‹ L'affaire Gouffé... avec dessins, portraits et fac-similé, 4 planches hors texteChapitre 6 sur 18 · C. Examen extérieur du cadavre · texte numérisé non relu

C. Examen extérieur du cadavre

Le corps est replié sur lui-même, les cuisses sont fléchies sur l'abdomen, les jambes pliées sur les cuisses, les pieds relevés sur le devant des jambes et les bras pendants le long du corps. Tout le corps a été ligoté et les tours de corde sont si nombreux, si enchevêtrés, qu’il est impossible de pouvoir les suivre dans leur parcours.

D’une façon générale, les deux pieds ont été liés ensemble, puis la corde passe sous le bassin et enroule d’un même tour les cuisses, les jambes et les avant-bras. De là elle redescend, passe sous la face plantaire du pied et forme une sorte d’étrier.

Cet étrier est obtenu au moyen d’un nœud coulant que retient un nœud ordinaire, comme l’indique notre schéma.

La corde remonte ensuite sur la face antérieure de l’abdomen et du thorax s’enroule autour du cou, redescend, passe sous le creux poplité pour se fixer en bas et du côté gauche.

Les deux parties du corps sont liées symétriquement. Nous pensons que c’est, avec une seule corde que le corps a été ligoté. La corde a un diamètre de 4 mil. et mesure comme longueur 7"50. Elle ne paraît pas neuve.

Quant aux nœuds, ce sont des nœuds vulgaires, de ceux qu’on appelle nœuds droits ou plats, analogues à ceux que nous avons trouvés sur la fieelle qui serrait la toile cirée autour du cou.

Ils peuvent être représentés comme l’indiquent les croquis ci contre (p. 656).

Le cadavre est dans un état de putréfaction très avancée. Les yeux et le nez ont disparu, les cheveux et la barbe se détachent, les parties molles tombent en putrilage.

Les articulations étant en partie détachées, il est difficile de mesurer exactement la taille de cet individu, il a environ l m 75. Son poids est approximativement de 75 kilog et la largeur de ses épaules de 40 centim.

L’AFFAIRE GOÜFFÉ

Il paraît âgé de 35 à 45 ans.

La tête est dolichocéphale ou allongée; elle mesure, dans son diamètre bipariétal ou transversal 16 centimètres et 24 dans son diamètre sus-occipito mentonnier ou antéro-postérieur. Les cheveux sont noirs, bien fournis, d’une longueur de 10 à 12 centimètres au vertex et irrégulièrement coupés, surtout en arrière. Calvitie frontale et pariétale.

La figure est oblongue, le front large et légèrement bombé. Cet individu porte la barbe en collier. Elle est peu longue et clairsemée. Sa couleur est chatain clair. Les moustaches paraissent à peine. La bouche est moyenne. Les dents, en bon état, sont au complet, seule la première molaire droite fait défaut. Les incisives et les canines de la mâchoire inférieure sont noires. Le menton est légèrement arrondi. Rien de particulier aux oreilles, la gauche est en partie détachée.

Le cou ne présente rien de particulier, si ce n’est la trace des sillons laissée par les cordes qui fixaient la toile cirée autour du cou. Rien à la poitrine et à l’abdomen. On ne constate aucun signe particulier sur les avant-bras. Les poignets sont fins, les mains petites, les doigts longs et maigres. Les articulations des phalanges sont très saillantes. Les ongles ont été détruits, mais la gouttière unguéale indique qu’ils étaient longs.. Les pieds se détachent en partie.

Rien à la partie postérieure du corps.

D. — Examen interne.

On enlève la partie antérieure du thorax constituée par le sternum, les cartilages costaux et les extrémités des côtes. Les organes thoraciques sont putréfiés. Le péricarde est ouvert. Il contient une assez grande quantité de liquide jaune citrin.

Le cœur, de moyen volume, n’ofire aucune particularité; ses cavités sont vides de sang.

Les poumons sont adhérents à droite; ils sont crépitants et leurs aréoles sont distendues par les gaz de la putréfaction. Pas d'épanchement sanguin dans la cavité thoracique, pas de fracture des côtes.

L’estomac est distendu par des gaz. Après l’avoir soigneusement lié au niveau du cardia et du pylore, on le détache et on l’incise le long de sa grande courbure. Il renferme une grande assiétée d’une pâte chymeuse, de couleur brune, au milieu de laquelle on distingue très nettement des morceaux de carotte et des débris de haricots verts.

Le foie est putréfié, de même pour la rate, les reins et la vessie. Pas de sang épanché dans le bassin.

A la dissection du cou, on ne trouve pas de sang infiltré dans les muscles. L’os hyoïde est intact; mais les deux cornes supérieures du cartilage thyroïde sont fracturées à leur base.

Pas d’épanchement sanguin au niveau des fractures.

Nous procédons à l'ouverture du crâne, le 20 août, à 8 heures du matin. Le cuir chevelu est intact et ne présente pas d’infiltration sanguine : les os sont indemnes de fractures. La masse encéphalique se présente sous la forme d’une bouillie semi-liquide.

— Discussion des faits.

Quelle a été la cause de la mort ?

Il est difficile d’être très précis à cet égard et nous en sommes réduits aux hypothèses.

Nous devons immédiatement éloigner l’idée d’une mort naturelle. La mise du corps dans un sac, le ligotage si soigneux du cadavre, l’enveloppement si complet de la tête par une toile cii'ée et les lésions même constatées à l’autopsie nous prouvent que nous sommes en présence d’un individu assassiné.

L’AFFAIRE GOÜFFÉ

Mais quel genre d’assassinat ?

Voici la supposition la plus vraisemblable et celle qui est le plus en rapport avec nos constatations.

La victime a été étranglée. Nous n’avons pas, il est vrai, constaté sur le cou des traces de violences telles qu’égratignures, ecchymoses ou infiltrations sanguines. Mais, étant donnés la date à laquelle remonte la mort et l’état de décomposition du cadavre, ces constatations étaient matériellement impossibles. En revanche, nous avons noté les lésions qni résistent à la putréfaction, c’est-àdire les lésions osseuses.

Comme nous l’avons indiqué précédemment, il existait une fracture des deux cornes supérieures du cartilage thyroïde. En l’absence d’infiltration sanguine on pourrait nous objecter que ces fractures ont été faites post mortem,. par exemple, par les liens qui fixaient la toile cirée au cou de la victime. Mais il est plus rationnel d’admettre, en se basant sur la symétrie même du siège de ces fractures, que ces lésions ont été produites par une main comprimant fortement la région antérieure du cou.

A quel moment le cadavre a-t-il été ligoté?

Le crime commis, les assassins, — car il est peu admissible qu’un seul individu ait pu commettre le crime, — ont ligoté le cadavre. Cette opération a pu suivre immédiatement la mort ou être faite deux ou trois jours après. Il fallait, en effet, que la rigidité cadavérique ou n’ait point encore apparu ou qu’elle ait cessé. En effet, pour pratiquer un pareil ligotage, les membres devaient nécessairement être souples et très maniables. Il est même probable que cette souplesse n’a pu être aussi complète que deux jours environ après la mort, et que c’est à ce moment que le ficelage a eu lieu.

Quel était le but de la toile cirée enveloppant la tête?

En admettant toujours l’idée d’une strangulation, une abondante écume sanglante a dû s’écouler de la bouche et des narines et il

est possible d’admettre que la toile cirée avait pour but de s'opposer à ce que cette sanie n'infiltrât le sac et ne s’écoulât sur le sol pendant le transport du cadavre. Cette précaution permet de supposer que le cadavre a dû être transporté sur un assez long parcours.

Le cadavre lorsqu’il a été placé dans le sac était-il à l’état frais ou déjà en pleine putréfaction ?

Etant donnée l’imbibition des parois du sac par les liquides putrilagineux, on est porté à admettre que c’est dans le sac que le cadavre s’est putréfié.

Combien d’heures après le dernier repas la mort est-elle survenue?

L’examen du contenu de l’estomac nous permet d’affirmer que cet individu a été tué deux ou trois heures après son dernier repas.

A quelle époque remonte la mort ?

Il est impossible d’être très affirmatif sur ce point. La marche de la putréfaction est subordonnée à de nombreuses causes. Elle varie suivant la température ambiante et avec l’état atmosphérique. Quoi qu’il en soit, nous admettons que la mort du cadavre trouvé le 13 août à Millery remontait à trois ou cinq semaines environ.

Conclusions .

1. — Le cadavre trouvé à Millery le 13 août 1889, est du sexe masculin. Il parait âgé de 35 à 45 ans environ, d’une coi’pulence moyenne et de taille élevée.

IL — Il était enfermé dans un sac en toile et sa tête était complètement enveloppée dans une toile cirée qui était maintenue autour du cou par cinq tours d’une petite corde. Le corps était replié sur lui-même, les cuisses fléchies sur le bassin et les jambes sur les cuisses.

Le tronc et les membres étaient ligotés à l’aide d’une corde qui s’enroulait symétriquement en décrivant de nombreux contours depuis les pieds jusqu’au cou de la victime.

III. — L’examen externe et l’ouverture du cadavre ne nous ont permis de constater, en fait de lésions, que les fractures des deux cornes supérieures du cartilage thyroïde. Nous croyons que la victime a été étranglée par la main.

IV. — La toile cirée qui enveloppait la tête avait très probablement pour but de s’opposer à ce que la sanie qui s'échappe toujours des narines et de la bouche des personnes étranglées ne souillât le sac.

V. — Le cadavre a été ligoté soit immédiatement après la mort, soit plutôt deux jours environ après le crime, au moment où la rigidité cadavérique avait complètement disparu.

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