‹ L'affaire J.J. RousseauChapitre 123 sur 200 · Correspondance, éd. Hachette, DLXX (lo octobre · texte numérisé non relu

Correspondance, éd. Hachette, DLXX (lo octobre

3. Voici le fragment essentiel de cette lettre, qui est datée de septembre et se trouve dans les manuscrits de M. Paul Usteri- Blumer :

« Il ne peut avoir aucun grief contre moi, ma conscience me rend justice à cet égard, il me doit même beaucouj», car pour lui je me suis brouillé avec tous les ministres de Genève (jui m'ont accablé d'affronts, et perdu auprès du Conseil, à qui je serai suspect tout le reste de ma vie. Voici donc ce qui peut l'avoir refroidi à mon égard. Quand les bourgeois eurent fait leurs premières Représentations, ma famille me conjura de rompre tout commerce avec De Luc qui était à leur tête, et je crus devoir à la tendre amitié que mon père et mon beau-père ont pour moi, de condescendre à leur désir. Tout cela ne fesaitrien à R., je le fis comprendre à De Luc. Mais, comme on répandait dans la ville une lettre de R. à Chappuis, dont les ennemis de R. abusaient |»ûur persuader au public que R. était l'instigateur de tout ce qui se passait à Genève, je mandai à R. ces bruits odieux, et le priai de m'écrire là-dessus une lettre qui mît sa réputation à l'abri des atteintes de ses lâches ennemis. R. fit plus que je ne lui avais demandé, il m'écrivit à moi, à De Luc, à son cousin Rousseau et à M. de Gautfecourt, une lettre bien digne d'un vrai patriote. 11 déclarait qu'il avait juré de ne rentrer jamais dans Genève, ny comme bourgeois ny comme étranger. C'était trop, mais cela peignait son âme. De Luc, furieux de cette lettre de R., m'imputa celte dernière déuiarche, que j'avais désapprouvée, et je suis persuadé qu'il m' mis mal dans son es-

Il voulait écrite à Rousseau, pour s'expliquer: mais il apprit que son grand ami le soupçonnait « de lui avoir donne un mauvais conseil, avec intention de lui nuire ^ » ; et la dignité le força de se taire. Il n'en brûlait pas moins de renouer des relations qui flattaient à la fois son cœur sensible et son goût naïf pour le commerce des gens illustres. Aussi le voyons-nous, tout en protestant qu'il ne ferait pas le premier pas, pousser, avec ses petites ruses coutumières, les amis communs à s'entre-

pi'il. Voicy les raisons que jai de le croire, d'abord deux Genevois allèrent le voir, dont l'un était ministre et assés lié avec moi, il ne leur demanda pas une fois de mes nouvelles. Un autre Genevois étant allé le voir, je lui remis une lettre pour U., j'avais mis dans cette lettre tout ce que me dictait l'amitié la plus tendre, et j'avais versé dans son Ame toutes les amertumes de ma situation, je lui disais que je serais obligé de quitter Genève, ne pouvant plus y trouver do ï)onhcur (vous ne sauriés croire, en ellet. mon ami. tout ce que nos malheureuses atfaires m'ont causé de chagrin, soit dans ma propre famille, soit au dehors). R. parla de moi à cet homme avec estime, mais avec beaucoup de froideur, et m'écrivit uneleltre plus froide, elle m'a serré le cœur, en voici la copie, mais j'exige que vous la voies seul et que vous la bruliés tout de suite :

« Vous songez à changer de pays ; c'est fort bien fait à mon avis. «. Mais il eût été mieux encore de commencer par changer de <<. robe, puisque celle que vous portez ne peut plus que vous « déshonorer. Je vous aimerai toujours, et Je nai point ce^sê de « vous estimer, mais je veux que mes ;miis sentent ce qu'ils se « doivent^ et qu'ils fassent leur devoir pour eux-mêmes, aussi « bien quils le font pour moi. Adieu, cher Moultou, je vous em- « brasse. »

« Si vous saviés combien le ton de cette lettre est ditiërent de celui qu'il avait accoutumé d'avoir avec moi. vous comprendrics combien mes craintes sont riisonnablcs. Et, d'ailleurs, de quel droit mimposer des lois? Et avec quelle hauteur! Est-ce que j ignore ce que Ihonneur me prescrit? « Je n'ai point cessé de vous estimer» : s'il le faisait, il serait bien peu estimable ! Cependant je lui répondrai, et il sentira que mon âme est aussi haute que la sienne. » (Mss.de M. Paul Usteri-Blumer.)

\. A Usteri. 14 mars lIGî. Ms<. de M. Paul l'steri-Iîlumer.

ROUSSRAU F'T l.-H. THONCHIN 213

ineltre. 11 ne cliercho pns une roconciliation difficile, non; mais il voudrait que Rousseau pût mesurer l'amitié qu'il lui avait vouée, et regretter de l'avoir perdue :

" Uousseaii ne m'est plus rien, écrit-il à M"' Curchod, et il ne me sera jamais rien. Ainsi, ne lui faites parler par personne... Usteri va le voir, je lui ai défendu de lui parler de moi. Mais vous qui devez tout ignorer, il faut lui en parler, et de mon amitié pour lui avec une sorte d'enthousiasme, vous savez comme je l'ai aimé et tout ce que j"ai fait'... »

Cet enthousiaste deMoultou,ce Méridional égaré parmi les « têtes froides » de la république genevoise, représentait dans le parti de Rousseau l'élément modéré, ou, si l'on trouve que ce mot sied mal à son bouillant caractère, l'élément désintéressé. Il ne demandait qu'une chose : qu'on rendît justice à son ami. La portée politique de l'affaire lui échappait, ou il ne s'en souciait guère. Il n'y poursuivait pas les avantages d'un parti dont l'éloignaient ses attaches de famille, ses goûts d'esprit, ses origines même, puisqu'il n'était Genevois que de fraîche date. Sa retraite livre le champ aux plus aventureux, aux plus violents, qui obéissent à

1. Sans date. Arch. du château de Coppet. Et dans une autre lettre [idem)^ également sans date:

« Vous êtes bien prcs de Rousseau, ma chère Mademoiselle, partirez-vous sans le voir? Si vous le voies, je vous conjure de lui faire mou éh)ge sans réserve, et de lui étaler les sentiments que j'ai toujours montrés pour lui. Nous sommes brouillés, ignorés le absolument. Je ne veux pas chercher à me réconcilier avec lui, mais il est juste de lui donner des remords. Au reste, faites au pied de la lettre ce que je vous dis. Si vous fesiés plus ou moins, vous me fériés une vraie peine. Vous ne savez pa« mes misons, elles sont très fortes. »

De Luc, et comptent plus encore se servir de Jean- Jacques que le servir. Le vieil agitateur a compris, en efîet, qu'il ne suffit pas de défendre Rousseau, qu'il faut Tentraîner, et que l'entreprise n'est point impossible. Il revient donc à son idée de l'opposer à Tronchin, il insiste en lui envoyant, le 15 octobre, la cinquième des Lettres écrites de lacampagneK II s'empresse de réunir à son intention les matériaux nécessaires, avec l'aide de quelques amis : d'Yvernois, l'horloger Heauchâteau, fort instruit, le bouillant Jacques Vieusseux, A. -H. Voullaire, etc. Enfin, il est en état de les lui porter, avec un de ses fils. Tous deux tombent malades, en route ou en arrivant, en sorte que la visite est plutôt morne, et laisse à Jean-Jacques une désagréable impression-. N'importe ! sa ténacité est récompensée : Rousseau se met à l'ouvrage, dans le plus grand mystère, avec une prudence, un esprit de suite, une méthode qui étonnent chez ce nerveux, assailli par tant de chimères. De Luc seul est au courant de son projet : le vieux démagogue tient trop à le voir aboutir pour l'ébruiter, et cette fois, reste discret. Ses copartisans euxmêmes l'ignorent; peut-être ignorent-ils même que

1. Alexéieff, II, 3^ part., ch. ii et Appendices, CXXXV-CXXXVI.

2, Rentré à Genève, De Luc remercie assez mélancoliquement Rousseau de l'hospitalité reçue, à la date du 13 décembre IIGS :

« ... 11 me semble que je sors d'un songe, et que mon séjour auprès de vous est une illusion : c'est sans doute parce que mon âme n'a pu être entièrement satisfaite, et que je n'ai point joui îi mon aise du plaisir d'être avec vous. Vos maux m'afiligeoient ; les miens me tenoient dans une situation désagréable, il me sembloit que nous devions nous dire beaucoup de choses, — et j'y voyois des obstacles physiques qui me faisoient souffrir. » (Mss. de Neuchâtel.)

HOUSSEAU I:T .1.-1». TRONflFlIN 215

los (l()('um(»nts (|irils recjioillcnt sur l'Iiistoiro politi(|ii(' (le (ioiièvc loiil le voya^o de. MoliiTS : avec (l«'s (iiïorts de fourmis ([ui s'îillaqucnt ùiin cadavre d'insocto cent fois plus gros qu'elles, ils préparent lentement la lourde, compacte, pédante, fastidieuse Hf'ponse (}ue devancèrent les Lettres écrites de la mmitagneK Quant à Rousseau, pour mieux soutenir son rôle, il paraît se désintéresser des affaires de Genève : j)endant toute Tannée 1764, ses lettres, sauf celles qu'il adresse à son unique confident, évitent d'en parler. Tout en botanisant, en fréquentant au prieuré Saint-Pierre l'aimable famille du procureur général d'Yvernois, tout en mangeant dans la compagnie de Dupeyrou, de de Pury, de d'Escherny et de quelques autres, les truites de l'Areuse et les gigots savoureux que Thérèse excelle à préparer, tout en se querellant avec le maître des postes de Motiers, en s'amusant du faux baron de Sautersheim, en recevant de nombreux étrangers qui viennent le contempler comme un objet curieux, il compose au jour le jour le terrible pamphlet qui allait allumer l'incendie...

Cette année 1764, qui devait en voir la redoutable éclosion, s'ouvrit par un nouveau discours

1. « Je fis et j'exécutai cette entreprise si secrètement, peut-on lire dans le douzième livre des Confessions, (|ue, dans un rendezvous «"|ue j'eus à Tlionon avec les chefs des Représentants, pour parler de leurs atTaires, et où ils me montrèrent l'esquisse de leur réponse, je ne leur dis pas un mot de la mienne, qui étoit déjà faite.

de Jean-Robert Tronchin sur V Esprit de parti K On était alors bien loin de la période de calme à la fin de laquelle, deux ans auparavant, le procureur général dissertait avec sérénité sur ce fléau des républiques, comme un médecin sur une épidémie dont les ravages sont lointains. Il est obligé de le reconnaître, tout en félicitant le Souverain Conseil de voir *< les mêmes mains » reprendre pour la quatrième fois les rênes du gouvernement. Cette continuité du pouvoir est sans doute une consolation; malheureusement elle n'empêche pas les plus fâcheuses revendications de se produire :

« L'inquiétude, sous le nom de prévoyance, s'alarme des usages les plus antiques ; on prétend découvrir dans nos loix ce que, pendant deux siècles, nos pères n'y soupçonnèrent jamais; et après que notre constitution, ainsi que notre religion, a passé heureusement des ténèbres à la lumière, on voudrait, sous prétexte de la rappeler à son origine, nous ramener à ce temps malheureux oii notre liberté et notre constitution étaient encore dans les ténèbres'^. »

Dans son précédent discours, il avait discerné les causes de ce qu'il appelait alors l'esprit de parti, et de ce qu'il commence à appeler Tespritde faction, dans « Findépendance de la loi chez ceux qui gouvernent, rimpatience de l'autorité chez ceux qui sont gouvernés, le désir immodéré des places, la soif du crédit, les jalousies de la rivalité-^ ». On ne pouvait mieux dire, quand la tranquillité publique permettait de philosopher sui' ces questions-là. A présent que le

1. Deux (li.-«-ot/rs sur l'cspri/ de par/i. etc. Xeuchàtel. n»li.

MOUSSEAT ET .l.-H. THONCHIN 217

jX'i'il csl drchîiîiié, Tionchin lui décoiivro une nouvelle cause plus immédiate, plus redoutable: e'est l'enthousiasme en matière de religion, de gouvernement et de liberté. Si Ton admet que par ce mot un peu vague iïcntlwusiosme, l'orateur entend par \ in' (\[x fanatisme, on ne pourra méconnaître qu'une l'ois de plus il aflirmait saclaivoyance; et c'est certainement là sa pensée exacte, car en quelques pages vigoureuses, par des exemples qu'il tire de l'histoire en songeant sans aucun doute aux événements dont sa patrie est le théâtre agité, il marque les désordres que ces trois formes à(^ fanatisme peuvent déchaîner. Puis il en cherche le remède, puisque aussi bien à présent l'épidémie est là! 11 croit le distinguer dans la « vertu », c'està-dire dans (( l'amour de la constitution », dans le respect des lois, dans l'attachement à l'Etat : sentiments que possèdent au plus haut degré les magistrats dont on vient de renouveler les pouvoirs :

u Et que tous ensemble, magistrats et citoyens, instruits jiar nos agitations à convoiter enfin le prix du repos, animés du même esprit, réunis dans les mômes principes, nous embrassions strictement cette Constitution, hors de laquelle nous chercherions vainement la liberté, la paix et le bonheur ^ ! »

C'était un éloquent appel à la concorde : on sait ce que valent de tels sermons dans les crises de la politique. Le noble poète, victime, vingt-cinq ans plus tard, de fanatisme^ plus violents et qui ré-

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