‹ L'affaire J.J. RousseauChapitre 142 sur 200 · novembre · texte numérisé non relu

novembre

3. Il faut citer au moins le fragment essentiel de cette lettre, qui monire quel soin prenait Rousseau de ne pas se mettre en contradiction trop flagrante avec la vérité, sans la dire, et d'éviter autant que possible le reproche de duplicité, tout en gardant son secret :

« Je puis vous assurer, Monsieur, non seulement qu'il ne se débite à Paris aucun nouvel ouvrage de ma façon, mais que je n'en ai fait aucun qui soit intitulé : Lellres de r/ioitime de la monlagjie. Je n'oublie point les engagemens que j'ai pris avec vous, et lorsque je publierai quelque nouvel ouvrage, dans une distribution d'exemplaires vous ne serez sûrement pas oublié. Cependant vous devez comprendre qu'en supposant <iue j'eusse écrit sur les matières que vous indiquez, il ne seroit i)as raisonnable, dans ce cas particulier, que vous vous attendissiez à être servi avant le public, ni que le vrai désir quej'ai de vous complaire fut porté jusqu'à l'imprudence; car je n'ignore pas que nous avons, vous et moi, des façons de i)enser fort dillerentes sur les matières de Gouvernement. Quoique je ne sache aucun mauvais gré ni à vous ni à personne

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ynontagne, Philibert Cramer en éprouve-t-il une surprise assez légitime : il en veut à Rousseau, sans doute, de s'être servi de lui, dont il connaît les opinions, pour recevoir ses droits d'auteui* sur un tel ouvrage; il lui en veut surtout, peut-être, de l'avoir en quelque sorte berné par des déclarations qui ne sont pas exactement des mensonges, mais qui sont encore moins la vérité ; et il lui adresse, le 26 décembre, un dernier billet^ qui marque la rupture de leurs relations. Rousseau, qui vilipende si volontiers ses adversaires, tenait à leur estime. Aussi est-il atterré de cette lettre, — d'autant plus qu'il sait bien qu elle n'est pas imméritée. 11 s'empresse d'en envoyer une copie à d'Yvernois, en ajoutant : <( Comment se peut-il qu'avec un cœur si aimant et si tendre je ne trouve partout que

de ne pas penser comme moi, je ne vous dois pas sur ce point la même confiance que si nous étions du même sentiment. »

Je cite ces lettres sur la copie que M. Eug. Ritter a eu Textrême obligeance de me communiquer. Celles de Ph. Cramer sont à Neuchâtel, où je les ai consultées. Quant à celles de Rousseau, une note de M. Ritter m'apprend qu'elles ont été communiquées à la Société genevoise d'histoire en 1S47, par le petit-fils de Philibert. Auguste Cramer, et que celles du 13 octobre et du 6 décembre ont été publiées dans le tome V des Mémoires de cette Société, la même année. Celle du 13 octobre se trouve aussi dans les OEtivres Inédiles de J.-J. Rousseau, puhYiée^ par Streckeisen-Aloultou. Paris, in-8% 1861, p. 408.

1. Vous savez, Monsieur, ce que je pense de vos ouvrages: j"avois la plus grande prévention pour leur auteur, je n'aprouvai jamais la rigueur dont on usa envers lui, et je désirois vivement le connoître. .l'ai lu plus d'une fois le livre que vous m'avez envoie, mon cœur en a frémi et ma santé en a été altérée.

Forcé de vous regarder aujourd'hui comme rennemi de ma patrie, j'ai voulu vous le déclarer franchement, afin que vous ne comptiez plus sur les sentimens que je vous ai témoignés avant la publication de votre dernier écrit.

Philibert Cr.vMEii.

(Mss. de Neuchâtel.)

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haine el (jue m«ilv(»iIlanro ? Je ne puis I;i-(l('ssii> me vaincre : Tidée d'iiii seul eimeriii, (juoique injuste, nie fait sécher de douleur'. » Ce cri de désf^spoir (jui tradnit une sensihililé si profonde, si sincère, si frémissante, ne louche j^uère ses défenseurs : ce sont des hommes de lutte, (mirasses contre de telles émotions, qui méprisent ou haïssent leurs ennemis, et ne peuvent comprendre ce besoin délicat d'une Ame incjuiète. De Luc lui écrit sèchement :

<( ... îS'otre ami M. d'ivcrnois, qui vous a informé de tout, ce qui s'est passé depuis l'arrivée de vos lettres, m'a communi- (lué celle que M. Ph. Cr. vous a écrite à leur sujet. J'ai été fâché d'apprendre qu'elle vous ait tant affecté, quoique j'espérois bien que l'impression ne seroit que momentanée : mais deviés-vous vous attendre à autre chose d'un homme qui doit tout à V. (oltaire), qui a été et qui est encore un de ses comédiens et dont les liaisons avec vos ennemis sont si intimes n^!

L'épisode est instructif : il n'est point isolé. Un autre ami des anciens temps, avec qui la rupture était depuis longtemps consommée, le I)' Tronchin, s'exprime avec plus de vigueur encore ;

<( ... L'incendiaire Rousseau, écrit-il à M"*^ Necker, a mis sa mèche sous un baril de poudre. J'espère pourtant qu'on l'éteindra. L'indignation de tous les honnêtes gens est telle que j'aime mieux que vous l'imaginiez qu'entreprendre de vous la rendre. Et voilà cet homme vertueux. Ah! le bourreau, il n'en a jamais eu que le masque... ^ »

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