sans rentrer. Il m’a retrouvée sur le boulevard ; il m’a frappée, et il a bien fallu que je revinsse avec lui. Une autre fois, il m’a retrouvée encore, et il m’a tellement battue que j’ai été quinze jours malade. Je l’ai suivi comme un chien suit son maître, je me serais laissée tuer par lui. Quand j’y pense maintenant, j’en frémis ».

Nous ne voulons que reproduire ce que nous a dit Gabrielle. Nous n'avons pas à discuter sa sincérité, et nous aurions peut-être à relever quelques contradictions dans son récit. Mais, ce que nous sommeg en droit d'affirmer, c’est la possession de soi de cette femme, qui, sans exagération d’aucune sorte vis-à-vis de nous, ne s’est jamais écartée de ces dépositions antérieures. A son dire elle aurait été trompée par Eyraud, il ne lui aurait parlé que d'un chantage : elle prétend qu’elle n’a jamais su à quoi devait servir le sac qu’elle avait cousu, la malle avec laquelle elle avait voyagé. Les préparatifs ont été faits par Eyraud pendant qu’elle était allée acheter du papier des plumes, de l’encre, on devait obtenir la signature de Gouffé, et ce serait seulement à son retour qu’Eyraud lui aurait montré une corde à nœud coulant qu’il devait passer au cou de Gouffé pour le contraindre à signer des billets. Très réservée sur son propre rôle, elle nous dit que ce n’est pas elle (jui a donné le rendez-vous, que, quand l’huissier est arrivé, elle put à peine lui dire quelques mots, qu’elle le vit avec terreur se diriger vers le canapé, s’asseoir juste à la place derrière laquelle se tenait Eyraud, caché par la draperie. Tous ces détails sont identiques à ceuij. qu’elle a donné à M. le juge d'instruction. Nous n’avons à en retenir que ceci : c'est qu’à aucun moment Gabrielle Bompard n’a parlé de contrainte exercée sur elle par Eyraud, avant l’arrivée de Gouffé ; qu’en admettant même qu’elle ait dit vrai en prétendant ignorer ce qui allait se passer, elle savait du moins.que les intentions d’Eyraud était de se procurer de

l’argent; l’arrangement des poulies, de la corde, ne pouvait pas lui laisser douter que son amant irait jusqu'à la violence.

Après l’assassinat, elle a, nous dit-elle encore, été tellement effrayée qu'elle n’a osé rien dire. Elle est restée toute la nuit seule dans la chambre « aussi morte que Gouffé ». Et quand Eyraud est revenu le lendemain matin, elle l’a suivi sans résistance.

On sait ce que fut le voyage de Lyon qu’elle a, depuis, aidé à reconstituer. Ce qu’on connaît moins c'est le voyage de Liverpool an Canada. Elle l’a fait déguisée en homme, ayant si bien les allures d’un jeune garçon qu’elle avait, dit elle, l'air d’avoir quinze ans. Elle nous donne, à ce sujet, des détails que nous croyons inutiles de reproduire, mais, il nous ont prouvé que le souvenir de la victime de la rue Tronson Ducoudray ne l'obsédait pas. Avec une px'odigieuse mémoire, elle nous raconte la vié d'Eyraud et la sienne, sa liaison avec M. Garanger, les tentatives pour établir une distillerie, les vues d'Eyraud sur Garanger auquel il a déjà demandé de l’argent, et qui doit lui en procurer encore : « Etant plus libre en Amérique, nous dit-elle, j’ai réfléchi davantage. Eyraud ne me tenait plus, je le trompais avec Garanger ; il le savait et il était furieux, mais il n’osait rien dire. J’étais dégoûtée de lui, je voulais le quitter, pour cela il fallait prendre des précautions. J’ai imaginé de lui dire que Garanger devant aller chercher de l’argent, il ne fallait pas le laisser aller seul, qu'il serait mieux que je partisse avec lui. Je ne sais pas comment Eyraud y a consenti. En voyage, fai dit à Garanger ; « N’envovez pas vos 25000 fr., vous serez volé; je lui ai raconté des histoires d’Eyraud et je l'ai décidé à revenir en France. D'ailleurs, je pensais depuis trois mois à dire ce qui s’était passé. Aussitôt arrivée à Paris, je suis allée acheter la collection du Petit Journal, je suis rentrée à l'hôtel, et j’ai lu tout ce qu’on avait écrit sur la disparition de Gouffé. Quand Garanger est revenu, il m’a demandé ce que je lisais, et je lui ai tout dit. Je lui ai demandé de me conduire chez M. Goron, il m'a fait des objections; alors je lui dis ; <iSi on te trouve avec moi tu seras compromis, peut-être arrêté, je ne veux pas ». Garanger me dit : « Tu es folle, pourquoi es-tu

revenue à Paris? » Puis il est allé consulter un de ses amis et il fut décidé qu'il me conduirait auprès de M. le Préfet de police. Nous sommes allés trouver M. Lozé le 23 janvier, j’ai raconté à peu près la vérité; avec M. Dopffer j'ai différé une seule fois, cela m’ennuyait un peu de dii*e tout, mais j'ai avoué tout de suite ».

Nous avons tenu à reproduire textuellement les paroles de Gabrielle Bompard : nous l’avons laissée aller, donner à sa pensée le plus libre cours; et nos longs entretiens avec elle nous permettent de dire que cetie jeune femme est douée d’une intelligence très vive; elle a des réparties aussi fines que promptes, une mémoire d’une étonnante précision. Nous ne l’avons pas vue sous un. aspect qui a surpi'is les personnes qui, au cours de l'instruction, se sont trouvées en rapport avec elle. Avec nous, elle n'a /jamais pris des allures libres, elle n'a jamais px*ononcéde phrases comme celles qu’elle disait avec le sans gêne d’une fille, devant les agents chargés de la surveiller. Nous l'avons toujours trouvée docile, prête à nous répondre, et même, quand nos questions devenaient un peu pressantes, elle l'estait, sinon calme, c'eût été trop lui demander, du moins sans exagérations, sans impatiences. Nous avons pu nous convaincre que nous ne trouverions pas, qu’il n'y avait pas de troubles du côté de l’intelligence.

Il n’en a plus été de même quand nous avons procédé à l’analyse du caractère, des sentiments. Alors, nous avons trouvé des lacunes énormes - et nous [avons constaté le développement excessif des sentiments égoïstes, da vanité, le besoin de faire parler, de soi, de se mettre en scène ; et, si l’on se souvient de ce que nous avons dit de l’enfance de Gabrielle Bompard, on reconstituera aisément, à travers les épisodes variés, les événements tragiques d’une existence aussi aventureuse, un type plus commun qu'on ne le pense, et dont la caractéristique est l’absence complète de sens moral. Non pas que les individus appartenant à ce type soient incapables de dire ce qu’on doit faire ou ne pas faire, mais les notions morales restent pour eux abstraites, elles n’ont pas d'influence sur leurs déterminations : les appétits, les instincts prédominent, et c’est à la recherche

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d’une satisfaction égoïste que les impulsions perverses entraînent l’activité intellectuelle le plus souvent intacte. Les actes les plus contraires aux lois morales et sociales ne sont plus immémédiatement repoussés par ces individus qu’on peut appeler « amoraux », qu'on peut comparer à ces personnes atteintes par suite d’une indisposition congénitale de cécité des couleurs : ils sont des aveugles moraux et font le mal avec une indifférence complète. Et, comme tout intacte qu’elle puisse paraître leur intelligence est plus superficielle que profonde, que la mobilité de leurs sentiments est aussi grande que celle de leurs idées, ils n’ont pas de remords. Iis seraient plutôt obsédés, si une obsession devait les prendre par une idée nouvelle, que par le sonvenir d’un acte mauvais.

Certaines hystériques présentant des anomalies du même genre, nous étions conduits à rechercher quelle part pouvait revenir à l’hystérie dans la manière d’être de l’inculpée. Nous savions déjà par les renseignements, qui nous avaient été communiqués par Gabrielle Bompard elle-même, qu’elle avait des accidents nerveux ; il résulte de notre examen qu’elle présente un ensemble de manifestations révélant chez elle l’existence non douteuse de l’hystérie. Nous avons négligé, à dessein, défaire fond pour asseoir notre diagnostic sur les renseignements puisés à diverses sources. Nous nous sommes attachés à établir notre opinion sur les seuls phénomènes directement observés par nous.

Actuellement, on constate chez Gabrielle Bompard les troubles suivants :

Ce qui frappe tout d’abord, c’est l’existence, sur divers points du corps, de zônes au niveau desquelles la sensibilité cutanée est notablement exagérée. Il y a là ce qu’en pathologie on appelle de l’hyperesthésie. Cette hyperesthésie se remarque notamment sur certains points d’élection où on les trouve d’ordinaire chez les hystériques, c’est-à-dire, à la partie supérieure du crâne, (clou hystérique) au dessous des seins, auniveaudes parties lattérales etinférieures de l’abdomen (points ovariques). Elle est particulièrement accusée aux cuisses et surtout aux bras. Il suffit de frôler légèrement la

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peau des membres supérieurs, alors même que l’inculpée ne s’attend pas à l’exploration, pour provoquer aussitôt une sensation pénible que Gabrielle Bompard accuse avec énergie.

D’ordinaire chez les hystériques, on constate en même temps que l’byperestbésie, plus ou moins disséminée sur divers points du corps, une diminution et quelquefois une abolition, sur d’autres points de la sensibilité cutanée. Chez Gabrielle Bompard, il n’existe, actuellement du moins, rien de semblable ; la peau du bras gauche, paraît-il deviendrait, de temps en temps, insensible ; mais, c'est une particularité, dont nous ne pouvons affirmer la réalité, ne l’ayant pas constatée nous-mêmes. En revanche, on trouve comme chez la plupart des hystériques, une modification très nette des sensibilités spéciales, (visuelle, auditive, olfactive). En ce qui concerne la vision, il existe, à droite, un rétrécissement moyen, comme degré, mais très net du champ visuel. L’acuité auditive et olfactive ont aussi manifestement amoindries du même côté.

Ces symptômes, dont les recherches cliniques ont appris la valeur, nous permettent d’affirmer, en dehors de tous auti’es renseignements, que Gabrielle Bompard est hystérique. Chez elle, actuellement du moins, l’hystérie est légère, mais sa réalité non douteuse.

Indépendamment des phénomènes permanents et plus ou moins durables, l’hystérie détermine, d’ordinaire, des épisodes accidentels transitoires, parmi lesquels les attaques sont les plus caractéristiques et les plus fréquentes. Gabrielle Bompard a été très affirmative sur ce point ; elle n’a jamais eu les attaques à symptomatologie complexe qu’on désigne du nom de gi'andes attaques. Elle aurait seulement présenté à différentes reprises la variété de crises dites, en clinique, des crises de petite hystérie. Nous n’avons pas pu les constater, et ne voulant asseoir notre jugement que sur des faits directement observés, nous n’ajoutons qu’une médiocre importance au renseignement qui précède.

Toutefois, dans des conditions qu’il nous reste à faire connaître, nous avons pu constater que les crises hystériques sont

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susceptibles de revêtir chez elle une physionomie plus typique qu’elle ne le dit.

Nous avons appris, par plusieurs dépositions que Gabrielle Bompard était aisément hypnotisable : qu’à plusieurs reprises elle avait servi de sujet à des expériences plus ou moins légitimes de « Magnétisme » ; nous avons dû, pour nous éclairer complètement, chercher à hypnotiser l'inculpée, mais non pas sans nous être assurés au préalable de son assentiment.

Or, voici ce que nous avons observé : chez les personnes susceptibles d'être hypnotisées, le sommeil s'obtient d’ordinaire d’autant plus vite, plus aisément, que les sujets ont été plus souvent et plus récemment endormis.

Bien que Gabrielle Bompard n’ait pas été hypnotisée depuis plusieui's mois, on provoque assez facilement chez elle le sommeil artificiel. Il a suffi à l'un de nous de la regarder fixement en exerçant au niveau des poignets une légère compression pour déterminer en moins d’une minute les phénomènes anormaux que nous allons décrire.

L'inculpée n’a pas été d’emblée plongée dans l’hypnotisme franc ; elle a été prise tout d’abord d’une attaque d’hystérie avec raideur des membres et hallucinations visuelles; ces hallucinations étaient terrifiantes ; elle se débattait comme pour écarter l’objet de ses visions. Les troubles de cette nature s’observent couramment dans la grande attaque hystérique.

Une fois l’attaque calmée, Gabrielle Bompard est restée endormie ; elle a pu répondre d’une manière quasi automatique aux questions que nous lui avons adressées. Il est à peine besoin de dire qu'aucune de ces questions n’a eu de rapport avec les faits de l’instruction.

Nous avons ensuite provoqué chez l'inculpée la suggestion de divers actes que nous lui avons ordonné d’exécuter après son réveil, et ces actes ont été exactement réalisés au moment voulu.

Nous n’avons pas jugé à propos de répéter les séances d'hypnotisme. Si nous avions eu à préciser au point de vue scientifique les caractères cliniques du sommeil provoqué chez Gabrielle

Bompard, de nouvelles expériences eussent été nécessaires. Mais il ne s’agissait pour nous que de vérifier la réalité de la susceptibilité hypnotique afin de pouvoir tirer de cette vérification les conséquences qui en découlent au point de vue de la caractéristique de son état névropathique.

Il résulte pour nous des faits que nous avons observés et dont nous avons donné la relation sommaire qu’on provoque aisément chez l'inculpée le sommeil hypnotique et la suggestion hypnotique expérimentale.

Mais il n'est pas entré, il ne pouvait pas entrer un instant dans notre esprit que l’hypnotisme et la suggestion hypnotique aient pu intervenir comme élément déterminant des actes reprochés à Gabrielle Bompard.

L’opinion à laquelle nous avons été conduits après l’examen dont nous venons de consigner les différents résultats, peut se résumer ainsi : l’inculpée présente actuellement des signes non douteux d'hystérie : comme la plupart des hystériques elle est facilement hypnotisable; cette, aptitude au sommeil provoqué parait même avoir été un moment très développée par suite des tentatives dont elle était l’objet, mais, nous le répétons, ni l’hypnotisme, ni la suggestion n’apparaissent; dans l’accomplissement des actes incriminés.

Si l’on reprend, en effet, la vie de Gabrielle Bompard avant le crime, après lui, on trouve l’inculpée toujours en pleine possession d’elle-même.

Quelle que soit la [valeur de la version qu’elle donne des préliminaires du crime, il n’apparaît pas qu’à aucun moment elle ait été inconsciente de ses actes. Après, c’est volontairement qu’elle a suivi Eyraud, sentant bien que sa présence au moment de Fassasinat de Gouffé la ferait toujours, quoiqu’elle puisse dire, considérer comme complice.

Plus tard, en Amérique, avec son insouciance, sa mobilité de sentiments, elle a dû perdre peu à peu la vivacité de ses impressions et de ses souvenirs. Les événements auxquels elle avait été mêlée lui sont apparus lointains; les hasards d’une nouvelle

aventure l’ont attirée; ayant rencontré M. Garanger,' elle est devenue sa maitresse. L’interprétation qui se dégage de l’étude du caractère de Gabrielle Bompard, c’est que, moitié par dégoût de son ancien amant qu’elle prétend n’avoir jamais aimé, lassée de la vie misérable qu’il lui faisait mener et qui menaçait de devenir, à bref délai, plus dure encore, moitié par l’attrait d’une nouvelle conquête, doublé de l’espoir égoïste d’une existence mieux assurée, elle a voulu fuir, abandonnant Evraud. Et cette fuite la montre rusée habile; elle met M. Garanger en garde contre Eyraud, mais elle ne lui livre pas son secret; elle ne le dira qu’à Paris. Ce détail a pour nous une importance considérable; il.établit, à n’en pas douter, que M. Garanger n’a eu aucune influence sur la détermination de Gabrielle Bompard de revenir à Paris.

Pourquoi est-elle revenue?

Là, son imprévoyance éclate. Nous n’avons pas la prétention de tout expliquer; mais, ce que nous avons dit de la mobilité d’esprit de l’inculpée permet de supposer qu’elle a pu penser qu’il lui serait aisé de réduire son rôle aux proportions qu’il lui plairait de lui donner. Peut-être même, avec ses exagérations ../vaniteuses, a-t-elle pu croire qu’on lui saurait gré de ses révélations, quelle deviendrait un personnage? Ne retrouve-t-on pas partout le besoin de paraître, dans la confrontation, dans lè voyage à Lyon, et même dans les longs écrits qu’elle a tracés et dont la lecture n’est pas moins intéressante que notre examen direct.

Sous la forme d’une auto-biographie, Gabrielle Bompard ne se présente pas autrement qu’elle l’a fait devant nous. Le style est simple, il n’y a pas d’invraisemblance, pas de mensonges trop apparents. Mais, ce qu’il y a, c’est une habileté remarquable. Si Gabrielle Bompard veut bien, dans ses révélations, aller jusqu’à un certain point, elle s'arrête aussitôt qu’elle pourrait paraître trop directement engagée.

Ce n’est pas ainsi que procèdent d’ordinaire les individus atteints de troubles intellectuels, et, si bizarre, si fantasque qu’elle

L’AFFAIRE GOUFFe'

soit, dès que sa vanité est en jeu, elle est capable de se contenir, de se garder, de se défendre, aussitôt que son intérêt personnel l’exige.

Cet état mental complexe se peut justement apprécier si l’on tient compte de toutes les données fournies par l’étude du passé, par l’examen direct de l'inculpée.

Gabrielle Bompard n’est pas une malade, c’est un être incomplet dont la caractéristique Rst « l’arrêt de développement du sens moral sans arrêt parallèle du développement intellectuel ».

■ Siprofondesque soient les lacunes du sens moral, l’intelligence est assez nette pour que Gabrielle Bompard sache ce qui est bien et ce qui est mal. Elle n'est pas atteinte d’aliénation mentale ; rien n’étàblit qu’elle ait subi une contrainte de quelque nature quelle soit.

Gabrielle Bompard ne saurait donc être considérée comme irresponsable des actes qui lui sont imputés.

Paris, le vingtjuillet.mil huit cent quatre-vingt-dix.

Brouardel, Motet, Ballet.

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