‹ L'affaire J.J. RousseauChapitre 147 sur 200 · Archives du château de Goppet. Sans dale · texte numérisé non relu

Archives du château de Goppet. Sans dale

2. J'insiste sur cet épisode, qui montre une fois de plus en Moultou un certain esprit d'intrigue assez peu scrupuleux sur le choix des moyens. La lettre de Rousseau à Mahly se trouve dans la Corvespondance^ éd. Hachette, DCXXX. — La réponse de Mably a été publiée dans Amis et Ennemis, I, p. 216: elle est d'ailleurs assez piteuse. Quant à Moultou, il reparle de cette lettre ù Rousseau, dans une lettre du 13 février [Amift et Ennemis, I, p. 117-121), en lui disani :

« Cependant, j'ai voulu punir l'abbé de Mably, et voici mot pour mot ce que j'ai écrit à un de ses amis, qui lui montre toutes mes lettres :

« On répand. Monsieur, sous le nom de l'abbé de Mably. une « lettre que le sage ITume n'aurait pas signée. Cette lettre, pleine « d'invectives contre M. Rousseau, est sans doute le flambeau dont « on veut se servir ici pour brûler ses Lettres de la Montagne ; je « n'ai pas attendu pour l'éteindre qu'il eût allumé le bûcher. J'ai « osé m'inscrire en faux contre cette lettre, qui ne porte point le « caractère de l'autenr auquel on ne craintpas de l'attribuer. 11 est « atfreux qu'on abuse à ce point du nom d'un homme aussi res- « pectable. Cette lettre est d'ailleurs bien maladroite, l'auteur no « voit que des tètes échauffées parmi les républicains de Genève, « qu'il espère ramener en les insultant, et il croit que sans l'en- « nuyer, onpeut parler tantqu'on veut de politique aune Genevoise; « il est vrai que s'il en parle, au moins il n'en raisonne pas. Je « vous conjure. Monsieur, de communiquer à l'abbé de Mably cet « article de ma lettre: je suis indigné qu'on outrage à ce point un « homme pour lequel j'ai tant d'estime: je sais d'ailleurs qu'on a « envoyé ce méprisable cliitfon à M. Rousseau, mais on ne réus- « sira pas à le brouiller avec cet abbé : il est trop sage pour s'y « méprendre. »

11 est clair qu'en se vantant de son courage, Moultou cherche à plaire à l'ami trop illustre dont la sympathie lui est si chère. Or.

riissont ([ircllos cclipsîiicnl leur pi'opiM' rr^ponsc : l(Mir l)iil ('liiil jitleinl, ils jiv;nt'ni(Milr«iîiié Uoiisscan (hins Ici liillc, ils hcMiéficiiiicnl (le l'appui formidahlc (lo sa pliinio. Parmi leurs amis, ceux mêmes (|iii Iciisaienl (juelqiies réserves sur l'ouvrage, Fad miraient avec entiiousiasmc, l(i trouvaient égal ou supérieur aux précédents écrits de Rousseau*. Voltaire, à peu près seul, n'y voyait « qu'un gros livre bien ennuyeux pour toutes les monarchies, et

voici le texte du IVa^auent de lettre à M"" Nccker sur la question, dont j'ai cité plus haut quelques phrases :

« Vous avez vu l'ahbé «le Mably J'en fais j^^rand cas, mais on fait courir icy sous son nom une letti'c que ny lui ny le sage Hume n'auraient pas signée, (letteletlre, ploined'invectives contre Rousseau, est lourde et maladroite, elle sent le terroir: elle est malhonnête et basse. L'abbé de Mably n'écrit pas comme cela. On y dit d'un ton de collège : Esl-ce Evostrale qui veut brûler le temple cCÉplièse ? Est-ce un Gracc/ius '.' J'ai ozé m'inscrire en faux contre ce chiffon, qui ne porte point le caractère de l'homme à qui on ne craignait pas de l'attribuer. Il est affreux qu'on abuse à ce point d'un nom aussi respectable. L'auteur ne voit que des têtes écliauffées parmi les républicains de Genève, qu'il espère de ramener en les insultant, et il croit que sans l'ennuier on peut parler tant qu'on veut de politique à une Genevoise ; il est vrai que s'il en parle, au moins il n'en raisonne pas. On a envoie cette lettte à Rousseau, mais il est trop sage pour s'y méprendre. »

Moultou aurait-il répété les termes de sa lettre à M'"'' Necker, en les modifiant à peine, à quelque correspondant inconnu? On bien a-t-il, au contraire, moditié l'extrait qu'il en transmet « mot à mot» à Jean-Jacques, en transformant l'ami en amie? Dans l'un ou l'autre cas, comment concilier cette contradiction : quand il écrit à M"'° Xecker, il craint que Mably n'ait eu connaissance de son jugement sommaire ; et quand il écrit à Rousseau, il a formulé ce jugement tout exprès pour qu'il tombe sous les yeux de Mably ! — Pourquoi « diable », comme dit cet ancien ministre, si grand ami lie la vérité, ce petit mensonge, cette duplicité, et peut-être cette substitution de sexes?...

l. M"" de Bondeli écrit à Usteri, le 28 janvier 176'; : « Je lisais. Monsieur, les Lettres delà Monfarpie, le jour même de l'assemblée générale de Genève, et il fut heureux pour le Magnifique Conseil, que mon agitation ne pût se communi(]uer aux citoyens... » (Bodemann. :V.V')\. — L'steri écrit à Rousseau, le 1"" février \'ii'ù\ :

([ui lie })Giit guère ôtre lu que par des Genevois* », et racontait au duc de PrasUn, en plaisantant et en Tarrangeant à sa manière, ce qu'il appelait u la farce de Genève'^ ». On est souvent étonné du peu que comprennent les hommes d'esprit aux événements qui se déroulent sous leurs yeux. En réalité, c'était partout, en dehors des frontières de Genève, qu'on dévorait ces pages de « dialectique », comme si elles eussent aussi « brûlé le papier », comme si la discussion des édits et ordonnances qui régissaient la petite république fût devenue un objet d'universel intérêt :

« Vous êtes aimé regretté et i)laint généralement à Paris, écrivait à liousseau le Genevois Goindet^, employé à la banque Tliellusson ; il n'y a pas une âme sensible et honnête qui ne soit touchée de vos peines et qui ne voulût de tout son cœur contribuer à les adoucir, j'ay souvent le plaisir de trouver dans la société des gens que je ne connois point, parlant de vous avec transport et qui vous rendent la justice qui vous est due, ils se font honneur de vousaimer etde le dire».

Marc Chappuis, qui continuait à lui écrire malgré leur différend, put même lui envoyer un

« Vos réflexions sur les livres symboliques et sur Tesprit de la réforme, liront fait d'autant plus de plaisir que ce sont les sentiments généralement reçus chez nous... La seconde partie de votre ouvrage m'a fait trembler pour tout Etat libre, c'est le vice de tous les corps, surtout des magistrats ou du clergé, de s'arroger des droits qu'on ne leur a pas donnés. » (P. l'sferi, Briefweclisel J.-J. Rousseaus mit Leonliard Usievi in Ziirich und Daniel lioguin in Yvevdon, in-4°, Zurich, 1886, p. 36.) Les portefeuilles de Neuchàtel contiennent nombre de lettres aussi passionnément adniirativcs.

■1. A d'Argental, 23 décembre llôi. Correspondance éd.Garnier, Î)8ri3.

'2. Id , :i8li3.

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