N» 689 de la Bibliogr. Rivoire
Hennin prit parti, avec une injuste partialité, pour les Négatifs : en sorte qu'au lieu d'apaiser les querelles, il les irrita, et hâta ainsi la solution fatale. Toutefois, la médiation ne répondit point à ses espérances, non plus qu'à celles des aveugles qui Tacceptèr(^nt ou la subirent. Au lieu d'être un dénouement, elle ne marqua qu'un temps d'arrêt assez court dans des troubles qui recommencèrent presque aussitôt, provoquèrent l'intervention armée des t^uissances, et se prolongèrent sans répit jusqu'à l'occupation de Genève par les troupes du Direcloire (1798).
Mais ces événements se déroulent sous l'action d'autres agents et, si l'on peut dire, sur un nouveau canevas: l'épisode de la condamnation à' Emile et du Cmiiral social, qui faisait l'objet de notre étude, se termine avec la fuite de Rousseau. Cet épisode avait marqué le commencement des troubles d'où la république de Genève ne devait plus sortir, — pour autant du moins qu'il y a des commencements dans l'inextricable enchaînement des causes et des effets qui constituent la politique. Deux livres étaient tombés, comme des bolides, sur un petits pays d'aspect tranquille, oii des aspirations démocratiques, plus avancées et plus précises qu'en aucun autre Etat de l'Europe d'alors, minaient une Constution équivoque qui, accaparée de fait par une oligarchie intelligente, habile et modéré, paraissait capable encore de fournir une longue carrière. Ces (h^ux livres menaçaient l'ordre établi, non pas directement, à la façon d'une ('moule ou d'un com-
plot, mais par leurs ('onscMjuonccs probables. Les homnios pr('|)osés au uuiintion de cet ordre, que leui' |)osition ou leui* caractère incliuaient à le souliaiter immuable, eurent la juste conscience de ce péril : ils tentèrent donc de le conjurer. D'un autre côté, les mécontents, qui subissaient cet ordre en méditant da le détruire ou de le modilier à leur profit, comprirent au même moment le parti qu'ils pouvaient tirer pour leurs fins du mouvement d'idées que les deux livres susciteraient, des fautes qu'on ne manquerait pas de commettre en cherchant à l'enrayer. Car il es ttrès difiicile de défendre les principes « conservateurs » contre les forces mystérieuses qui les hattent en brèche en de certaines périodes. Sur ce terrain comme sur d'autres, l'olfensive a des avantages considérables: les assaillants ont plus d'ardeur; leurs mouvements sont plus faciles à combiner; ils ont aussi plus de chances d'attirer les neutres ou les hésitants dans leurs bataillons, parce qu'ils ont la ressource de mirifiques promesses à longue échéance, tandis que leurs adversaires ne peuvent ([Lie montrer la vieille citadelle, avec ses lézardes, ses pans écroulés, ses ornements vieillis, les spectres qui la hantent, en affirmant qu'elle est lout de même admirable et vaillante, et qu'il faut la garder telle quelle par crainte de la renverser, ou d'avoir pire. De plus, si les premiers font des fautes, personne ne les leur impute à crimes : ils ont du loisir pour les corriger, de l'espace pour battre en retraite et reformer leurs rangs; tandis que les autres ne peuvent s'en permettre aucune, qu'ils
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ne l'expient aussitôt, en cédant le pas. Si les assiégés remportent un avantage, ils ne peuvent le poursuivre; tandis que les assiégeants précipiteront leurs coups à la moindre défaillance , exploiteront à l'infini la moindre erreur de tactique. Par leur caractère, par leur manière d'être, par leur nature même, les conservatnirs — pour employer enfin les termes propres — sont enclins à commettre des fautes : la longue possession du pouvoir les trompe sur leurs véritables forces ; ils s'attribuent volontiers des mérites qu'ils ont dès longtemps perdus ; parce que leur autorité paraît assurée dans le présent, ils se plaisent à la croire inattaquable dans l'avenir; aimant à jouir de ce qu'ils ont, ils s'abandonnent à la douceur de somnoler dans une sécurité facilement trompeuse; leurs regards paresseux ne discernent pas les ennemis qui manœuvrent et grandissent dans Tombre autour d'eux; parce qu'ils sont gavés, ricbes et repus, ils oublient que le besoin rend entreprenant, vigoureux et hardi. Au contraire, les révohftionjiaires^ sires aux dents longues, aiguisées par la faim, ne dorment guère, ne se fient qu'à eux-mêmes, opposent la passion à la paresse, l'enthousiasme à la veulerie, augmentent leurs forces, exercent leur prévoyance et leur adresse, — et finissent par dévorer ceux qui, jusque sous leurs dents, s'étonnent de l'être. Que de fois, depuis lors, l'histoire nous a montré les duels de ces éternels ennemis ! Et les péripéties de la lutte se reproduisent avec une régularité fatale, comaie si elles étaient réglées à l'avance par quelque loi inconnue et inéluctable.
Je no crois pus — c'est ici qu'on vena pout-ôtre la iiistificatioii de cette longue (^tude — que jamais on en ail en sous les yeux un tableau plus complet, dont il soit [)lus facile de saisir les moindres détails, que dans ralïïiire que nous venons de raconter : sans doute parce que le cadre est étroit, les armées engagées numériquement faibles, leurs caractères respectifs très marqués, peut-être aussi parce que Genève est, à cette époque, le seul Etat de l'Europe où la démocratie soit assez avancée pour aspirer au pouvoir : en sorte que le drame se joue sur une scène isolée, dégagée, en plein relief, très bien exposée aux yeux des spectateurs.
L'arrêt du 19 juin n'offensait pas la justice, puisqu'elle possédait alors le droit de frapper la pensée. Mais il offensait la légalité : et nous avons taché de montrer comment une atteinte à la légalité est plus dangereuse pour certains gouvernements qu'une atteinte à la justice, ou surtout que la codification de l'iniquité. Les révolutionnaires, que dirigeait De Luc, étaient assez bons tacticiens pour tirer de la faute le plus grand profit possible. A vrai dire, cette illégalité leur était en elle-même assez indifférente. Ils ne pouvaient guère se tromper sur son caractère d'exception : car il y avait peu de chances qu'il se produisit souvent des livres aussi extraordinaires (\\x Emile et le Contrat social^ et que par conséquent le Petit Conseil se trouvât conduit à renouveler sa vicieuse procédure. Us n'en eurent pas moins l'adresse de persuader à leurs compatriotes que chacun deux
se trouvait menacé par 1 arbitraire dont Rousseau était victime, tout comme si chacun d'eux eût été capable d'écrire la Profession de foi du Vicaire saeoyard. Cela semblait vrai, et ne l'était pas : à preuve l'extrême rareté des actes discutables commis par le Gouvernement genevois dans la période qui va de 1738 à 1762. Si les hommes sages et modérés qui détenaient le pouvoir étaient un instant sortis de la régularité, s'ils s'étaient laissés pousser à une mesure insoutenable, que toute la dialectique de J.-R. Tronchin ne réussit point à justifier et qui les entraîna ensuite à d'autres mesures également répréhensibles, — c'est qu'ils s'étaient trouvés tout à coup aux prises avec quelque chose d'inconnu, de mystérieux et d'énorme, avec un danger auquel ils tachèrent de parer par des moyens qu'ils n'auraient pas même eu l'idée d'employer dans une atl'aire habituelle. L'atTaire Jean- Jacques Rousseau était un cas, et rien de plus; et même, un cas tout à lait exceptionnel, qui ne se serait pas reproduit deux fois en un siècle, — puisqu'aussi bien l'histoire ne nous ofl're aucun exemple de livres aussi gros de conséquences que les deux livres condamnés. Quand les révolutionnaires eurent réussi à persuader à leurs concitoyens qu'il ne s'agissait pas d'une exception, mais d'une règle, ou d'un symbole, leur cause tut gagnée, le nombre de leurs partisans se mit à grossir sans cesse. Or, comme il apparut bientôt dans \eurs Représenfatio?is^ ils ne tendaient point à réparer le préjudice subi par Rousseau, moins encoïc à rendre impossible le retour tl incidents pareils,
mais à bouleverser et supprimer le n'gime (juils en rendaient responsable. En feignant donc (bî s'appuyer sur les lois existantes, et sous prétexte d'en recbercher la plus exacte interprétation, leuiaction n'avait en réalilé d'autre but que de b's renverser.
Les fautes réitérées des ((niservateurs b's servi reu t.
Ceux-ci se trouvaient dans la position la [)lus délicate. Ils ne pouvaient corriger l'erreur initiale qu'ils avaient commise sans en calculer les consé- ([uences et sans se rendre compte de sa gravité, dans nne heure de hâte ou d'affolement : ils sentaient bien qu'en cédant sur ce point de t'ait, ils ouvraient une brèche dans leur muraille, encourageaient les assiégeants, préparaient la capitulation. Ils restaient ainsi dans la nécessité cruelle et honteuse de défendre à tout prix une errenr insoutenable, de nier contre l'évidence que ce fût une erreur, de combattre avec de mauvaises armes, sur un mauvais terrain. Eussent-ils d'ailleurs un instant songé à rétractei* leur imprudent arrêt, que l'attitude et l'habileté des adversaires leur rendirent bientôt cette retraite impossible. Les Représentants, en etïet, — exception faite pour quelques amis personnels de Jean-Jacques, comme Moultou, qui ne pensaient qu'à l'incident, — les Représentants ne souhaitaientpas qu'on les écoutât, — nous en avons eu Faveu de leur chef même : il s'efforçaient au contraire de pousser les conservateurs dans la mauvaise voie. Ceux-ci, aveuglés comme le sont toujours les partis vouéb à la
défaite, tombaient dans le piège qu'ils ne savaient pas voir : en sorte qu'en apparence ils assumaient tous les torts ; tandis qu'en réalité c'étaient les révolutionnaires, par la violence calculée de leur attitude et de leurs réclamations, qui conduisaient les événements.
Ces événements furent bientôt tels, que l'issue linale n'en pouvait être douteuse :
Grâce a l'obstination de la défense et à l'habileté de l'attaque, la tache du début s'était étendue dans les proportions les plus redoutables. Elle couvrit bientôt, si Ton peut dire, la petite république : les observateurs indépendants commencèrent àcomprendrequelerégime n'y résisteraitpas. La faiblesse s'en était révélée : ce n'était plus aux seuls citoyens et bourgeois qu'elle donnait l'espoir d'augmenter leurs droits et de s'emparer enfin de la souveraineté, qu'ils désiraient exercer eux-mêmes bien plus qu'ils ne désiraient un gouvernement équitable et scrupuleux ; ce furent les couches profondes des habitants et des Natifs qui conçurent de sourdes espérances, s'agitèrent dans leur servitude, voulurent sortir de leur condition misérable : ils entrèrent en lice à leur tour, peu de temps après que les citoyens et bourgeois eurent reçu des puissances médiatrices une demi-satisfaction, avec un programme plus avancé, avec de plus gros appétits, avec des chefs plus ambitieux. La transformation du régime politique de la république genevoise, préparée par les événements que nous avons racontés, se poursuivit ainsi dans l'espace d'une génération, avec une rapidité accélérée.
c'est-à-dire révolutionnairemeiit : la vieille Constitution ne se releva pas des coups que lui avaient portés les Représentants à propos de la condamnation de Rousseau, et la république tomba sur elle.
C'est tout le drame de la transformation artificielle d'un peuple hâtée par des moyens violents.
Ce drame peut se jouer impunément dans un grand pays, qui se suffit à soi-même, que défendent ses ressources, l'ampleur de son territoire, le nombre de ses habitants, de puissantes armées ; encore le dénouementen est-il toujoursdouteux. A l'époque où nous sommes, il se jouait — avec des différences considérables, bien entendu, — à l'autre extrémité de l'Europe, et la Pologne en allait mourir. Au contraire, la France de la Révolution en devait donner le spectacle complet, sans s'effondrer au dernier tableau. C'est quand il se développe dans un petit pays, exposé aux convoitises des voisins, hors d'état de repousser leur intervention, quon en peut le mieux comprendre le danger vital et dégager les redoutables conséquences. On voit alors que ses péripéties ne se bornent pas à détruire les éléments corrompus, destinés à disparaître : elles épuisent les forces vives pour une période plus ou moins longue, comme une maladie dont on guérit très lentement, — quand on n'en meurt pas. Sans doute, il se trouve toujours des apôtres pour proclamer la nécessité de ces drames et de ces batailles : ils rappellent que la lutte est le principe même de la vie ; que des progrès en jaillissent ; que des végétations magnifiques foisonnent sur le sol bouleversé ; que si les plus faibles, une fois devenus
forts, ne recouraient pas à la violence, ils resteraient éternellement victimes des mêmes abus et des mêmes tyrannies ; qu'il faut bien se résigner à l'emploi des moyens radicaux pour arracher l'autorité à ceux qui la détiennent sans plus en être dignes ; et ainsi de suite.
Ces arguments renferment une part de vérité : l'histoire nous offre quelques exemples qui le démontrent ; ils renferment aussi une grande part de mensonge : les cas oii l'on reconnaît après coup que la violence était nécessaire sont extrêmement rares, et s'il est arrivé que des révolutions ont produit de bons résultats, il est arrivé beaucoup [>lus souvent qu'elles en ont produit de détestables. De même que nous avons dans le sang, paraît-il, des globules d'espèces opposées, qui s'entre-dévorent en nous conservant; de même, il y a dans les organismes politiques des forces qui maintiennent et d'autres qui détruisent. On est tenté de croire que le progrès social dépend de leur jeu libre et modéré, qui s'exerce normalement dans la vie régulière et prépare avec la lenteur nécessaire la paisible évolution des choses : en sorte que les institutions se transforment entre les mains mêmes de ceux qui ne rêvent que de les garder intactes, ou se conservent entre les mains de ceux dont le programme est de les transformer. Quand l'une ou l'autre de ces deux forces tend à prédominer trop puissamment, on voit apparaître, dans les convulsions quiseproduisentalors, l'élément par excellence de débilitation : la haine civile, ou la discorde, que les brochures genevoises de ce temps-là
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décrivont eu des termes applicables à tonte autre époque dont les carnctères sont pareils. Sous l'action de cet agent destructif, le corps social s'épuise, 1(* patriotisme se détend, l'instinct de la conservation nationale s'atténue, on voit surgir des groupes de citoyens qui [)réfèrent le triomphe de leurs doctrines à la puissance de leur pays, et préparent la ruine de son indépendance, — s'il est trop petit pour résister à ses voisins, comme Genève, ou trop faible, comme la Pologne. G'est exactement ce qui se passa dans le saisissant exemple que nous avons eu sous les yeux : quand les troupes du Directoire, commandées par un ancien exilé genevois, vinrent occuper la ville, elles la trouvèrent mûre pour la défaite et l'asservissement ; et si Genève échappa plus tarda l'oppression étrangère, que ses dissensions avaient attirée, ce fut à la faveur d'événements éloignés, qui se produisirent en dehors d'elle, dont elle eut seulement la chance de profiter. Du reste, elle n'était plus l'ancienne république dont nous venons d'étudier la crise suprême dans sa première période : celleci, dans la forme mixte et théocratique qui faisait son originalité, était morte et bien morte. L'affaire Rousseau l'avait tuée. C'était un autre état qui s'était relevé de ses ruines, au bord du même lac, autour du môme clocher, sous la garde du même Salève. Il avait, c'est vrai, recouvré son indépendance; mais son existence, jusqu'alors si personnelle, allait se confondre avec celle de la Suisse; ses institutions si particulières allaient se rapprocher d'un type de plus en plus uniforme;
l'antique république allait devenir un Canton, et entrer ainsi dans une phase toute nouvelle de son histoire.