‹ L'affaire J.J. RousseauChapitre 119 sur 200 · Troisième lettre · texte numérisé non relu

Troisième lettre

loisible de corriger, et que son expérience même ne lui permet pas de méconnaître. Cette erreur est en outre de telle nature qu'en s'eft'orçant de la cacher ou de Tatténuer, on ne réussira qu'à l'aggraver : comme il arrive de certaines taches qu'on étend davantage en les frottant. Leur cas est d'autant plus grave qu'ils sont les maîtres, ou s'imaginent qu'ils le sont. Aucune barrière salutaire ne les préserve du vertige. Ils gardent l'illusion de diriger les événements qui les emportent. Ils se figurent qu'il suffit d'appuyer sur la barre pour pousser la barque contre le vent. En sorte que le premier abus de pouvoir, l'arrêt contre la personne de Rousseau, en a produit aussitôt un deuxième, la saisie chez les frères Bardin, puis un troisième, la condamnation du colonel Pictet, et en produira d'autres encore. Ces abus, il faut que Tronchin les endosse, quoiqu'il en ait reconnu et signalé le caractère dès l'origine ; il faut qu'il les défende, lui qui a tâché de les éviter. En le voyant s'attacher à démontrer la légalité d'une procédure qu'il avait condamnée à l'avance, ceux qui connaissaient les termes de ses conclusions du 18 juin durent trouver le polémiste en désaccord avec le magistrat, en contradiction avec la vérité et avec sa propre conscience. Ce n'est pas le cas : Tronchin reste simplement pris entre un fait, dont il connaît mieux que personne le véritable sens et la portée raisonnable, et des principes ou des convictions qu'il n'entend point laisser atteindre par ce fait malencontreux. Il sent la fausseté de cette situation. Il en soutTre. Puis il se rassure : cette contradiction vient tout entière

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d\u\ incident regrelljil)lo sans donto, mais qni n'cmprnnto son importanco (\nh reiïort dr;s perlurl)al(Mirs pour le grossir, l'amplifier, snrlout l'exploiler. Faudra-t-ii donc, parce (ju'ils ont sur un seul point la raison avec eux, les laisser triomplier sur tous les autres? Faudra-t-il, pour corri^ei* une seule iniquité, leur fournir le moyen d'installer toutes celles que porte le régime dont ils sont les initiateurs ? Aussi ïroncliin s'acharne-t-il, conlre l'évidence, contre sa propre logique, conti'C luimême, h donner raison à ceux qui ont tort : et dans cette partie ingrate de sa tâche il est faible, paradoxal, sophiste. Il retrouve d'ailleurs son bon sens, sa vigueur, sa puissance de dialectique, son éloquence contenue et persuasive, dès qu'il abandonne ce fait gênant pour défendre l'organisation politique qui ne Ta point empêché de se produire. Il ne peut douter qu'il n'y ait maintenant, dans cette organisation, une brèche ouverte par l'imprudence des gardiens ; mais il voit ce que veut la troupe qui se prépare à en profiter : non certes la combler et relever la respectable muraille éventrée, mais s'en servir pour un assaut hypocrite à la fois et violent, qui renverserait l'édifice. Leur céder, ce n'est pas réparer une injustice ou corriger une illégalité : c'est assurer une victoire décisive à cette démocratie qui, depuis trois quarts de siècle, progresse sourdement, gagne du terrain à chaque conflit, augmente à chaque succès ses insatiables exigences; c'est accepter, sinon le principe de la souveraineté populaire, du moins les conséquences pratiques du principe, alors que cette sou-

veraiiioté, réclamée déjà par les sectaleiirs de l.emaître et de Fatio,a été partagée avec tant d'adresse, — si habilement escamotée, disent aujourd'hui ses partisans, — parle Règlement del738! Personne ne la conteste, certes, au Conseil général, c'est-à-dire à l'Assemblée des citoyens et des bourgeois; mais on ne la lui a encore octroyée qu'avec toutes sortes de restrictions : si « le Conseil Général est assurément Souverain et le seul Souverain..., la Constitution ne lui attribue pas l'exercice de tous les droits de la Souveraineté •» ; et cette prudente distinction, qui est en même temps si vague, préserve seule la république des dangers, des excès et des ruines des régimes exclusivement populaires :

« Et nous voyons tous que la Puissance Législative étant entre les mains des hommes, comme la Puissance Exécutrice <>st entre les mains des hommes, il est tout aussi aisé qu'ils abusent de Tune que de l'autre.

«Ce seroitdonc une haute imprudence que d'arracher les contre-poids que la Constitution a donnés à la Puissance Législative, dans l'espérance que ceux qui l'exercent n'en abuseroient pas; espérance trompeuse, également détruite par l'expérience et par la spéculation'^... »

Ainsi, les Lettres écrites de la campagne ne sont point un simple pamphlet suscité par des événements passagers : elles sont une théorie politique, au même titre que le Prince ou le Contrat social^ une apologie très puissante d'institutions compliquées à la Fois et hiératiques, dont la chute n'était guère qu'une question de temps, un réquisitoire

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sorrô conliM' nii(> (loniocralic (1(^ plus en plus (U)nsci(*nl(' de ses foi-ncs, jimbiticusc de ses droils. Il eût (Hé (lillicilc. (rH|)portor plus do tahîul, (le vigueur, d'éh'walion à. la défense de d(jctrines qui paraissaient eneore solides à la veille m(*me de s'elTondrer. Et l'on a l'impression que fauteur ne s'illusionne guère sur la cause dont il s'est chargé : il la croit juste, mal^Té l'erreur qui pèse sur elle; il mesure les forces adverses qui la menacent; il les combat sans beaucoup d'espoir; il est un de ces chefs qui connaissent rinsuflisancc de leurs positions, et pourtant ne se dérobent pas, parce qu'ils savent que dans le conllit de si grands int(5réts, une défaillance est pire qu'une défaite. Il est de ceux dont la bravoure inspire le respect, et qui ont d'autant plus de mérite à l'exercer qu'ils n'en attendent aucune gloire pour eux-mêmes, aucune victoire pour leur armée.

Si Tronchin se faisait peu d'illusions sur l'efficacité de son ouvrage, ses amis politiques s'en tirent beaucoup. Ils crurent avec naïveté que cette réponse, beaucoup plus forte que celle du Petit Conseil, allait désarmer leurs adversaires. Ils affectèrent de traiter avec indifférence la Quatrième Représentation^, qui en suivit la publication à deux jours (rintervalle. Ils ne voulur(mt pas s'apercevoir tout de suite que le ton en devient beaucoup plus acerbe. La difl'érence est pourtant sensible : c'est maintenant avec aigreur que les Représentants se défendent de chercher à introduire des a nouveau-

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