L ACCORD DE JANVIER
nique, il répondit, paraît-il, à un journaliste américain qui l'interrogeait sur l'avenir : « La question de savoir si mon œuvre durera en Grèce dépend des Alliés qui ont été jusqu'ici mes. meilleurs collaborateurs ». Les Alliés continuaient d'être les meilleurs collaborateurs du baron Schenk.
Ils s'enfoncèrent dans le maquis des négociations. Le 10 janvier, M. Zalocostas répondit à l'ultimatum du 8 par une note à la fois ironique et semée d'embûches. Il commençait par prendre acte « avec la plus vive satisfaction » des « garanties précises » que les puissances alliées avaient bien voulu donner à la Grèce. Puis il exprimait son désir de faire « en cette circonstance encore » ce qui dépendait de lui pour écarter tout malentendu. Cela posé, il faisait jaillir de toutes parts les sources de malentendus. Il disait que, pour être aussi peu gênantes que possible, les garanties demandées par les puissances « pourront être déterminées, dans l'accord qui interviendra, sans comporterune ingérence dans les différents ressorts de l'administration ou dans les communications à l'intérieur du pays ». M. Zalocostas daignait ensuite retirer une objection sur la remise en
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liberté des personnes visées par le paragraphe 4 de la note du 31 décembre. Seulement il demandait en retour la libération « des personnes détenues pour ne pas avoir accédé au gouvernement révolutionnaire ou à l'occasion de la conscription forcée opérée par le Comité séditieux «. Quant aux indemnités aux victimes des l^r et 2 décembre, il se référait à la législation grecque et proposait une enquête mixte. Ayant ainsi donné « une marque suprême de ses dispositions sincères », il affirmait que « les conditions pour la levée du blocus pourraient être considérées comme déjà réalisées. « Enfin, disait le ministre en terminant, tout en appréciant hautement les garanties des gouvernements alliés au sujet du mouvement révolutionnaire qui rassureront la conscience du peuple hellène, le gouvernement royal exprime l'espoir que, dans l'esprit qui a inspiré l'engagement que les gouvernements alliés ont youlu prendre dans l'avant-dernier alinéa de leur note du 26 décembre 1916-8 janvier 1917, ils voudront appliquer des mesures analogues aux territoires actuellement sous l'occupation des troupes alliées, et notamment aux îles occupées après le 18 novembre-l^^ décembre.
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Evidemment M. Zalocostas devait se sentir encouragé dans son système d'échappatoires. JJIdea Nazionale, journal fort en faveur à la Consulta, écrivait : « Maintenant les Grecs considèrent l'Italie avec des sentiments amicaux et presque avec gratitude. Le gouvernement d'Athènes semble mettre toute sa confiance dans la personne du ministre italien. » Elle traitait d'absurde formalisme et de fiction surannée toute évocation des droits spéciaux des trois puissances garantes. Elle qualifiait d'erreur grave et injustifiée le fait de fonder l'action politique envers la Grèce « sur des traités de protection fossiles, anachroniques ». Après la conférence de Rome, le 10 janvier, elle commentait ainsi les décisions prises : « Il s'agit d'un hommage à l'Italie dont le rôle ne cesse de grandir et d'une reconnaissance de ses intérêts spéciaux en Orient. » La Stampa, moniteur de M. Giolitti, disait carrément : « L'Italie est momentanément la vraie puissance protectrice de la Grèce. »
Malgré cette protection, les trois puissances garantes ne pouvaient laisser passer les impertinences de M. Zalocostas. Le 13 janvier, leurs représentants, auxquels se joignit celui d'Italie,
Gauvain 12
adressèrent au gouvernement d'Athènes une nouvelle note repoussant toutes les suggestions de M. Zalocostas et insistant sur l'exécution immédiate, sans conditions, des garanties et réparations demandées. Le 16 janvier, après un Conseil de la Couronne réuni d'urgence, le gouvernement d'Athènes se résigna à s'incliner. Il déclara « qu'il n'entendait pas apporter des restrictions à l'acceptation des demandes formulées par les puissances » et qu'il « adhérait aux précisions énoncées ». Le 24 janvier, le Journal officiel d'Athènes publia un décret révoquant de ses fonctions le général Callaris, commandant le 1^^ corps d'armée. Le 25, M. Zalocostas adressa aux représentants de la Quadruple Entente la lettre suivante : « Conformément à la promesse qu'il a donnée dans sa réponse à l'ultimatum des gouvernements alliés en date du 28-décembre-8 janvier, le gouvernement royal présente des excuses formelles à Leurs Excellences les ministres de Fjrance, de Grande-Bretagne, d'Italie et de Russie en raison des regrettables événements du 18 novembre-1^^ décembre 1916. » Le 29, en présence des ministres et devant des détachements des forces de terre et de mer des quatre
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puissances, sur la place du Zappeion, les troupes grecques commandées par un général et le prince André, frère du roi, défdèrent solennellement en saluant les drapeaux alliés. Le même jour, M. Zalocostas informa M. Guillemin que la dissolution des sociétés de réservistes était prononcée et que les autorités judiciaires étaient chargées de l'exécution de cette mesure.
Tel fut le dénouement de ce long duel diplomatique. Nous obtenions quelques satisfactions d'apparence. En fait, Constantin I^'' sortait indemne et glorieux du conflit. Sous l'inspiration de ses conseillers occultes, toujours présents, il continua d'éluder l'exécution effective des garanties acceptées par son gouvernement.
L'acheminement vers la réparation.
A la logomachie diplomatique succéda la guerrilla administrative. Le délai de quinze jours fixé par la déclaration du 8 janvier s'écoula sans que les transports de troupes et de matériel prescrits fussent effectués, sans que les contrôles prévus fussent rétablis, sans que les réparations aux victimes des l^'" et 2 décembre fussent accordées. M. Lambros et ses collaborateurs' civils et militaires mirent tout leur art à éluder l'exécution des conditions de l'Entente. Les soldats transportés en Péloponèse en repartaient en habits civils ou en permission. Ou bien l'on habillait en gendarmes
ceux qu'on voulait retenir au nord de l'isthme de Corinthe, à moins qu'on ne les déguisât en comitadjis. On trichait sur le contenu des caisses d'armes. On enfouissait les armes dans des caches. Informé par les contrôleurs alliés, le général Cauboue, chef du contrôle militaire allié, présentait réclamations sur réclamations. M. Lambros et M. Zalocostas dissimulaient, niaient, protestaient de leur bonne volonté, s'esquivaient et se répandaient en promesses. Pendant ce temps, les journaux royalistes imaginaient calomnies sur calomnies à l'adresse des Alliés. Leur principal argument leur était fourni par la continuation du blocus ; ils proclamaient que l'Entente affamait la population ; ils organisaient des meetings d'indignation, faisaient remettre des suppliques ou des adresses au roi. Afin de ne pas laisser s'égarer l'opinion, les ministres de l'Entente firent publier par les journaux, le 19 février, une déclaration au peuple grec qui résumait la situation :
Les représentants des Alliés ont déjà appelé l'attention du gouvernement royal sur Vattitude hostile de la presse grecque et sur le danger que ferait courir à la Grèce la persistance d'excita-
lions et d'attaques souvent fondées sur le mensonge et la calomnie. Par exemple, dans V affaire du blocus, certains journaux essayent de répandre r impression que cette mesure est injustement maintenue, la Grèce ayant, disent-ils, tenu tous ses engagements. C'est manifestement inexact. Le contrôle militaire des Alliés ne peut pas prendre la responsabilité de déclarer que les garanties promises ont été données, tant quil reste dans la Grèce continentale une grande quantité d'armes dont V existence est reconnue par le gouvernement grec lui-même, puisqu'il a fixé aux autorités la date où elles doivent être livrées. Le contrôle des Alliés peut d'autant moins consentir à laisser en deçà de l'Isthme ces armes clandestines, qu'elles pourraient être employées par les organisations hostiles qui continuent à exister dans toutes les parties de la Grèce, et particulièrement en Thessalie, où elles constituent une menace permanente pour l'armée d'Orient. D'autres faits graves ont été portés directement à la connaissance du gouvernement grec par le chef du contrôle, par exemple, les travaux de mines exécutés sur les rives du canal de Corinthe. Dans ces conditions, le peuple grec ne doit pas s'étonner que, faute d' une attitude connecte que les Alliés
ont le droit d'attendre de la Grèce, les garanties stipulées dans la note du 8 janvier ne puissent pas encore être regardées comme obtenues. Néanmoins, loin d'être indifférentes aux souffrances d'une population innocente, les puissances alliées ont déjà examiné comment elles s'y prendront pour ravitailler la Grèce aussitôt que les circonstances le permettront. En conséquence, les ministres alliés rappellent au gouvernement grec la grave responsabilité qu'il encourrait s'il tolérait plus longtemps les excès de la presse anti-ententiste, qui semble n'avoir d'autre dessein que d'égarer l'opinion grecque et d'empêcher ainsi le rétablissement de bonnes relations entre la Grèce et les puissances alliées.
Cet appel au bon sens provoqua dans la Grèce un redoublement de récriminations et de calomnies. Il se créa même de nouveaux journaux spécialement chargés de dénigrer les Alliés. Or, depuis le 2 décembre, les journaux venizélistes ne paraissaient plus. Le public n'avait pour le renseigner que les organes constantiniens. Il était ainsi maintenu dans un état de fermentation tout à fait anormal. Le Cabinet Lambros en profitait pour opposer
aux réclamations des Alliés des fins de nonrecevoir ou des contestations de plus en plus irritantes. Le temps s'écoulait sans que la clause comminatoire de la déclaration du 8 janvier fût suivie d'effet. Dans la seconde quinzaine de mars, Sir Francis Elliot, ministre d'Angleterre, et M. Guillemin, ministre de France, quittèrent les cuirassés où ils séjournaient depuis les événements de décembre pour réintégrer leurs légations. Enhardis par l'impunité, les Grecs déguisés en comitadjis se livrèrent à des provocations insultantes et même à des crimes. Une bande de ces individus massacra une patrouille de Sénégalais dans la région de Servia. Usant de représailles, le général Sarrail donna l'ordre de fusiller tous les individus armés appartenant à des bandes irrégulières. L'ordre fut exécuté. Un corps de cavalerie de l'armée de Salonique envoyé dans la vallée de Vistritza découvrit dans le couvent de Zidani (Zidavrion) des armes cachées et des comitadjis armés ; il confisqua les armes et fusilla les comitadjis parmi lesquels se trouvait un officier grec. Ce fut aussitôt un concert de malédictions dans la presse royaliste. On en aura l'idée par cet extrait du Scrip du 5 avril :
« Ajax, dans sa folie, égorgea des moutons, croyant égorger ses ennemis. Le général Sarrail égorge des higoumènes, des notaires et des gendarmes, croyant égorger des comitadjis. Et de peur que ce massacre ne donne à penser qu'il n'y a plus de comitadjis et que lui, Sarrail, est désormais inutile, il annonce que ses ordres continueront à être exécutés et que les irréguliers seront fusillés. Est considéré comme irrégulier par ce général tout paysan qui n'abandonne pas sa femme ou sa fille aux « besoins de l'armée », ou qui manifeste sa fidélité à sa patrie et son dévouement à son roi... Le gouvernement grec commettrait la plus grande des fautes en répondant au communiqué du général. Il n'y a qu'une réponse à faire, c'est celleci : « Le général en a menti ! »
La question des indemnités aux venizélistes maltraités ou lésés dans leurs intérêts souleva d'interminables controverses. Après l'arrivée des deux représentants français et anglais à la Commission instituée à cet effet, M. Lambros émit diverses prétentions inacceptables. Puis on feignit de ne trouver aucun local approprié pour le siège de la Commission. On pataugea ensuite dans le maquis de la procédure. Enfin
les journaux ministériels suggérèrent l'idée de demandes reconventionnelles contre l'Entente ; par exemple le Néon Asty proposa de réclamier une somme de six millions pour les frais de transfert des troupes et du matériel de guerre dans le Péloponèse. Passant franchement à l'ofîenssive, les royalistes sommèrent M. Lambros d'épurer le personnel universitaire contaminé par le venizélisme. Ils exprimaient le regret que le nettoyage n'eût pas été plus complet le 2 décembre. Bannissant ouvertement désormais l'idée longtemps préconisée, pour induire l'Entente en erreur, de la possibilité d'une réconciliation du roi avec M. Venizélos, ils repoussaient avec horreur l'éventualité d'un pareil rapprochement : « Constantin, s'écriait VAcropolis, a la pureté d'une hostie. »
Ces procédés ne trouvèrent plus à la fin de l'hiver 1917, en France et en Angleterre, la même indulgence qu'auparavant. Malgré les égards des Cabinets de Paris et de Londres pour les susceptibilités de Constantin I^', l'opinion des deux pays se prononçait avec une force croissante contre la politique d'inertie en Grèce. Elle trouvait un écho puissant dans les deux Parlements. Au Palais-Bourbon, l'affaire
grecque fut l'objet de discussions très vives en comité secret. Sur ces entrefaites, dans la seconde quinzaine de mars, le Cabinet Briand se retira. Quoiqu'il n'eût pas été mis en minorité et que la cause immédiate de sa retraite fût la difficulté de remplacer le ministre de la guerre démissionnaire, il était certain que son autorité avait été diminuée par sa manière de traiter la question grecque. Le Cabinet Ribot, qui lui succéda, sentit qu'il devait sous ce rapport des satisfactions à l'opinion publique. Il ne tarda pas à montrer qu'il entendait régler définitivement la question. Au même moment la révolution éclatait en Russie. Après une semaine ou deux d'incertitude, on constata que l'abdication forcée de Nicolas II était en réalité une déchéance et que le tsarisme luimême était renversé. Constantin I^"^ perdait dans la Cour de Pétrograd un précieux appui. Quelques jours plus tard, au commencement d'avril, les Etats-Unis intervinrent dans la conflagration européenne. Le président Wilson déclara la guerre à l'Allemagne et proclama le droit des peuples de disposer librement d'euxmêmes. Il fulmina contre l'absolutisme et l'autocratie. Cet anathème eut un profond re-
tentissèment dans toute l'Hellade. Le terrain commençait à manquer sous les pieds du venizélistoctone, du roi constitutionnel mué par la grâce de Guillaume II en oint du Seigneur, qui n'a de comptes à rendre qu'à Dieu.
Le 28 mars, deux journaux venizélistes, VHestia et VEthnos, reparurent à Athènes. Le 13 avril, ce fut le tour des Kairi, le 22 celui de la Patris. Les autres suivirent à quelques jours d'intervalle. A la même époque, celles des îles Ioniennes où les Alliés ne s'étaient pas établis adhérèrent l'une après l'autre au gouvernement provisoire de Salonique. Le 7 avril, jour anniversaire de l'indépendance grecque, les ministres de l'Entente ne parurent pas à la cérémonie de la fête nationale, et le§ vaisseaux alliés, de guerre et de commerce, ne pavoisèrent point. Pour stimuler l'enthousiasme de la foule, les royalistes avaient répandu le bruit que les venizélistes saisiraient l'occasion de la fête nationale pour attenter à la vie du roi et susciter des troubles. Mais tout se passa très tranquillement. Cela n'empêcha point le lendemain les organes constantiniens d'assurer « l'idole vénérée du peuple » qu'elle serait défendue contre tous les attentats. Le Scrip, dans un
élan de lyrisme, mit dans la bouche du peuple cet hymne « au roi martyr » : « Je suis là, Sire, à tes côtés ! Toi, garde dans tes mains vigoureuses la force de l'État et l'honneur de la patrie. Je soutiendrai, moi, ton trône glorieux. Aucune puissance au inonde ne m'arrachera de tes pieds, même dans les chaînes, les menottes aux mains et la double boucle aux chevilles, même sous la tyrannie de la faim et la menace de la mort, je continuerai à crier : « Vive le Roi !» Cette exaltation — largement rémunérée par la caisse de propagande allemande — fit illusion aux neutres et à quelques personnages de l'Entente. Elle ne trompa point les observateurs avisés. Un d'eux, M. Charles Frégier, écrivait d'Athènes, le 15 avril {Journal des Débats du 28 avril) : « Au cours des laborieuses négociations de ces derniers temps, l'Entente a entouré le trône de Constantin de garanties destinées à le maintenir debout, fût-ce contre le gré de ses sujets ; ces garanties sont peutêtre, à l'heure actuelle, son soutien le plus sûr Le jour où la logique des choses les abolira fatalement, où l'Entente se décidera à appuyer ses amis où qu'ils soient, en Vieille comme en Nouvelle Grèce, peut-être aura-t-on l'étonné-
ment de voir s'effondrer tout d'un coup ce fameux prestige constantinien, écrasé sous la tâche trop lourde qui lui a été imposée ». Au Quai d'Orsay et au Foreign Office, on commen-' çait à penser de même. On s'apercevait qu'au lieu de doser goutte à goutte le concours matériel et moral au gouvernement provisoire accablé de soucis, et de lui créer des difficultés de toute sorte tout en lui fournissant les moyens de vivre, il eût été plus profitable et plus habile de lui faciliter franchement sa tâche. Quels résultats n'eût-on pas obtenus, comme le disait M. Frégier dans la lettre précitée, « si les puissances avaient consacré autant d'efforts à fortifier la Nouvelle Grèce, considérée comme le onzième des Etats alliés, qu'à retenir la couronne sur la tête de Constantin » ?
Le troisième ministère Zaïmis, la mission Jonnart, et la chute de Constantin.
CES réflexions s'imposaient aux esprits sérieux. Le 19 avril, réunis à Saint- Jean-de- Maurienne, MM. Ribot, Lloyd George, Boselli et Sonnino délibérèrent, entre autres sujets, sur les affaires de Grèce. On ne divulgua rien de ce qui fut décidé. Mais, peu de jours après, la Cour d'Athènes manifesta des signes d'inquiétude. Le bruit de la retraite de M. Lambros courut. M. Lambros, simple instrument du roi, n'avait aucune raison spéciale ni aucun désir
de s'en aller. Si le pouvoir le quittait, c'est que ' le monarque jugeait opportun de sacrifier ce ministre aux rancunes présumées de l'Entente. On parla de M. Zaïmis, redevenu gouverneur de la Banque nationale, comme futur président du Conseil. Ces sondages reçurent un accueil plutôt froid dans la presse française. Le changement de personnes projeté ne nous eût procuré aucune satisfaction. Il n'en fut plus question pendant quelque temps. Mais une autre rumeur se propagea. On prêta à Constantin I^J" l'intention d'abdiquer en faveur du diadoque. La presse française observa que la Grèce ni l'Entente ne gagneraient rien au change. Comme, depuis le ministère Ribot, la censure lui laissait un peu plus de liberté, elle réclama le règlement définitif, radical, de la question grecque. Elle demandait aux puissances signataires de la déclaration du 8 janvier de reprendre leur liberté d'action conformément à la clause formelle prévoyant cette éventualité, et d'agir vigoureusement en Attique, ou du moins de laisser le gouvernement provisoire agir par ses propres moyens en Thessalie et dans le reste du royaume. Les articles des journaux de Paris furent très com-
mentes à Athènes. On crut y voir les signes avant-coureurs de mesures graves. Le 1^^ mai, le congrès des colonies helléniques, assemblé à Paris, déclara Constantin I^^ et toute sa dy- " nastie déchus du trône et de leurs prérogatives. En même temps, il « sollicita de la bienveillance des puissances protectrices de ne plus empêcher aucune province d'adhérer librement au gouvernement national de Salonique » et les pria « de reconnaître la République hellénique aussitôt que l'Assemblée constituante l'aura proclamée ». Alors reparut la combinaison Zaïmis. Elle fut adoptée le 3 mai. Après de longs pourparlers, M. Zaïmis consentit à quitter ses fonctions à la Banque nationale pour se charger de nouveau de la présidence du Conseil, avec le portefeuille des affaires étrangères. Presque tous ses collaborateurs étaient des antivenizélistes avérés.
M. Zaïmis n'eut pas une bonne presse. Traité en suspect par les organes royalistes priés pourtant de ne pas jeter le discrédit sur le nouveau Cabinet royal, il fut signalé par la plupart des venizélistes comme un homme de paille. La Makédonia le qualifia de « Pilate de la Grèce crucifiée ». En France, on lui témoigna Gauyain 13
une défiance marquée. Quoiqu'il déclarât que tout son programme se résumait dans le rétablissement de bonnes relations avec l'Entente, on le soupçonna de ne tenir à ces bonnes relations que pour permettre au roi de gagner encore du temps et d'accaparer la récolte de Thessalie au profit exclusif des royalistes. Du reste, le général Dousmanis, le colonel Métaxas, MM. Streit, Mercouris et C^^ conservaient le pouvoir, public ou secret, avec la confiance de Constantin I^'". M. Zaïmis mettait bien tout de suite à la disposition de la Commission des indemnités un local resté jusque-là introuvable. Il annonçait bien des mesures contre les bandes armées parcourant la Thessalie. Il faisait bien aussi publier qu'il allait éloigner d'Athènes sept colonels connus pour leur hostilité contre l'Entente. C'étaient de minces garanties pour celle-ci.
En fait, durant tout le mois de mai, les agents de contrôle du général Cauboue découvraient des armes et des munitions cachées soit dans la capitale même, soit dans la banlieue, soit dans les provinces. Les gendarmes continuaient de s'habiller en comitadjis, et les comitadjis en gendarmes. Les officiers de l'état-
major constantinien élaboraient avec autant d'application que jamais le plan de coopération avec les Germano-Bulgares pour le jour si ; désiré où les soldats de Guillaume II descendraient sur Salonique. Dissoute en apparence, là Ligue des réservistes se reconstituait sous la direction d'un neveu de M. Gounaris du nom de Sayas. En réponse à des observations du ministre de l'intérieur, M. Sayas menaçait le gouvernement « d'une explosion de la colère populaire ». A la Ligue des réservistes se substituait ou se superposait, sous les auspices de M. Liviératos, magistrat démissionnaire, une soi-disant Fédération des syndicats professionnels et des sociétés populaires. Les royalistes donnaient cette association comme une réunion de corporations ouvrières. Mais les véritables fédérations ouvrières protestaient. MM. Sayas et Liviératos n'en traitaient pus moins d'égal à égal avec M. Zaïmis. Ils manifestaient contre le déplacement des sept colonels.
Ce n'étaient point là les seuls indices d'une situation dangereuse. Les autorités elles-mêmes prenaient une attitude provocante. Le 21 m.ai, un arrêt de la Chambre des mises en accusa-
tion renvoyait devant la Cour d'assises le directeur et le gérant de la Patris pour avoir publié dans ce journal^ en 1916, des lettres établissant la part prise, en 1915, au ravitaillement des sous-marins allemands par le député Callimassiotis, ami de M. Gounaris. Le 29 mai, le Conseil de guerre de la marine lançait un mandat d'arrêt contre l'amiral Coundouriotis pour crime de haute trahison. A la fin du même mois, des venizélistes étaient battus et emprisonnés à Egine par des gendarmes. Dans la nuit du 30 au 31, deux officiers anglais étaient l'objet, à Phalère, d'une tentative d'assassinat. Quelques jours plus tard, des officiers français du contrôle militaire, en tournée de perquisition, étaient obligés de rebrousser chemin devant un parti de réservistes. Le Scrip accusait les Sénégalais du corps expéditionnaire d'attraper, de tuer et de manger les petits enfants.
En même temps le culte de Constantin I®^ devenait une sorte d'idolâtrie-. Le 27 mai, à l'occasion du deuxième anniversaire de la guérison du roi par l'icône miraculeuse de la Panaghia de Tinos, on célébra un service d'action de grâces à la Métropole dont VEmhros rendit
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compte dans les termes suivants : « Lorsque l'orateur sacré, incomparable par la force logique et l'éclat des images, eut affirmé, d'une voix tonnante, que le roi Constantin n'était pas destiné à être détrôné, mais à ceindre le diadème impérial à Constantinople, lorsqu'il eut acheté de chanter l'hymne : « Sois vain- « queur^ Auguste et Roi », la foule se précipita pour baiser les mains du prélat, pendant que de toutes parts retentissaient ces cris : « A bas « les tyrans ! Vive notre roi adoré !» Le 3 juin, jour de la fête onomastique du roi, une autre crise de dévotion monarchique saisit les constantiniens. Lja Fédération ouvrière offrit au monarque une croix en fer eu le priant de la porter chaque fois qu'il se montrerait aux troupes le bâton de feldmarschall alleinand à la main. Après le Te Deum à la cathédrale, Constantin I^^ se rendit à l'Université assister à l'inauguration de son projjre buste. Deux autres bustes de lui devaient être inaugurés dans le courant du mois, l'un à la caserne du 7® régiment d'infanterie, l'autre à la Chambre des députés. Mais le destin réservait à Constantin I^^ une autre cérémonie.
Pendant le mois de mai, les Cabinets de
Paris et de Londres s'étaient concertés. Leurs chefs avaient eu de nouvelles entrevues à Paris et à Londres. Assurés de la résignation de l'Italie et comptant sur l'assentiment de la Russie, ils avaient arrêté des mesures radicales. Délibérées en secret, leurs décisions ne furent connues, et en partie seulement, qu'après l'exécution. La principale consistait dans la nomination d'un haut-commissaire chargé, au nom des trois puissances protectrices, de se rendre en Grèce et d'agir sans avoir à en référer aux trois gouvernements, suivant l'opinion qu'il se serait faite sur place. Cette mission avait un double objet : le séquestre de la récolte de Thessalie de telle façon qu'elle profitât à la Grèce tout entière, et le rétablissement du régime constitutionnel. Le choix des moyens appartenait au haut-commissaire sous les ordres de qui l'on plaçait le général commandant le corps expéditionnaire en Macédoine et l'amiral commandant les forces alliées en Méditerranée. Se douiant de la première partie du programme,- M. Zaïmis proposa de céder aux Alliés une certaine quantité de la récolte thessalienne. Quant à la seconde partie, le gouvernement d'Athènes ne
savait au juste en quoi elle consistait. Mais il se flattait de la faire échouer. Le moment n'est pas venu de dire quels suprêmes efforts furent tentés pour faire avorter l'entreprise des Alliés comme au mois de juin 1916. Cette fois, ils furent vains.
Le mercredi 6 juin, les Athéniens apprirent brusquement l'arrivée dans les eaux grecques de M. Jonnart, sénateur français, revêtu de la qualité de haut-commissairo des puissances protectrices. Puis ils observèrent un grand mouvement de navires de guerre alliés dans la baie de Salamine, dans le golfe Saronique et le golfe de Corinthe. Les royalistes insinuèrent qu'il allait en être de la mission Jonnart comme des démonstrations alliées précédentes. Puis on vit le navire portant le haut-commissaire, après un court arrêt à Salamine, voguer vers Salonique. On ne sut rien de ce qui se dit entre M. Jonnart, M. Venizélos et le général Sarrail. Le 10, M. Jonnart revint à Salamine. Le 11, au matin, la foudre éclata. Dans une entrevue avec M. Zaïmis, à bord du Bruix, le haut-commissaire des trois puissances protectrices demanda, en leur nom, dans les 24 heures, l'abdication du roi Constantin et la désignation de
son successeur à l'exclusion du diadoque. Le gouvernement grec apprit en même temps que, dans la nuit du 10 au 11, 4.000 soldats alliés avaient occupé l'isthme de Corinthe, que l'armée du général Sarrail était entrée en Thessalie et marchait sur Larisse, et qu'un corps allié de 10.000 hommes était prêt à débarquer au Pirée. Que devinrent alors les dizaines de mille héros qui avaient juré de défendre le roit idole jusqu'à la dernière goutte de leur sang ? On sonna le tocsin, des braillards parcoururent les rues, mais l'ordre ne fut pas troublé. Que se passa-t-il dans l'esprit de Constantin l^^ ? Après la réunion d'un Conseil de la Couronne et l'échange d'amères réflexions sur le retour des choses d'ici-bas, il se soumit. Le mardi 12, entre 9 et 10 heures du naatin, M. Zaïmis informa M. Jonnart que « Sa Majesté le roi, soucieux, comme toujours, du seul intérêt de la Grèce, a décidé de quitter avec le prince royal le pays, et désigné pour son successeur le prince Alexandre », son second fils.
Constantin I^'' n'abdiquait pas officiellement, ni son fils aîné non plus. Ils espéraient sans doute être ramenés en Grèce par Guillaume II victorieux. Ils laissaient l'interrègne à un
prince complaisant qui leur garderait la couronne, et le pouvoir à un ministre qui soignerait leurs intérêts. Mais ils s'en allaient sans oser se défendre ni se faire défendre. Ils fuyaient devant la tempête, emportant avec eux la malédiction de l'Hellade. Embarqués pour l'Italie, ils n'étaient pas encore parvenus à la villégiature de leur choix que leurs espérances s'effondraient. Tandis qu'ils s'échappaient de Lugano devant les manifestations hostiles du public suisse, M. Venizélos reprenait le chemin d'Athènes. A la suite de brèves discussions le haut commissaire constatait que toutes les combinaisons intermédiaires ne valaeint rien et que le mieux était de rendre le pouvoir à M. Venizélos, qui rappellerait la Chambre élue le 13 juin 1915. M. Zaïmis et les royalistes recoururent à des subterfuges désespérés pour détourner ce calice de leurs lèvres. M. Zaïmis recommanda la formation d'un ministère venizéliste, présidé par M. Ractivan, sans M. Venizélos. Mais, M. Jonnart tint bon. Il appela M. Venizélos qui arriva le 21 et constitua son Cabinet le 27. Le 26, devant des menaces de manifestations, les troupes alliées avaient occupé Athènes. Après avoir publié une procla-
mation où il se vantait de vouloir suivre les traces glorieuses de son père, Alexandre 1*' dut faire amende honorable et déclarer sa volonté de respecter la Constitution. Acclamé par la foule qui, suivant les mercenaires de la propagande germanique, le haïssait et devait le déchirer, M. Venizélos reprit d'une main plus ferme que jamais, avec un prestige agrandi, la direction de la politique nationale. Les populations de Thessalie accueillirent en hbérateurs les soldats de l'armée Sarrail. La Morée se soumit. L'armée, toute l'armée, se ralHa au nouveau régime. Le général Dousmanis, le colonel Métaxas, les Mercouris et leurs acolytes se laissèrent docilement embarquer pour la Corse. Tous les foudres de guerre qui intimidaient l'Entente depuis deux ans avec leurs tonnerres s'évanouirent dans le néant.
Il suffit de quelques jours pour opérer ce grand changement. La décision de deux gouvernements, l'énergie et l'habileté d'un homme, la simple présence d'une force armée capable de briser les résistances, eurent raison de l'extravagant étalage de forfanterie d'une clique d'exaltés. On dira plus tard quelles influences paralysantes, quels conseils décourageants,.
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quelles protestations comminatoires rencontra encore le haut-commissaire chez quelques-uns des ministres de la Quadruple Entente, attachés à des sj^stèmes funestes. M. Jonnart bouscula tous ces obstacles. Sa volonté, plus forte et plus lucide, eut finalement raison de toutes les mauvaises volontés.
Les erreurs de 1915 et de 1916 ne sont pas réparées, car les fautes politiques laissent toujours derrière elles quelque chose d'irréparable. Mais l'humiliation du l^'^ décembre est vengée, le prestige de l'Entente rétabli, la Grèce rendue à ses destinées naturelles, le respect des traités assuré. Il a été prouvé au monde que les puissances protectrices, en collaborant avec le chef du partilibéral à la restauration du régime constitutionnel, n'ont pas — comme le clamaient les Allemands et quelques neutres — commis une violation du droit analogue à l'invasion de la Belgique au mois d'août 1914, mais qu'elles se sont comportées en gardiennes des libertés d'un peuple lié à elles par des traités solennels. Ce qui pouvait se faire en Grèce, au printemps de 1917 a été fait. Mais il reste beaucoup à faire.
Xi/AI/M/X^/^i/Ai/Xi/X^/Ai/Ai/X*/"