ROUSSEAU KT J.-R. TRONCHIN
roii (l(! Moiîlpéroux ([iril cluM'cliHii, jivec^ le preniior syndic, des <( moyens (l(^ léprinier la licence de la presse », que ce magistrat mettait d'ailleurs peu d'empressement à trouver, puisqu'il se hâtait de partir [)our sa « campau^iu^ » aussitôt après les séances du Conseil^ ; et nous voyons aussi que ces n(\t;"ociations furent assez longues, puisque, deux mois plus tard, elles n'avaient encore abouti qu'à des projets assez vagues'-.
Aussitôt parues les Lettres écrites de la niontngne, avant même d'avoir lu l'ouvrage en entier, Montpéroux en avait envoyé à son ministre une appréciation qu'il sera obligé de modiiier plus tard*^. La lecture plus attentive du livre, où il ne trouve point ce qu'il avait un instant espéré, lui
1. Arch. des AfF. étrangères, 13 octobre 1764, vol. 70, fol, 158. Ces recherches ont été faites dans les Archives des Affaires étrangères, sur mes indications, par M. Ed. Bauty.
2. « Le Conseil s'occupe sérieusement des moyens de gesner la liberté de la Presse et d'assujétir les imprimeurs aux anciens réglemens; je ne puis sçavoir encore quel sera le résultat de ce travail, et si Ton sera obligé de faire de nouveaux statuts, ce qui demanderoit sans doute Tintervention du Conseil général que Ton évite toujours avec grand soin d'assembler extraordinairement pour ne pas donner lieu à des cabales. » (W., 5 décembre 1764, vol. 70, fol. 165).
3. « Il paraît, écrit-il {Archives des A/f. étrangères, 22 décembre 1764 vol. 70, f° 175), que c'est une justification très vive de ses ouvrages sur la religion qu'il prétend appuyés sur le principe fondamental de la Réformation qui est l'esprit particulier; et im examen peu ménagé de la conduite des magistrats qui ont condamné Emile et le Contrdt social et décrété sa personne en manquant essentiellement aux lois.
« Ces lettres, qu'il a fait répandre parmi la bourgeoisie dont il dirige tous les mouvements, peuvent y causer beaucoup de fermentation. Cette lecture ne peut intéresser que les Genevois et ceux qui connaîtraient les principes constitutifs de cette répubbipie.
« Le Conseil est en vacance à cause des dévotions de Noël,
en révèle les dangers. Le 28, il répond à l'envoi de Rousseau par une lettre sèche et sévère: «... Dans tous vos livres, vous avez traité très mal les François qui vous comblèrent de bontés ; je cherche dans le dernier où vous leur rendez justice ^ » Le même jour, Pierre Grommelin-, qui avait succédé à Sellon comme représentant de la république de Genève auprès de la cour de Versailles, mande à son Gouvernement qu'un libraire de Paris s'est vu refuser parle lieutenant de police l'autorisation de publier une édition de l'ouvrage. Le jour suivant, il ajoute que les rares Français qui l'ont lu n'en sont pas contents. Ce jour-là, Montpéroux envoyait à son ministre une appréciation plus précise des fameuses Lettres^ avec des pronostics, d'ailleurs incertains, sur leurs effets 2. Un peu plus tard, Crommelin s'aperçoit qu'il s'est fait quelque illu-
ainsy il ne s'est point assemblé depuis que ces lettres sont répandues.
« Je ne puis douter, Monseigneur, que Rousseau ne travaille à persuader à la bourgeoisie qu'il convient à sa seureté d'avoir un tribunal des médiateurs toujours subsistant pour y porter les questions qui peuvent s'élever entre elle et le Conseil et les y juger définitivement; il convient que cette ville perdrait sa souveraineté, mais qu'elle acquérerait un bonheur constant préférable à tout.
«Cette idée est annoncée dans la lettre que Rousseau m'a écrite, je n'ay pu la trouver encore dans son ouvrage où je n'ay fait que l'entrevoir dans une notte; je crois qu'elle doit être plus développée dans les lettres que je n'ai pas lues...»
1. Mss. de Neuchàtel. — Cette lettre a été publiée par M. Gaston Maugras, Voltaire et .l.-J. Housf>eau, p. 353.
2. Né en 1116, prof, de belles-lettres, ministre de la République de Genève à Paris de neS-llGS (Sordet, Dictionnaire des famille.^genevoises. Mss. de la Société d'histoire de Genève).
3. « L'ouvrage de Rousseau attaque la religion des ministres et la couduite des magistrats qu'il peint comme des tyrans. Il y a
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sion sur Tinipression proiJuilo par les f.rtlrrs de la. ntont(i(/n(\ si du uioius nous on jug(H)ns par sa IcUre (lu o jiinvior. Sans donto, (^lioisonl lui a parlé des aiïaii'es de Genève» connue pouvait le fairfî un ministre, hostile par situation et tempérament au parti populaire : (^ I^]li hien, vous avez des troubles chez vous, cette peste de Rousseau vous tracasse. On m'a envoyé un exemplaire de son livre, et j'ai voulu le lire, et comme on veut voir tout ce qui sort de cette plume, je me suis obstiné à continuer, mais il n'y a pas moyen, c'est d'un ennui affreux. « Voilà qui serait rassurant! Par malheur, il y a une aulre cloche : Crommelinjoiut à sa lettre un billet de Turgot, alors intendant du Limousin, qui lui demande avec insistance les Lettres de la campac/ne : (( ... M. Turgot lui serait d'autant plus obligé de vouloir bien les remettre au porteur de ce billet, que la seconde partie des Lettres de la montagne
dix ans que, dans son Discours sur Végalilé des hommes, il les donnait en exemple à tous les magistrats chargés du Gouvernement.
« On ne peut sçavoir encore quel effet produiront ces lettres; il paraît que la bourgeoisie est divisée entre elle. Les magistrats ne sont tombés du haut degré de gloire où Rousseau les avoit élevés que parce qu'ils ont condamné son Emile et le Contrat social: on ne voit pas pourquoi il n'a pas ménagé les ministres qui n'ont aucune part à ce jugement.
« Le Conseil tient de longues séances sans prendre de résolution fixe qu'il ne peut diriger que sur les mouvements de la bourgeoisie qui n'en a encore fait aucun ; elle attend sans doute le 6 du mois prochain, jour de l'élection des sindics qui pourrait être très tumultueuse; j'aurai l'iionneur de vous rendre compte de ce qui s'y sera passé.
« Je crois, Monseigneur, que le Gouvernement et la bourgeoisie craignent également d'être obligés d'avoir recours à la médiation, dette crainte peut les réunir. »
(.Vrch. des Ait. étrangères, 29 décembre 1"Î84, vol. 70, p. II'.).)
i\ l'ail sur lui de fortes impressions en faveur du parti démocratique ^ »
Dans le public, les sentiments se partagent: chacun juge le livre selon son parti, ses opinions arrêtées, ses préjugés, ses intérêts, sa situation; mais ces jugements prennent d'emblée un caractère très passionné.
Du côté des négatifs, c'est de la colère, de l'indignation, parfois aussi de la tristesse, le sentiment aflligé qu'il faut renoncer à s'entendre avec cet homme qu'on ne peut s'empêcher d'admirer. Quelques-uns, qui jusqu'alors avaient bravé les rancunes de leurs familles ou de leur cercle pour rester iidèles à l'auteur si longtemps aimé, se séparent de lui, môme avec rudesse. Ainsi fait entre autres Philibert Cramer, le libraire'-. Cramer lui avait à plus d'une reprise exprimé son admiration et le désir de le connaître. Peu de temps encore auparavant, le 19 septembre, il lui faisait tenir, de la part de Rey, une somme de 1.200 francs, — qui représentaient les droits d'auteur des Lettres de la montagne ^ — avec force compliments. Quelques jours après, le 26, Rousseau l'ayant remercié, il répliquait en termes encore plus déférents : « J'aime vos ouvrages parce qu'ils me rendent meilleur, et je ne les lis jamais sans me sentir plus disposé au bieu^ » La correspondance continuant, il s'était
1. Les Lellres de la montagne et les Minislves Choiseul et Turç/ot, dans les Etrennes genevoises d'Amédée Roget, Genève, 1879.
2. 1727-1779. — Associé de son frère Jean-Gabriel, membre du Deux-Cent en 1764, conseiller en 1767. Cf. Sordet, loc. cit. : et Galiiïe, Xotices, 111, p. 152. — Communications de M. Eugène Rittor.